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DE LA CRITIQUE

Gomment et par qui elle s'exerce trop souvent. — Quels sont ses droits et ses devoirs.

J'ai soulevé dans le présent volume, j'ai effleuré, sinon approfondi, bien des questions diverses. J'ai cherché, autant que je l'ai pu , à poser des principes; j'ai risqué des critiques et donné des conseils.

Y étais je suffisamment autorisé?

Oui — tout comme un autre — je n'hésite pas à le dire.

En matière d'art, chacun a le droit d'avoir son opinion , ou , pour le moins , son sentiment. La seule chose qui demande une au-

lorité spéciale est la prétention (que je n'ai jamais eue) de rendre des arrêts.

Les juridictions^ en cette matière, peuvent s'assimiler à celles qu'admet la justice sociale ; elles se composent de jurés et de juges. Gardons-nous bien de confondre les uns avec les autres.

Les jurés , c'est tout le monde : c'est le public qui fréquente les musées, c'est la foule qui se porte aux expositions, appréciant les œuvres d'art, plus de sentiment qu'en connaissance de cause , foule médiocrement éclairée peut-être, capricieuse sans doute, mais prononçant en définitive des verdicts souverains d'où dépendent les réputations.

Les juges chargés d'appliquer la loi et de formuler les sentences, c'est la critique qui les représente.

Mais il faut bien^ en convenir, jamais magistrature ne fut plus arbitraire , plus prétentieuse souvent , plus ignorante parfois , et d'ordinaire moins légitime.

Le premier venu , à peine échappé des .bancs de l'école, loue chez le fripier une robe

de docteur, se coiffe du bonnet carré, s'arme de la férule, et puis, de son autorité privée , assigne à son tribunal , poursuit , tance , rudoie , condaoïne ou absout , exalte ou immole les pauvres artistes avec un aplomb qui ferait vraiment trembler, si l'on n'avait plus souvent envie d'en rire.

Savez -vous comment cela se passe dans certains journaux , pour ne pas dire dans la plupart ?

Un ami de la maison arrive chez le rédacteur en chef 5 suivi de n'importe quel jouvenceau à la mine excentrique.

<c Cher ami , dit-il, voilà mon neveu que je vous amène, un garçon plein d'avenir. Il a eu trois premiers prix au collège de Béziers , et maintenant il voudrait écrire dans les journaux.

— Charmé de faire sa connaissance, répond le rédacteur en chef avec la plus hypocrite bienveillance.

— Eh bien ! voyons , n'aurez-vous pas une petite place pour lui dans votre journal?

— Certes , je le voudrais ; mais, vous savez, notre personnel est déjà fort nombreux.

— Oui , je le sais bien. Aussi vous demanderai-je d'abord peu de chose; que vous dirai -je!... quelques premiers Paris, par exemple....

— ' Des premiers Paris Comme vous y

allez! Mais on réserve cela aux maîtres! Jugez donc tout ce qu'il faut d'acquit, de netteté, de connaissance intime des ressorts de la politique pour trancher ainsi, du fond de nos bureaux, les plus grandes questions européennes !

— Vous pourriez bien avoir raison. Alors , va pour le Bulletin,

— Le Bulletin.... vous n'y pensez pas ! Mais c'est ce qu'il y a de plus difficile ! Jugez donc quelle habileté de main, quel esprit il faut pour résumer à l'avance ce que le public va lire à la page suivante , sans que cela ressemble à un sommaire ou à une répétition !

— Alors, donnez à mon neveu les théâtres.

— Les théâtres ! Ah bien oui ! C'est la spéciaHté la plus recherchée dans un journal. Il y a tant de petits avantages : les loges, les

stalles, que sais-je!... Croyez-moi, la moralité même d'un débutant pourrait succomber à tant de séductions.

— Donc, vous refusez tout à mon neveu ?

