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UN VOYAGE A LÀ LUNE

J'ai souvent, dans mes Mémoires, et même ailleurs, parlé d'un garde de mon père avec lequel j'ai fait mes premières armes.

Ce garde s'appelait Mocquet.

C'était un brave homme fort crédule. I ne fallait pas discuter avec lui sur les légendes de la forêt de Villers- Cotterets. — H avait vu la dame blanche de la Tourau-Mont, il avait porté sur ses épaules le mouton fantastique de la Butte-aux-Chèvres, et l'on a vu que c'était lui qui m'avait raconté l'histoire de Thibault le meneur de loups, que tout récemment j'ai mis sous les yeux de mes lecteurs.

Dans les derniers temps où mon père, déjà gravement malade du mal dont il mourut, habita le petit château des Fossés, Mocquet fut atteint d'une étrange hallucination.

Il se figurait qu'une vieille femme d'Haramont — petit village distant des Fossés d'une demi-lieue — le cauchemar dait.

Je ne sais pas si le verbe cauchemarder existe dans le dictionnaire de Boiste, de l'Académie ou de Napoléon Landais ; mais, s'il n'existe pas, Mocquet l'avait créé.

Mocquet, cette fois, avait eu raison ; puisque le substantif cauchemar existe, pourquoi le verbe cauchemarder n'existerait-il pas ?

Mocquet était donc cauchemardé par une vieille femme nommée la mère Durand.

Selon Mocquet, à peine était-il endormi, que la vieille femme venait s'asseoir sur sa poitrine, et, pesant de plus en plus sur lui, Fétouffait.

Alors commençait pour lui, avec toute la force et toutes les émotions de la réalité, une série d'événements s'enchamant les uns aux autres avec une certaine logique qui démoralisait Mocquet, tant il était convaincu, en se réveillant, que ce qu'il venait de rêver n'était pas le moins du monde un rêve.

Sa conviction sous ce rapport était telle, que je vis plus d'une fois les auditeurs ébranlés, et que moi, enfant, je ne doutais aucunement pour mon compte que Mocquet ne vînt effectivement des pays d'où il disait venir.

A la suite de ces rêves, Mocquet, d'ordinaire, se réveillait haletant, pâle, brisé ; c'était à faire peine de voir le pauvre diable employant tous les moyens connus de ne pas dormir, tant il craignait le sommeil, suppliant ses voisins de venir jouer aux cartes avec lui, disant à sa femme de le pincer au bleu dès qu'il fermerait les yeux, et buvant, pour se fouetter le sang, du café comme un autre aurait bu de la bière.

Mais rien n'y faisait : les voisins de Mocquet, qui avaient à se lever le lendemain au jour, ne poussaient guère la partie de piquet au delà d'onze heures. Sa femme, après l'avoir pincé jusqu'à une heure du matin, finissait par s'endormir. Enfin, le café, qui d'abord avait produit un effet satisfaisant, cessait peu à peu d'agir, et était, pour le malheureux Mocquet, rentre dans la classe des boissons ordinaires.

Mocquet luttait alors de son mieux : il marchait, il chantait, il nettoyait son fusil; mais, peu à peu, les jambes lui refusaient le service, la voix s'éteignait entre

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