‹ CauseriesChapitre 24 sur 24 · IL · texte numérisé non relu

IL

baldi lui-même. Voilà pourquoi je l'ai tant tourmentée qu'il a fini par me donner son journal en me disant :

— Puisque vous le voulez absolument , prenez cela. Or, ce journal, c'est sa vie, sa vie depuis sa naissanc

jusqu'aujourd'hui; sa vie avec ses voyages, ses aventures, ses combats, ses amours, ses luttes, ses industries, ses misères, ses douleurs, ses naufrages, ses triomphes; tout cela simplement, naïvement raconté, en bonhomme et en poëte, comme si la Fontaine dictait, comme si Lamartine écrivait.

Car, je le i épate, Garibaldi, c'est un poëte avant tout.

C'est parce qu'il est poëte, qu'il est pauvre.

Dernièrement, ses amis se sont réunis et ont voulu, à l'aide d'une souscription nationale à un franc part été, faire un million qui eût été fait en huit jours, et, avec ce million, lui acheter une terre.

Vecchi, l'un de ses amis, son chef d'état-major à Rome, a été le prévenir de cette intention en lui demandant s'il accepterait.

Garibaldi a réfléchi.

— Une fois la terre à moi , pourrai-je la vendre? at-il demandé.

— Sans doute.

— Alors, j'accepte. Seulement, je vous préviens d'une

chose, c'est que, le lendemain du jour où vous me l'aurez donnée, je la vends, et que je verse le million à la souscription des fusils.

Maintenant, me voici à Paris, traduisant son journal ou, si vous voulez, sos mémoires, que lui — pendant ses loisirs, qui ne seront peut-être pas bien longs — est allé continuer dans son île de Caprera.

En cherchant bien sur la carte, vous trouverez cette île aux bouches de Bonifacio.

Je vous préviens que ce n'est qu'une tête d'épingle.

Mais c'est tout ce qu'il faut à cet homme sans besoins, qui a servi la république de Montevideo et la république romaine, sans avoir jamais voulu toucher un sou de solde, et qui, ayant un jour été forcé par le ministre de la guerre Pacheco y Obez, de recevoir cinq cents francs, en a été à l'instant porter deux cent cinquante à la veuve d'un de ses soldats dans la misère.

Teleki m'offrait hier de parier que Garibaldi n'avait pas, à cette heure, cinq cents francs à lui.

— Mais, me direz-vous, chers lecteurs, s'il n'a pas cinq cents francs à lui, comment a-t-il une île?

Oh! cela n'est pas une raison, Robinson avait bien la sienne.

Voici comme t il se fait que Garibaldi en a une:

Un jour que, dans une des courses de sa vie aventureuse, il passait en vue de l'île de Juan Rodriguez, qui est, comme vous le savez, l'île de Robinson , il se dit à lui-même :

— Ce Robinson était bien l'être le plus heureux qu'il y eût au monde. Si un jour j'ai dix mille francs, j'achèterai une île.

Or, un jour, Garibaldi a eu trente mille francs. Son frère était mort et lui laissait, pour sa part d'héritage, trois fois la somme dont il avait besoin.

Il acheta une île de dix mille francs, un petit bateau de quinze, et donna les cinq mille autres à je ne sais quelle souscription pour l'Italie.

Puis, avec son bateau, il alla à son île.

Elle ne produisait absolument que des pierres, des chèvres et des perdrix.

Mais il amena dans son île son fils Menotti, auquel, au lieu de donner le nom d'un saint du calendrier, il a donné le nom du martyr de Modène.

Son second fils porte le nom de Bandiera , le martyr de Cosenze.

En Italie, il y a plus de martyrs aujourd'hui qu'il n'y a eu de saints autrefois, et l'on n'a qu'à choisir.

Avec son fils Menotti , il amena son ami Felice Orri-

goni, compagnon de ses courses et de ses dangers pendant douze ans.

Orrigoni dressa, non pas trois tentes comme les patriarches hébreux , mais une tente sous laquelle s'abritèrent les trois insulaires. Puis ils se mirent à bâtir une cabane en planches, la tente n'étant pas assez solide pour résister au libiccio ou à la tramontana.

La cabane en planches bâtie, — notez qu'on avait été obligé d'apporter toutes les planches, depuis la première jusqu'à la dernière, — les trois charpentiers s'aperçurent qu'ils auraient eu plus court de la bâtir en pierres qu'en planches, attendu qu'autant les planches sont rares à Caprera, autant les pierres y sont communes.

Mais, pour bâtir, il faut de la chaux, et il n'y avait pas à Caprera plus de chaux que de planches. Garibaldi laissa son fils et son ami réunir la quantité de pierres nécessaires à la bâtisse projetée et s'en alla chercher de la chaux sur le continent.

A son troisième voyage, la chaux s'enflamma, et son bateau fut brûlé.

Par bonheur, il était assuré ; sans quoi, Garibaldi se trouvait entre une maison à moitié bâtie et ui\e cabane à moitié démolie, les planches de la cabane ayant servi à la maison.

La compagnie d'assurance, contre l'habitude des compagnies , paya sans faire de difficultés , de sorte que la maison s'acheva.

Sur ces entrefaites , le roi Victor-Emmanuel eut besoin de Garibaldi, et demanda ce qu'il était devenu. On chercha Garibaldi de tous côtés, et Ton finit par découvrir dans une île trois maçons qui bâtissaient une maison.

Un de ces trois maçons était Garibaldi.

Garibaldi vint à Turin, et demanda à Victor-Emmanuel à quoi il pouvait lui être bon.

— A chasser les Autrichiens de l'Italie , lui répondit le roi.

— Me voici, fit Garibaldi.

Puis il écrivit à son ami et à son fils :

« Achevez la maison sans moi et comme vous l'entendrez. 11 paraît que l'on va chasser les Autrichiens de l'Italie et que l'on a besoin de moi pour cela. »

Garibaldi fit la campagne de 1839, battit les Autrichiens à Varèse, à Seriate et à Treponti. — Lui-même vous racontera avec la simplicité de Xénophon cette merveilleuse campagne.

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