— Mais non, mon cher ami ; loin de là, vous me voyez plein de bon vouloir pour lui. Si je savais seulement à quoi l'utiliser. Voyons.... entend-il quelque chose aux beaux -arts?

— Aux beaux-arts?... dame! oui pourquoi pas? il aime beaucoup le dessin.

— Eh bien! soit, voilà qui est convenu. Dites-lui de me donner, pour commencer, quelques articles d'art; je ferai passer cela à la première occasion. »

Et, là-dessus, l'oncle protecteur se retire satisfait, et le neveu protégé écrit Dieu sait quoi, que le public lit Dieu sait pourquoi, et la critique compte un organe de plus. Pauvre critique !

Ils sont pourtant bien faciles à reconnaître ces prétentieux Aristarques que leur nullité place si fort au-dessous de ceux qu'ils osent critiquer. Leurs procédés sont presque toujours les mêmes : c'est la négation ou le dénigre-

ment du mérite généralement admis; c'est l'exaltation fanatique de quelques misérables excentricités; c'est un style aussi paradoxal que les idées, une phraséologie à prétentions techniques, curieux mélange d'argot, de patois et de paillettes empruntées à la friperie romantique de î 828.

Ils sont tous coloristes, ces bons messieurs. Ne leur demandez pas la forme, ce n'est point leur affaire.

Ne leur demandez pas non plus l'im^partialité. Ils ont leurs amis, leurs camarades, leurs coteries, ceux avec qui ils dînent, ceux avec qui ils fument, une foule de petits grands hommes incompris qu'ils préconisent, dont ils épousent les systèmes, les préférences, les jalousies et les rancunes, tout cela du ton le plus tranchant qu'on puisse voir.

Nous avons, plus ou moins, en France la liberté delà presse. Qu'on en profite donc pour divaguer sur les beaux-arts comme sur toute autre chose, rien de plus légitime. Mais ce qu'il y a de vraiment triste, c'est le nombre de

blessures cruelles et difficiles à guérir que font journellement ces enfants terribles de la critique, en maniant au hasard des armes dont ils ne savent pas se servir.

Demandez aux malheureux artistes qui les a le plus impitoyablement raillés, vilipendés et bafoués dans leurs jours de défaillance! Tous vous diront sans hésiter que les coups les plus cruels leur sont venus de la critique la moins autorisée.

Ne sait-on pas que la médiocrité est sans pitié!

Ils sont plus réservés dans leur blâme , moins amers dans leur analyse, ceux qui savent tout ce qu'il faut de labeurs au pauvre artiste pour se frayer sa voie, pour triompher des difficultés du métier et de celles même que lui oppose souvent son organisation individuelle. Ils comprennent, ceux-là, que le silence de la critique est déjà, pour l'artiste, un assez dur châtiment de ses erreurs ou de son insuffisance. Si jamais, chemin faisant, ils s'attaquent à des individualités, c'est seulement à celles qui représentent déjà des systè-

mes, et dont la position acquise a plus à profiter qu'à perdre de cette polémique. S'ils se montrent sans pitié^ c'est à l'égard des présomptueux seulement, à l'égard des cyniques de l'art et de ceux qui se compromettent par leurs arrogantes excentricités.

La conscience de pareils juges ne peut sans doute descendre jusqu'à l'éloge là où le mérite fait trop évidemment défaut; mais ils savent du moins fermer les yeux à propos, et leur supériorité est trop indulgente pour mettre à nu inutilement toutes les misères de l'artiste sans talent.

La saine critique est aussi éloignée de la satire que de la réclame. Elle n'analyse en bien ou en mal (mais en mal surtout) que ce qu'il y a profit à analyser.

