II
— Je suis sir John- Williams Peard.
— Après?
— Et je viens vous demander la faveur de servi c sous vos ordres.
Garibaldi regarda sa recrue.
— Hum ! dit-il, servir sous mes ordres ; vous savez à quoi l'on s'engage en servant sous mes ordres?
— Non; mais, si vous voulez bien me le dire, je le saurai.
— Pas de paye.
— Cela m'est égal, je suis riche.
— Dix lieues à faire par jour, l'un dans l'autre.
— J'ai bon jarret.
— Des coups de fusil tous les jours.
— C'est cela que je viens chercher.
— Une obéissance absolue à mes ordres.
— Humî
— Vous le voyez bien, cela ne vous convient pas.
— J'aimerais mieux me battre à ma manière.
— Quelle est votre manière?
— Je suis bon chasseur.
— Ah!
— Je tire très-bien.
— Après ?
— ■ Je voudrais me battre avec vos tirailleurs.
— Eh bien, soit ! vous vous battrez avec mes tirailleurs.
— Je voudrais aussi garder mon costume, qui m'est bien commode.
— Vous le garderez.
— Je voudrais encore...
— Ah ! ma foi , vous voulez trop de choses, dit Garibaldi impatienté ; si j'avais été aussi exigeant que vous avec M. de La Marmora, je ne serais jamais entré en campagne.
— C'est bien, dit s''.r John, je mo battrai pour mon compte.
— Battez-vous pour votre compte, vous avez raison, ce sera mieux.
Sir John salua Garibaldi, et Garibaldi salua sir John.
Le lendemain eut lieu le combat de Varèse ; Garibaldi lança ses tirailleurs en avant; mais, quelque hâte qu'ils eussent mise à attaquer l'ennemi, ils trouvèrent déjà sir John aux prises avec lui.
Sir John, comme il l'avait dit, avait déclaré la guerre à l'Autriche et se battait pour son compte.
Non-seulement il se battait pour son compte, mais encore il se battait à sa manière.
Il était debout, sans perdre un pouce de sa grande taille, sans garantir un coin de son grand corps.
Il ne s'inquiétait pas plus des balles et des boulets que si c'étaient des moustiques ou des abeilles.
Il visait aussi tranquillement que s'il eût été à l'affût, lâchait son coup de fusil, posait sa carabine contre son pied, prenait son binocle mis au point, regardait pour voir l'effet de son coup, faisait un mouvement de tête négatif ou approbatif, selon qu'il était mécontent ou satisfait, rechargeait son fusil, visait de nouveau, faisait feu, reprenait son binocle, et témoignait de nouveau son mécontentement ou sa satisfaction.
L'ennemi en fuite, Garibaldi, maître comme toujours du champ de bataille, sir John ne s'occupa plus que de chercher ses morts et ses blessés, qu'il connaissait parfaitement, comme, en battue, le chasseur reconnaît les lièvres qu'il a tués roide ou blessés seulement.
Ses morts et ses blessés reconnus, les uns et les autres portés sur son calepin, l'Anglais se mit à poursuivre les Autrichiens, et avec ses longues jambes eut bientôt rejoint les meilleurs marcheurs.
Garibaldi le laissa tirailler ainsi deux ou trois fois à sa guise et sans avoir l'air de faire attention à lui. Mais, comme, avant tout, Garibaldi aime les braves, il s'ar-
rêta, il alla droit à l'Anglais, et, au beau milieu du feu :
— Sir John, lui dit-il, je vous fais mon compliment, vous êtes un brave.
— Je le sais bien, dit l'Anglais.
— Et, de plus, vous êtes mon ami.
— Ah! ceci, dit sir John, je ne le savais pas, et je vous suis bien reconnaissant... Mais pardon, il y là un diable d'Autrichien qui me tire l'œil.
Sir John porta sa carabine à son épaule, et l'Autrichien qui lui tirait l'œil, atteint en pleine poitrine, fit trois pas en avant et tomba sur le nez.
Sir John prit son binocle, examina son Autrichien, fit un signe de satisfaction, et, se tournant vers le général :
— Bonjour, général , dit-il en lui tendant la main ; votre santé est bonne aujourd'hui?
Depuis ce jour-là, on n'appelle plus sir John- Williams Peard que l'Anglais de Garibaldi.
Mais il est temps de vous dire pourquoi j'avais poursuivi jusqu'à Milan le vainqueur de Varèse.
C'est que l'idée m'était venue d'écrire la vie de ce héros légendaire, de le faire connaître tel qu'il est.
Or, nul ne fera mieux connaître Garibaldi que Gari-