‹ CauseriesChapitre 8 sur 24 · II. A · texte numérisé non relu

II. A

bes appellent taboue, et les Espagnols cobra-capello, Abd-el-Kerim le prit sans façon par le cou et s'apprêtait à le fourrer dans sa peau de bouc, quand Delaporte céclama :

— Un instant! dit-il.

— Quoi ? demanda Abd-el-Kerim.

— Ce serpent était bien chez moi?

— Tu l'as vu.

— Or, tout ce qui est chez moi m'appartient ; faismoi donc le plaisir, au lieu de mettre le serpent dans ton sac de peau de bouc, de le mettre dans ce bocal.

Et Delaporte présentait à Abd-el-Kerim un bocal plein d'esprit-de-vin qui attendait dans un; armoire quelques-uns de ces curieux poissons du Nil, que de temps en temps, des fellahs pêcheurs lui appo ont.

— Mais..., dit Abd-el-Kerim.

— Il n'y a pas de mais, dit Delaporte ; le serpent était chez moi ; donc, il est à moi ; en outre, je le paye trente piastres. Prends garde î si tu fais des difficultés pour me le laisser, je dirai qu'il n'était là que parce que tu l'y avais mis d'avance, et qu'il n'est venu aue Darne qu'il est apprivoisé.

Abd-el-Kerim cessa toute résistance et fit glisser le serpent de ses mains dan» le bocal.

Delaporte tenait tout prêt le bouchon et une ficelle ; le bouchon fut assujetti sur le bocal, et le serpent, malgré ses bonds et ses sifflements, fut contraint de demeurer dans son nouveau domicile.

— Y en a-t-il encore ? demanda Delaporte.

— Oui, dit Abd-el-Kerin, qui ne voulait pas avoir la- honte de s'avouer vaincu.

Et les bouffées d'air, et les cris d'Allah, et le sifflement recommencèrent.

Un second serpent, moins gros toutefois que le premier, sortit de dessous la commode et se dirigea vers Abd-el-Kerim.

Delaporte prit un second bocal.

— Bon ! dit-il, cela me fera la paire. Âbd-el-Kerim fit la grimace ; mais il était pris, force

lui fut d'abandonner le second serpent comme il avait fait du premier.

La cérémonie de l'introduction du cobra-capello dans le bocal achevée :

— Y en a-t-il encore ? demanda Delaporte.

— Non, pf" ici.

— Où en :cns-tu?

Le charmeur de serpents se tourna du côté de la pièce voisine.

— J'en sens un là, dit-il.

C'était dans le salon.

— Allons-y, alors, dit Delaporte.

Et il prit un bocal sous chaque bras, en mît deux autres sous les bras de son nègre et passa au salon.

Il y en avait un effectivement ; celui-là était probablement un serpent musicien, car il s'était réfugié sous le piano.

Malgré la répugnance visible d'Abd-el-Kerim à s'en emparer, un instant après il était dans le bocal.

— Là 1 Maintenant demanda Delaporte, où en restet-il encore ?

— Il y en a encore trois dans la cuisine, répondit tristement Abd-el-Kerim.

— Bon ! dit Delaporte, cela me fera la demi-douzaine. Allons à la cuisine.

Au premier appel, un serpent sortit de dessous la fontaine.

Abd-el-Kerim le mit dans un quatrième bocal en roulant des yeux désespérés.

— Allons, allons, du courage ; il me faut ma demi' douzaine.

— Enta tafessecl el senaa! s'écria Abd-el-Kerim.

Ce qui, traduit en français, veut dire, mot pour mot :

ot Décidément, tu es un gâte-métier!»

Le charmeur de serpents s'avouait vaincu, et, pour sauver les deux derniers, consentait à se perdre de réputation aux yeux du consul français.

Delaporte eut pitié du bonhomme et lui donna quarante francs.

Abd-el-Kerim les mit dans sa poche, mais en murmurant :

— Quatre serpents qui dansaient si bien î cela valait mieux que huit talaris !

Delaporte, pour le consoler lui promit le secret.

Vous voyez comme il le lui a gardé.

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