‹ Causerie sur Fontenelle; dialogue des mortsChapitre 8 sur 9 · SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE

Ah! madame, conférence est dur! Mais je termine quand même... — J'ai fait jadis un peu de médecine. Cela m'a donné l'envie de comparer les notices de Fontenelle sur les médecins Dodart et Boerhaave avec celles que Pariset consacrait aux docteurs ses confrères. . . Quelle différence à l'avantage du premier! L'autre a la rage de j)rendre, peu s'en faut, le ton de 1 hymne et de 1 épopée. Fontenelle. lui, craint le sublime comme le choléra, .le trouve même, chez lui, un divertissant contraste entre le style, souvent un peu mince, et la vigueur du concept, qui étreint et domine les plus hauts sujets; de là cette dispro{H>rtion qui trouble un peu dés ral)ord, mais à laquelle on finit par s'acoquiner, et très vite.

Je salue donc en ces Eloges , joVis exemplaires de fine analyse rehaussés d'une légère teinte d ironie, le lecteur très averti, \v guide supérieur, l'iiiter-

CAUSEUIE SUR FONTENELLE 71

prête concis et clair — malicieux au besoin, mais sans manières désobligeantes, mais avec atticisme — le mondain encore animé du désir de plaire, mais sans fade coquetterie. A mon sens, voilà, devant la postérité, le plus solide titre de gloire de Fontenelle ; et ce fut aussi son meilleur instrument d'action, grâce à l'éclat, au prestige de sa situation officielle. Avec quelle souplesse et quelle maîtrise il pénètre les plus délicates spéculations de philosophie et de science ! Gomme il en aperçoit les affinités, en dégage les conséquences ! Sans posséder l'ampleur magistrale d un BuFfon, mais aussi sans vaine pompe, quels services signalés ne rend-il pas à la science même par la façon dont il sonde, élucide et répand des découvertes qui ne sont point les siennes! Le double et terrible écueil, en pareil cas, c est d'être ou superficiel, ou inintelligible : il est si difficile de retenir dans ces sphères de la physiologie, de la haute physique, des hautes mathématiques, un auditoire poli, mais incompétent! Il y parvient pourtant, sans déclamer, sans ruser, sans biaiser, sans indigence comme sans intempérance d'arguments, avec une convenance parfaite, une singulière distinction, une simplicité très raffinée. Il lui fallait, en vérité, une extraordinaire aptitude de dédoublement pour saisir ainsi, de premier volj tant de branches des connaissances humaines, et pour entretenir les profanes, avec une égale autorité, de toutes les matières qui intéressent le clan des chercheurs. Il fut, en raccourci, une encyclopédie vivante; à

72 CAUSERIE SLR FONTENELLE

ce titre, il est bien di^one de figurer en tête du siècle de \ Encyclopédie. Son Histoire de i Académie^ moins feuilletée que ses Éloges, offre aussi de beaux mérites, ne seraient-ce que cette pure clarté qui se projette sur tous les points traités, et ce style qui, même quand il s'adonise un peu trop, ressemble — M. Voltaire l'a fort bien dit — à ces moissons abondantes parmi lesquelles les Heurs croissent naturellement avec les épis. Mais c'est aux Éloges qu il faut toujours revenir, comme évidemment supérieurs à tout le reste. Fontenelle eut, plus d'une fois, cette bonne fortune que les académiciens à louern'étaient pas tant des savants professionnels que des amateurs de science doublés, tantôt d'un homme de guerre, tantôt d'un magistrat, tantôt d'un souverain. Ce lui donne l'occasion de faire éclater la fertilité de son tjUent, à propos du marquis de L'Hôpital, par exemple, ou de M. dArgenson, qui l'avait protégé contre les vexations du P. Le Tellier, ou de Vauban, ou du tsar Pierre le Grand. Mais il n'excelle pas moins, dans les sujets plus effacés, à relever de son heureux pinceau les héros peu reluisants dont il résume à merveille la vie ou publique, ou pri\éc. Il rend iioniinajjt' au travail opiniâtre, à l'abnégation, à la uiodestie de ces vaillants ouvriers du juste et du vrai dont il s'est décrété le biographe. Il nous apprend à les chérir; il nous exhorte à les imiter, dans la uiesure du possible. — ^"est-c(^ pas un noble but.'

