DEVENU PRÉCURSEUR
(^Causerie sur Fontoiclle. — DiaUxjiie des morts.)
« On ne fait point de discours « oratoires auv asseiiililées pu- " blif[aes \de l'Académie i[l) ; 1. réloqiience n'est point reçue " chez nous ([u'autant qu'elle " soit hien déjjuisée. "
(FOXTENELLE, RépOtlSC il GllU-
tcron, secrétaire de la Société royale de Mon'pellier ; 1700.^
Interlocuteurs du dialogue.
D'abord : Pierre Corneille; — Jean Raclne; — La Bruyère; — Molière; — Voltaire. — Puis : Mme DE Ten'Cin; — dWlembert; — Saixte-Beuve. — Et enfin : ux moderne académicien.
De nos joints. — Radieuse aube éiysëenne. Entrent ensemble Corneille, Racine^ La Bruyère, Molière et Voltaire. Ils conservent, aux enfers, l'aspect que les arts ont popularisé, sauf que la classi(juc perru<jue disparait sous
(1) Le texte exact porte simplement : « à nos assemblées ».
2 CAUSEllIE SUR FO>TE>ELLE
un nimbe ijui bdiync de c/artc leurs fronts bienheureux. Attitudes traditionnelles : Corneille a l'air un peu morose; Racine ijarde sa souriante gravité; La Bruyère semble amer et caiistiijue; Molière, contemplateur; Voltaire^ vif, nerveux, narquois.
A pas le/its, ils s'acheminent vers un frais bosijuet, fini invite leurs doctes loisirs au devis matinal.
La Bruykrk, très ironiijue et presque i-atjeur.
Hé blcii ! messieurs, voilà du uouveau, j'espère! J ai tout à 1 heure oui dire à 1 ombre d'un immortel fraîchement débarqué dans ce pays-ci que le sieur Bernard Le Bovier de Fontenelle, de son vivant doven de 1 Académie française, membre associé de celle des inscriptions et secrétaire perpétuel de celle des science, — oui, oui, votre propre neveu, monsieur Corneille! — n est pas aussi dûment enterré dans l'oubli que nous avions accoutumé de le supposer. La savante compagnie que nous illustrâmes de notre mieux et à la gloire de qui vous seul manquiez, Molière, est, parait-il, en train de le réhabiliter! Elle propose son panégyrique à la jeunesse studieuse... et désœuvrée! Cai- convenez qu'il faut avoir aux doigts une Ivre bien complaisante (avec beaucou]) de temps de reste) pour \ibrer sur aussi piètre sujet! Franchement, il v a beau jour que tout est dit sur nous autres; mais, pardieu! ne valait-il pas mieux remettre sur le tapis nos vieilles renommées, ou, à défaut, convier les thuriféraires anuiteuis de pure ihétori(juc à
broder quelque bon lieu commun, ainsi qu'au temps jadis, sur les mérites du roi, du cardinal, voire de la République; sur le charme de la vertu ou de la gloire, de l'étude ou de la campagne; sur le rôle des femmes dans la société... que sais-je? tout, enfin, n"était-il pas préférable à l'obligation de complimenter officiellement, en dépit de Minerve, et de guinder au niveau des plus célèbres, qui? je vous le demande! un poète de bas étage, un gazetier frelaté, un frivole adepte de l'odieux bel esprit? (Juelle pitié, messieurs! xMoi , j'enrage i[uand je vois confondre ainsi les talents, après moins de deux siècles écoulés!...
r>ACL\E
A quoi boix, alors^, cette nuée de critiques, sils ne savent même pas faire la police du Parnasse et nous délivrer des voisinages encombrants?... Mais voilà! la saine doctrine leur manque, à l'heure qu'il est. Ils opinent au hasard. Plus de principes ; des impressions. G est déplorable!
CORNEILLE
Paix donc, monsieur de La Bruyère! Veuillez vous calmer, de grâce, et ménagez un peu les miens! Où prenez-vous, sévère Zoïle que vous êtes, qu'on veuille mettre de pair avec vous, profond génie, un gentil et facile écrivain, sans vigueur, c'est vrai, mais non sans agrément? Trêve d'indignation! Je vous trouve, pour ma part, d humeur bien susceptible et chagrine, ici comme là-haut.