S'agit-il, par exemple, de rendre compte d'une exposition de peinture, elle comprend fort bien que sa véritable mission ne saurait être de passer tour à tour en revue, d'examiner une à une les œuvres de quelques centaines de peintres, la plupart absolument inconnus du public; — elle comprend que, pour inté-

resser ce dernier, que, pour servir utilement à son instruction, la seule chose utile à faire est de constater les derniers progrès de Fart, ses tendances actuelles représentées par quelques brillantes individualités, — de signaler les déviations du goût, — de révéler (lorsqu'elle peut avoir ce bonheur) les talents nouveaux qui viennent à éclore, — en un mot, de gourmander les maîtres qui faiblissent et d'encourager les élèves qui grandissent.

A ses yeux, les individualités n'ont de valeur sérieuse qu'en raison des espérances qu'elles donnent, des principes et des doctrines qu'elles représentent.

Ainsi l'ont toujours compris les critiques vraiment dignes de ce nom, tels que Vitet, notre maître à tous, tels que le vénérable M. Delécluse, M. Charles Blanc, M. Viardot, M. Jeanron, bien d'âutres que j'oublie, et M. Théophile Gautier lui-même, ce Janin des beaux-artS;, dont le capricieux talent n'a que le tort d'avoir eu trop de maladroits imitateurs.

Du reste, ne leur ressemble pas qui veut, à ces émiiients critiques. Ce n'esl point du pre-

mier bond que Ton prend place parmi eux. Pour y parvenir, il faut savoir beaucoup, avoir beaucoup vu, beaucoup comparé, beaucoup réfléchi, et, de plus, avoir reçu de la nature certains dons aussi indispensables que peut l'être une oreille juste pour juger de la musique.

Trop de gens croient pouvoir se passer de tout cela; trop de gens se croient écrivains parce qu'ils écrivent, critiques parce qu'ils passent leur temps à critiquer autrui.

Cela n'est pourtant pas si facile qu'on pense.

Pour bien juger les œuvres de son prochain, il est indispensable d'avoir soi-même du goût et le sens droit.

Le sens droit peut, à la rigueur, passer pour un don naturel; mais quant au goût, il ne se forme, il ne s'acquiert que par l'éducation, par l'étude et par la fréquentation des maîtres. Pour bien parler de littérature, il faut avoir lu beaucoup ; pour parler d'art, il faut avoir beaucoup vu.

— Mais vous-même, qui vous mêlez d'en

parler quelquefois, vous vous croyez donc, me dira-l-on, doué de tous ces mérites exceptionnels dont vous faites Papanage du critique modèle? ^

A une question ainsi faite, j'éprouverais, je l'avoue, quelque embarras à répondre.

Mais, d'abord, je ne me pose aucunement en critique modèle.

Ai-je le sens droit? — ai-je du goût ? — Je ne saurais le dire avec quelque certitude que s'il existait des miroirs où l'on pût voir son intelligence en face et la juger, comme on peut voir et juger les traits de son visage dans un miroir ordinaire. Jusque-là, je n'en sais rien.

Tout ce que je puis dire, c'est qu'une des bonnes fortunes de ma vie a été de m'être trouvé, depuis plus de trente ans, en relations constantes et souvent intimes avec presque tous les grands artistes de notre époque, d'avoir compté parmi eux un maître et beaucoup d'amis, d'avoir assisté, si j'ose le dire, à l'éclosion de plus d'un chef-d'œûvre, d'avoir pas mal couru l'Europe et passé bien des heures dans ses principaux musées, d'avoir enfin vécu

avec les monuments presque autant qu'avec les hommes.

De tout cela, il y aurait bien du malheur s'il n'avait pas déteint quelque chose sur moi. J'y ai acquis, du moins, l'amour passionné du beau, qui, dans le monde matériel, équivaut presque à ce qu'est le bien dans le monde moral. Or, ceux qui professent sincèrement un culte, font toujours un peu de propagande. C'est là mon fait.

D'ailleurs, en éloignant de la critique tout élément acerbe ou malfaisant , chacun peut, je le crois, céder sans scrupule au penchant qui l'entraîne vers l'un des objets d'étude les plus attrayants pour tout esprit vraiment libéral.

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