DALEMBEHT

Oui, oui; vous avez eu raison de nous développer le mot de M. de Voltaire : Fontenelle a su rendre les sciences respectables jusque dans la personne de ceux qui les cultivent.

s.Ml\ti:-bei \ F.

Je conclus. — A mes veux, l'ontenellc, par sa longévité, par son franc-parler, par la tenue et la correction de sa conduite, par la multiplicité de ses ressources intellectuelles ; Fontenelle, avec cet esprit doué de qualités infiniment rares et gâté par quelques défauts qui ont fini par s'atténuer ou disparaître, demeure hors rang, au-dessous des génies puissants et féconds, dans la classe des talents moyens, bien français, qui sont surs de réussir partout à la cour, à la ville... et même à l'Académie. Je me suis, moi aussi, laissé prendre au charme de sa voix d'outre-tombe.

VOLTAIRE

c'était un délice de lentendre et de correspondre avec lui; je le sais, moi, par expérience!

SALNTE-IiElVE

Et si vous n'étiez là, monsieur, j oserais ajouter qu'il fut un instant, dans le monde des lettres, le vrai roi de son époque, précisément — vous l'avez bien noté — parce que, le premier au dix-huitième siècle, il fut un esprit pour ainsi dire universel. De

7V CAllSKllIE SU 11 FONTENELI.E

là cotte prodigieuse influence dont s'ébahirent les générations suivantes qui, faute de l'apprécier congriuuent, le lurent de moins en moins; influence littéraire qui fut même, en un sens, regrettable. Notre langue, un moment, s'imprégna de son stylo dont elle accentiui les défauts. Il ne fallut rien moins, monsieur, que vos efforts et \otro exemple pour restaurer le goût et ramener 1 habitude de la simplicité ; car vous réunissiez en vous tous les dons opposés à ses j)etits travers : naturel, vivacité, saillie franche et pronq)te, jet de source... Mais influence féconde à d'autres égards, si tant est que ce siècle se soit mis à la remorque de FontenoUe pour se vouer à sa louable besogne de vulgarisation. El c'est rAcadémie française qui, grâce à son autorité croissante, sentant d ores et déjà ce qu'un rôle purement grammatical ou formel eût eu d insuffisant, allait se mettre à la tête des philosophes et diriger le mouvement!

5iAi»AMi-; DE ti;m;i.\

\'ous avez tracé de Fontonollc le plus véridirjne de> portraits. H plaisail, en effet, parla séduction émanant do sa |)hN sionomie, pai' le tindjro nuancé tie sa \oi\, par son air à la fois indolent et alerte, par sa \ <m\ o mordante et mesurée, j)ar le tact ox(juis (|ui lui faisait prendre en tout la note juste, ni trop haut, ni trop !)as. Il méritait de vivre longtemps heureux, (\c mouiir taid, sans les outrages de la décrépitude, après avoir adroitement gouverné son intelligence et sa vie, les considérant

toutes deux comme des biens uniques, peu durables, mais qu'on peut et doit prolonger par une sage économie. — En prononçant devant moi sa défense, monsieur Sainte-Beuve, vous prêchiez une convertie. Néanmoins, pour achever de convaincre ces messieurs (montrant Racine et La Bruyère nui ne s'associent qu'à demi ii C assentiment qénéraï) ., si nous consultions, en dernier ressort, ce vieil académicien devenu depuis hier notre hôte? Il saura mieux que n'importe qui nous formider 1 opinion qui régne là-haut sur notre écrivain, au seuil du vingtième siècle; et nous accepterions comme définitif son arrêt, quel qu'il soit... Il approche... r.à, monsieur le nouveau venu, accueillez nos compliments! Souffrez que, vous élisant pour arbitre suprême, nous vous mettions promptement au courant d'un débat littéraire au terme duquel vous nous tombez à limproviste. — Voici de quoi il s'agit, et à quel point nous en sommes. Je vous vais l'expliquer en deux mots...