4 CAUSEillE SUIV FONTE^'ELLE
Et je VOUS réponds ceci : il ne me choque point tant, en ce qui me concerne, d'entendre louer, même un peu plus qu'ils ne le méritent, les gen^ de second ordre, les poètes mineurs; j ajoute bonnement : surtout quand ils sont de ma famille...
LA. BP.uYinu:
Ah! voilà le grand mot lâché!... Vous l'avez dit : M. Fontenelle est votre parent, en effet: et c'est même, à coup sur, son plus beau titre de noblesse littéraire! Mais, voyons, noblesse oblige! Rappelez-vous ce que disait à l'Académie de Lvon, qui l'avait élu, le fils, poète lui-même, de notre ami le poète Jean Racine, ici présent : "Je porte un nom illustre, à la vérité, mais dont la gloire fait ma honte lorsque je considère combien je suis éloigné de le soutenir. " — A plus forte raison, votre neveu eut pu rougir de la petitesse de ses vers! Mais il était, pour cela, troj) infatué de sa personne.
CORNEILI.K
Vous êtes dur et injuste, monsieur. Il affirma très publiquement, au contraire, que sa naissance est la seule prérogative dont il ait toujours tiré vanité. Mais laissons cela. Aussi bien, Fontenelle fut-il autre chose qu'un poète...
RACINK
Tout autre chose, oui-da! Poète, lui? Mais, soit dit sans vous fâcher, il ne l'est pas pour une obole.
CAUSERIE suu fo>;tenei.le 5
ou je n'y entends poutte! Donc, nulle parenté intellectuelle entre vous et lui! Il était même inapte à sentir la poésie des autres, bien qu il se soit mêlé de consigner je ne sais quelles Réflexions sur la PoétïCfiie; car il ne doutait de rien! Ses opinions étaient absurdes, impertinentes; il considérait la rime comme une {jéne, une difficulté
vaincue Et pour confirmer sa thèse, il rimait...
Grands dieux! Quoi de plus plat que ses Eglogues? Quelle cruelle insig^nifiance ! . . . Entre nous, il n était point doué. Je ne vois .fjuère que 1 opéra — qui n'est pas le pain des forts! — où il ait obtenu quelque succès; et encore il s'y montre l'effronté plagiaire de Quinault! Votre frère Thomas, son parrain, et cette peste de Donneau de Visé furent bien mal inspirés le jour où ils le recueillirent au débotté, écolier frais émoulu d'un collège de Rouen, et l'introduisirent, à titre de rédacteur, à ce Mercure dont le nom seul m'exaspère et que vous placiez avec raison, La Bruyère, immédiatement au-dessous de rien...
CORNEILLE
Écoutez, Thomas lui rendait là un service tout naturel. Il ne soupçonnait guère alors que, moins de quinze ans plus tard, il lui souhaiterait la bienvenue à l'Académie française, où notre neveu entra tout jeune, après plusieurs échecs dont Despréaux et vous ne fûtes pas entièrement innocents, m'at-on dit. — Pourquoi ces vivaces rancunes?
CAusEuiE sDii fo:nte:selle
LA lîRUYKRE
Ah! pour bien des motifs ^e les devinezvous pas?
RACINE
Eh! d"al)ord, comment défendre son théâtre? Il n'existe point! Fontcnelle se vante à bon droit d'ignorer les anciens, et il a la rage de se mesurer avec des sujets antiques : la rencontre ne manque pas de sel! Qu'est-ce, je vous prie, que Psyché, Bellérophon, Brulns, Thélis et Pélce, Enée et Lavinie? — Le songe dune ombre! — Je me reproche d'avoir daté l'origine des sifflets de la première àWspar : la pièce ne valait vraiment pas l'épigramme! L'ami Despréaux, qui se frottait à de plus rudes jouteurs, pouvait bien épargner aussi ses lardons. Ne parlons pas, voulez-vous? de ces six comédies musquées qui. Dieu merci, ne virent oncques les chandelles, et qu il se mit à composer dans son âge mùr, alors qu on le croyait à peu près rassis. Il espérait peut-être éclipser Molière! 11 ne va même pas à la cheville de Marivaux. — L'Académie l'avait couronné â quatorze ans : voilà ce que c'est que d'encourager les enfants trop précoces! Ils tournent mal.