‹ CauseriesChapitre 2 sur 24 · D'ÊTRE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

D'ÊTRE FRANÇAIS

En ma qualité d'écrivain romantique, autrement dit révolutionnaire , j'ai attaqué dans ma vie plus d'un corps constitué; je veux aujourd'hui m'en prendre à l'Institut. — Que voulez-vous ! il n'y a rien de sacré pour moi.

Mais il faut vous dire d'abord comment j'ai été poussé à cette extrémité. On m'a fait une certaine réputation de raconteur, et j'en abuse.

Diable! j'ai peur que raconteur ne soit pas français, II. i

et forger un mot nouveau au moment où je viens dire à l'Institut qu'il ne sait pas le latin, c'est assez imprudent à moi.

Bah ! si l'Institut prouve que je ne sais pas le français, et si je prouve que l'Institut ne sait pas le latin, on me nommera de l'Institut, voilà tout; je n'en saurai pas mieux le français, et il y a gros à parier que l'Institut n'en saura pas mieux le latin.

Entrons en matière.

J'ai un ami — un ami de vingt ans — qui habite la rue de Lille ; peut-être a-t-il le tort d'être prince, mais il rachète cela par le mérite d'être savant, oh! mais, soyez tranquille, savant et sachant, deux choses qui ne vont pas toujours ensemble.

Allons, voilà que j'ai encore forgé un mot : j'ai fait un substantif d'un participe présent.

N'importe, puisque j'y suis.

Donc, mon ami — prince — est non-seulement un savant, mais encore un sachant; amusant avec cela, spirituel par-dessus le marché : amusant comme Audubon, pittoresque comme Toussenel.

Or, l'autre jour, je le rencontrai dans la rue Pigalle. Il était en voiture, j'étais à pied ; il s'arrêta. Je montai sur son marchepied ; nous nous embrassâmes.

C'est une habitude démocratique ; mais mon prince est un prince démocrate ; puis nous nous aimons, et je trouve tout simple, quand on aime les gens, de les embrasser. Il est là-dessus entièrement de mon avis ; ce qui fait que nous nous embrassons toutes les fois que nous nous rencontrons.

Par malheur, nous nous rencontrons rarement.

— Quand voulez-vous dîner avec moi ?

C'est mon prince qui parle.

— Quand vous voudrez.

C'est moi qui lui réponds.

— Aujourd'hui, cela vous va-t-il?

— Non, je pars pour Bruxelles.

— Quand revenez-vous ?

— Lundi au soir.

— Voulez-vous mardi, alors?

— Je veux bien.

— A mardi donc !

— A mardi !

Mon prince tire de son côté, moi du mien, et me voilà tout enchanté de savoir, le vendredi 18 septembre, que, le mardi suivant, je dînerai non -seulement avec un homme d'esprit, mais encore avec frjs hommes d'esprit.

Le lundi au soir, j'arrive de Bruxelles à minuit.

Le mardi, à cinq heures, je m'habille et je pars — contre toutes mes habitudes — à pied.

C'est ce qui me perdit.

Pour aller à pied de la rue d'Amsterdam à la rue de Lille, on passe par la place Vendôme.

Je ne vous apprends probablement rien de nouveau, chers lecteurs : sur la place Vendôme, il y a une colonne.

Jamais je n'avais eu l'idée de m'arrêter au pied de cette colonne ; mais ce jour-là, comment cela se fait-il , je m'y arrêtai.

Puis, peu à peu, je m'avançai et je m'appuyai sur la grille.

Puis je lus l'inscription gravée sur le piédestal.

Puis je tirai mon carnet de ma poche, et me mis à copier l'inscription.

Il faut croire que j'y avais pris tout à coup un vif intérêt et que mon esprit en était fort préoccupé , car j'oubliai complètement que j'allais dîner chez mon prince.

Je me figurai même que j'avais dîné; je repris le chemin de la rue d'Amsterdam, je rentrai chez moi et je repassai à l'encre les six lignes tracées au crayon sur mon carnet.

Ce travail me donna le résultat suivant

NEA. POLIO. IMP. AVG.

MONVMENTVM. BELLI. GERMANICI.

ANNO MDCCCV.

TRIMESTRI. SPATIO. DVCTV. SVO. PROFLIGATI.

Page 1