l'académicien moderne

Ma foi, madame, il n est pas nécessaire o^wq vous preniez cette peine. Je me promenais sous une charmille, ici prés, et... sans le vouloir... j'ai tout entendu. Ne me taxez pas d'indiscrétion, par pitié! Je ne sais comment cela se fit... C'est admirable! Sur la terre, j'étais un peu sourd; mais, céans, l'atmosphère est d'une limpidité si calme que je n'ai pas. à la lettre, perdu une syllabe de votre entretien. — Excusez-moi!

76 CALSEUIK S un KOiNTENELLE

MADAME 1)K TKNCIN, SOlin'anl.

De grand cœur! On a loiipueinenl plaidé le poiii". })laidé le contre. A vous de tout concilier, et de conclure. 11 en est temps. Sovez bref.

l'académic.ii.n mgdep.m;, <■/'//?? ion rafn'de.

Hé bien! messieurs, faisons d'abord la part belle au déchet inévitable... Biffons d'un trait de plume, hormis quelques j)ages dignes de trouver grâce dans les anthologies de nos contemporains, les essais bucoliques et dramatiques de Fontenelle, aussi faibles que prétentieux; ces plats opéras, ces bergeries ingénieuses à la Voiture, ces lettres qui fourmillent de traits à la Mascarille, ces minauderies agaçantes, ces Dialogues des moris — plus pâles que le pré d asphodèles — où le moderne Lucien, avide de contenter son goût chancelant alors euclin aux proj>os précieux ou grivois, semble a\oir pris à tâche de faire regretter le joveux rhéteur de Samosate en dénigrant les figures les plus illustres deThistoire, en expliquant les grands effets par les causes les plus insijjniHantes. Sacrifions encore les gaudrioles qu il rimait à qualre-viugl- (juiuze ans; |)ioscri\()ns ce fâcheux j)aiuphlet — la Pigicssiou sur les anciens — écrit sous la bannière de Perrault afin d'appuyer ses sottes insultes contre 1 antiquité ; incohérente rapsodie où il eiilreuiéle de j)rés()iu|»tn(Mix parado.ves à de sinistres sarcasmes et à des traits de grossière ignorance!

Il n'entend rien, c'est clair, à la vraie poésie, dont

CADSEUIE SL'U FONÏENELLE 77

il décrit l empire connue on trace la carte du pays de Tendre. Cette portion factice de son œuvre est devenue, vous dis-je, à bon droit illisible. Mais la postérité, mais surtout l'Académie, vers qui toute sa pensée fut orientée et dans le sein de qui s est écoulée sa vie presque entière, conserveront de Fontenellc, sous un mince volume, le chef-d'œuvre qu'on vous vantait na^'|uère et qui gardera son nom de périr, au moins parmi nous, les vrais immortels; ce recueil d Élor/es où. dorénavant dépouillé de ses défauts essentiels, sans mouvements de tribune ni transports lyriques, mais a\ ec un fonds de bieu\ eillance et d'aménité que nulle prévention ncntamait, il a récompensé, consacré le mérite de plusieurs zélés serviteurs du pays, ardents à grossir le commun patrimoine de science et d honneur!... Bienveillant, Fontenelle ! Lépithéte vous sur- [)rend? — Eh! oui, messieurs. G est qu en avançant en âge, il avait pu contempler Ihumanité sous un jour meilleur et dans ses plus honorables échantillons. L'approche de la \ leillesse — de cette vieillesse interminable! — le rendit plus doux, plus indulgent, selon le vœu d Horace. Peu à peu, par degrés, il était revenu de ce pessimisme aigri, trop précoce, auquel s était complue l'inexpérience de son printemps. L étude, souveraine consolatrice, avait opéré ce miiacie. et la science en profita. — J'ai entendu, messieurs, voici plus de vingt ans, une voix plus autorisée que la mienne, celle de l'illustre chimiste J.-B. Dumas, proclamer en séance publique, devant les cinq sections de Tins-

78 CArSEKIK S LU FO>ÎTENELLE

titut (1), à quel point ralliaucc des lettres a toujours porté bonheur aux sciences. « Elles seraient bien ingrates, s'écriait-il, si elles oubliaient qu'elles doivent aux aimables causeries de Fontenelle, soutenues sans fatigue pendant deux tiers de siècle, cette popularité dont les œuvres de Buffon, les Lloges de Guvieret ceux d Arago leur ont conservé le bénéfice. " — Non, les sciences ne l'oublieront pas! Elles aui-ont la mémoire du ccrur; et, comme on dit au Palais, ce sera justice!

Son rôle a sa grandeur. Contemporain de deux siècles fameux de notre histoire, par sa philosophie discrète il les relie l'un à l'autre: et, sans violence, il Irave la voie aux doctrines neuves qui couvent dans l'ombre. Fontenelle affirme la loi du progrès; c'est beaucoup! Il érige la science en instrument d'émancipation de la conscience: c'est mieux encore! Il parle délie comme il eût fait d'une philosophie : voilà pourquoi Ion a pu le décorer du titre de jn-emiei- itiiin'sii-c de la phi'losop/iie. jNIonsieur Sainte-Beuve, vous avez défini Gœthe vm Fon/encllc rcvrin de poésie. Entre nous, j'ai toujours trou\ é (jue vous alnisie/ un peu des rapprochements arbitraires... ^lais, en tout cas, comme savant d'avant-garde doué d'un sens aigu Aq dixination, il n'a pas son pareil. — Voulez-vous trois détails enli'c indie! Ce sagace précurseur scientifique devine les ferments (Dieu sait condîien il eût glorifié le grand Pasteur! ; d a

(I) J.-Ji. IMmas, l ïiixtitiil (le l'iaurc ; lecture l'itilc à la sraiicc publi(jiic unnucllc des cinij académies, le 25 oclol)re t8S2.

CAUSEIIIE sur. FO^"TENELLE 79

ridée du télégraphe; il prévoit la conquête de Tair : deux siècles après Léonard de Vinci, qui trouve et décrit Ihélice aérienne, il pressent Taérostat que réaliseront, cinquante ans plus tard, les frères Montg^olfier. — Il a foi dans la vérité; il ne croit pas qu'il soit impossible d v atteindre; mais, ainsi que Socrate, il la juge d'essence aristocratique, incommunicable au vulgaire, et, d ailleurs, souvent assez inutile à propager. Ici reparait 1 épicurien de race. N'importe? Il nen reste pas moins, avec Bayle, l'instituteur principal de la lignée des encyclopédistes. Telles pages de ce fâcheux opuscule que je critiquais tout à 1 heure, la Digression, manifestent une indépendance d'esprit toute moderne : témoin l'endroit où, déplorant le tort que laveugle admiration pour Aristote a causé si longtemps à la philosophie comme aux lettres, notre auteur signale par anticipation — lui, dévot cartésien ! — le péril qu'on courrait de même à sentéter un jour de Descartes, Il croit, du moins, à l'avenir de la prose militante, active, véhicule des idées fécondes et salutaires!

A votre exemple, monsieur Voltaire, — car il subit, bon gré mal gré, votre contact. — il coopère, sans faste et sans relâche, au bien de l'humanité. iSous sa plume preste et variée se rencontrent, sans effort, toutes les velléités généreuses (parfois voilées d'ironie^ , tous les vœux d'amendement moral, de libre gouvernement des âmes, dont s'enivrait, à l'aurore du dix-huitième siècle, leFfervescence des cerveaux novateurs. Mais il ne se leurre point, non plus,

80 CArSEli lE suii fo>;te]nelle

de ces naïves illusions de paix et de félicité constantes qui doraient les rêves candides de son honnête camarade Tabbé de Saint-Pierre. "Les hommes sont sots et méchants! " soupirait-il aux heures sombres. Cependant il s accommode de vivre avec ces êtres vicieux, voire il essaie de les corriger; la misanthropie n'est point du tout son fait, car il ne désespère jamais de la Raison, victorieuse, en dernière analyse, des erreurs et des préju^oés.

VOl-TAlHE

La longue vie de Fontenelle lui permit d inaugurer cette seconde partie du siècle où la Raison, qui II était pas encore une déesse, ne mit plus ni frein ni limite à la licence de ses revendications. Il dut se sentir, un instant, dérouté devant ce débordement d'idées vraies et fausses, grosses de résultats bienfaisants ou nuisibles, dont IM^tat lut inondé jusqu'à la Révolution. H ne vit pas éclore les livres matérialistes d'un Helvétius ou d'un dllolbach; mais, en feuilletant La Mettric, Diderot — ce fougueux et fumen.v journaliste — et les premiers volumes {]o ï Encyclopédie, il put mesurer le chemin parcouru par la pensée philosophique depuis sa Pluralité des inondes et son llisloirr des oracles. C) a\anta.g('s (.l'une exislcnce prolongée hicii ;iii delà des bornes communes! La sienne — la \ ijiie, messieurs Kacine et La Uruyére! — commence du joiH' où il jeta le mascjue tlu pétiant et (In précieux. Ciove/-en les coulréres (pii le \ireiit à I <iii\re au cours de cette carrière au boni ch'

CAUSEUIE SUll FONTENELLE 81

laquelle il comptait presque les trois âges d'homme de Nestor, dans cette Académie plus de deux fois renouvelée sous ses yeux!

Vous ne lavez connu, vous, que sous un seul aspect, sous la première face de son talent... ce nétait pas, tant s'en faut! la plus heureuse. A cette date, chacun pouvait s'y tromper. Fontenelle, dramaturge tombé, critique mignard et faux, poète erotique langoureux sans flamme, agaçait les nerfs des honnêtes gens ou leur distillait un ennui profond. S'il fût alors descendu ici-bas chez les Ombres, votre rigoureux arrêt subsistait, au moins en partie. Mais il fallait lui fiiire un peu crédit : il n'avaitpas quarante ans. .. Il vous a survécu soixante années, ne perdez pas cela de vue; et il ne s est pas croisé les bras pendant ces soixante ans-là ! J excuse votre méprise; mais il sied aujourd hui de faire amende honorable à votre adversaire repentant...

RACINE et LA imuYKRE, ensemble.

Soit; nous aurions, au surplus, mauvaise grâce à révoquer en doute votre haute appréciation.

S.\INTE-BEUVE

Il faut avouer, d'ailleurs, que la plupart des jugements portés sur lui depuis un siècle et demi manquent de justice ou de justesse. G est qu'il déconcerte, en dépit de l'équilibre apparent de ses facultés. Il v eut deux hommes en lui : le bon Fontenelle, et le mauvais ; ]e retiens cette distinction frappante établie par mon confrère Nisard. Vous

82 CAUSERIE SUR FOINTENELLE

n'aviez vu, messieurs du dix-septième siècle, que le second ; j'entends, l'auteur futile et vide de billevesées galantes, de pointes émoussées à force d'avoir servi. Vous avez disparu dès l'heure où le grand esprit (oui, je risque le mot!) , prenant le pas sur le bel esprit, allait dénoncer l'involontaire iniquité de votre sentence, et, quittant des sentes trop rebattues, marcher au droit fd de son siècle. Vos successeurs l'ont vengé de vos dédains, peutêtre avec outrance ; mais j'aime encore mieux, tout pesé, cet excès d honneur que cette Indignité ! Sans doute, Fontenelle est trop petit sire pour symboliser, à lui seul, deux mémorables époques. Et puis, il est superficiel. Il a commis, notamment, trop de bévues en critique. Je lui pardonne malaisément, quanta moi, d'avoir — plutôt par mode que par système — fait en bloc le procès des anciens, qu'il bat en brèche avec des arguments, vous vous en souvenez, d'une si jolie et spécieuse impertinence, mais, au fond, si faibles!...

MADAME l)i; TENCIN

Par exemple, quand 11 affirme que toute la querelle se réduit à savoir « si les arbres qui étalent autrefois dans nos campagnes étalent plus grands que ceux d'aujourd'hui " ! — Quelle niaiserie!

u'alrmiîert

Son bon sens, au surplus, accorde qu'il y a nécessairement progrès d'une génération sur celles (jui l'ont précédée. — C'est un fait : il l'admet.

CAUSERIE SUR FONTEINELLE 83

l'académicien moderne

Oui, oui, c'est mal d'ignorer, de propos délibéré ; c'est mal de décrier sans vergogne les divins poètes, les penseurs sublimes qui civilisèrent le monde, enseignèrent la sagesse et la beauté, illuminèrent le génie des peuples! Mais, ces réserves faites, la réputation de Fontenelle demeure assez belle. Oubliez donc ses erreurs de jeunesse; et figurez-vous, dans une très discrète apothéose, telle qu'il 1 eût souhaitée, non plus le sec et remuant apprenti de lettres dont les débuts tapageurs irriteraient le plus endurant, mais le vieillard écouté, considéré, cajolé, que n'affaiblit aucune déchéance physique ou morale. — Fontenelle aura bientôt ses cent ans; il espère les atteindre, les dépasser peut-être, ne soupçonnant pas la faible économie que Dieu compte réaliser sur le triple chiffre. Il paye de mine ; il est aimable, enjoué, le contraire, enfin, de Rousseau ou du revéche auteur de Paul et Virginie. A part les théologiens roués, les importants creux, les fanatiques, les sectaires et les imbéciles, il accueille, mains tendues, tous ceux qui l'abordenl, avec cette condescendante urbanité qui fait de lui le type de Y honnête homme, du galant homme, bien moderne et bien Français. Pyrrhonien, sans doute, il l'est en principe; mais qui ne voit qu'un tel scepticisme, éclairé, généreux et large, dépasse de cent coudées le dogmatisme étroit en politique et pharisien en morale? — Incrédule vis-à-vis des mvstères révélés, tenez

84 CAUSERIE SUU FONTENELLE

pour certain (juil ne fut point foncièrement irrélig:ieux, lui qui fixa la plus vraie définition quait suscitée V Imiiaiion de Jésiis-Chrisl : u le plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes, puisque TÉvangile n'en est pas. >)

Ennemi de l'autorité routinière comme des vag^ues métaphvsiques rebelles à l'expérience, dé.oa,<Té totalement des préjugés du jour, il donne le branle à la science tandis qu'il proclame l'axiome tout moderne de l'évolution lo.wique des forces de l'univers, de la solidarité des connaissances, et de la stabilité des lois naturelles. — Enfin, sur un terrain plus haut, il se déclare, bien avant les déclara leurs officiels de nos droits, le champion de la tolérance et de la vraie liberté, qu'il aime et pour son compte, et pour les autres: le fait, aujourd'hui, n'est point banal! S'il ne mérite pas, j'imagine, de fijjurer dans 1 idéale [jalerie où la nation reconnaissante dresse en pied les statues des grands citoyens — héros ou martyrs, savants ou littérateurs d'élite — qui réglèrent ses destins et fondèrent sa j^loire, Fontenelle, du moins, loniciielle, uni(|ue dans sou genre temi)éré, peut y réclamer, en une encoignure, un modeste et pieux médaillon. ■ — \'()us ;nez, madame et messieurs, invoqué mon iiumblc arbitrage... Voilà iiiou (Um'iikt mol .

Page 1