DE L'OPINION PUBLIQUE EN MATIÈRE D'ART
Sa puissance reconnue par tous. — De la valeur de ses jugements. — Difficulté de constituer un jury équitable. — Expédient proposé.
C'est une rude tâche que celle du jury chargé de distribuer les récompenses à la suite des expositions. Pour un satisfait, combien de mécontents ne fait-il pas ? Et combien d'amours-propres blessés prennent alors modestement le nom de mérite méconnu.
A parler franchement, i! n'y a pas au monde de justiciables plus récalcitrants que messieurs les artistes. Jury et critique sont également
impuissants à leur faire accepter avec résignation un arrêt défavorable.
Je ne les en blâme pas, du reste. Il doit en être ainsi: on n'est vraiment artiste que lorsqu'on a une certaine foi en soi-même. Tout ce qu'on peut demander, c'est que l'arrogance et une sotte vanité ne prennent pas la place de la noble fierté et de la foi de l'artiste.
La seule juridiction que révèrent ces messieurs, la seule dont ils ne médisent qu'entre eux dans leurs moments d'humeur noire, est celle du public. On ne se soumet aux autres que pour arriver à celle-là. On ne subit le jury que parce qu'il a le solennel privilège d'ouvrir les portes de la publicité. On ne subit, on ne sollicite les jugements parfois bien arbitraires de la critique que dans l'espoir de voir attirer par elle l'attention publique sur ses oeuvres.
Du reste , reconnaissons-le à l'honneur des artistes, il y a là autre chose qu'un intérêt de lucre; il a plus que l'espérance de bien vendre ses tableaux : il y a celle d'arriver à la renommée, que la voix publique dispense seule d'une manière durable.
La critique peut éclairer Topinion, la guider jusqu'à un certain point; mais cependant elle ne lui dicte pas ses arrêts aussi facilement qu'on croit.
Les artistes le savent bien. Aussi, je le répète, n'est-ce que dans le secret de l'atelier et dans leurs moments de plus rudes déboires qu'ils se permettent d'énergiques apostrophes à l'adresse de cet imbécile de public qui n'a pas su leur rendre justice. Autrement les plus farouches vanités savent très-bien capituler avec lui.
Qui ne se rappelle, lors de l'exposition universelle de 1855, avoir vu s'élever, à la porte même des galeries officielles, une cabane en planches où certain peintre vint étaler, trois mois durant, ses chefs-d'œuvre méconnus par le jury, et solliciter du public une revanche que le public, hélas ! fut assez ingrat pour ne point lui accorder ?
Bien d'autres en feraient autant, s'ils l'osaient et si cela ne coûtait pas si cher.
Il n'y a plus aujourd'hui que les rapins les plus infimes qui se vengent des dédains de la
foule en vitupérant contre le bourgeois et V épicier. Je !iie trompe ; il y a bien encore quelques critiques de bas étage qui croient se donner un certain air de supériorité en recourant à ce vocabulaire. Ce sont les petits-fils de ceux qui appelaient Racine un polisson.
Quant aux artistes dignes de ce nom, quant aux critiques qui se respectent, ils ont pour habitude de compter grandement avec cette résultante du sentiment de chacun et de tous, qu'on appelle Fopinion publique.
Est-ce à dire que tous et chacun aient le sentiment juste, le goût fin et l'appréciation exacte en matière d'art?
Non certainement. Loin de là, rien n'est plus rare qu'un véritable connaisseur. Pour être digne de ce nom, à une organisation heureusement douée, il faut joindre, non pas rigoureusement la pratique de l'art, mais du moins une certaine connaissance de ses procédés techniques, et beaucoup d'expérience; il faut avoir beaucoup va, avoir vécu avec les maîtres et sentir profondément la nature.
De tels dons n'appartiennent évidemment qu'à très-peu de gens. Mais, si le nombre de ceux qui peuvent analyser leur sentiment est infiniment restreint, il est donné à tous, à presque tous du moins, de sentir, d'être émus par une grande pensée noblement rendue, d'être éblouis par les splendeurs d'une riche palette, d'être saisis par une large et puissante composition.
Je ne voudrais certes pas ratifier tous les arrêts du gros public. Il est sujet, j'en conviens, à des erreurs de goût. Il se laisse parfois séduire par d'amusantes trivialités, par des caprices de mode ; il admire un mauvais portrait grâce au satin de la robe ou aux broderies de Puniforme, que le peintre s'est étudié à rendre avec une plate minutie. Je n'en disconviens pas. Mais, à côté de cela, donnez-lui du vrai beau, à ce même public, et je m'étonnerai fort s'il y reste insensible.
Certains peintres éminents, me dira-t-on, n'ont jamais pu atteindre la popularité dont jouissent d'autres beaucoup plus médiocres. Eh bien! qu'on y regarde de près, et l'on verra
que, dans ces sortes -de conflits entre le public et l'artiste, il est rare que le public n'ait pas un peu raison.
Vous, admirateurs de M. A..., vous vous plaignez de l'indifférence de la multitude en face de ces savantes compositions, de ces figures si magistralement dessinées qui vous inspirent tant d'enthousiasme. Que voulez-vous? La multitude, la vile multitude, comme l'appelait jadis un superbe homme d'État, ne comprend rien à la couleur de convention, à l'harmonie fausse et blafarde de votre maître. Elle n'a pas fait d'assez fortes études pour reconnaître la nature sous la couche d'eau de chaux dont il a coutuQie de la revêtir.
Vous, passionnés disciples de M. B..., vous bondissez d'indignation à la vue de ce public imbécile qui se permet parfois de sourire devant des tableaux étincelants de verve et d'esprit, dont la couleur ne serait désavouée ni par Rubens, ni par le Véronèse. Le public a tort sans doute de ne pas sentir d'aussi réelles beautés. Mais, que voulez-vous? son ignorance a bien le droit de se révolter un peu devant ces mem-
bres parfois si singulièrement attachés qu'on a peine à discerner quel est leur véritable propriétaire.
Que M. A.... sacrifie la couleur à la forme, que M. B.... sacrifie la forme à la couleur , vous et moi nous le leur pardonnerons volontiers en raison des autres qualités de leur grand et incontestable talent. Mais le public^ dans son exigeante naïveté, a tout bonnement la prétention de trouver la couleur et la forme réunies dans une œuvre d'art comme dans les œuvres de la nature. Son tort n'est pas de méconnaître les qualités du peintre; c'est d'être trop sensible à celles qui lui manquent.
Il est partout le même, cet excellent public. Au théâtre, dans la politique, on lui retrouve toujours les mêmes instincts.
Au théâtre, voyez le populaire naïf et passablement inculte qui forme d'habitude le parterre de la Gaîté, de l'Ambigu ou des Délassements-Comiques. Vainement, chaque soir, l'abreuve-t-on de mélodrames en s;uise d'absinthe, de grossiers lazzi en guise de piquette.
Qu'un beau jour on lui ouvre les portes du Théâtre-Français, qu'on lai serve du Corneille ou dn Molière, soyez tranquille, il ne s'y trompera point, et l'habitude de s'asseoir, faute de mieux, à la table du cabaret, ne l'empêchera pas de s'apercevoir qu'il est admis ce jour-là à la table des demi-dieux.
Son discernement lui fait défaut parfois pour siffler ce qui mérite de l'être, jamais pour applaudir un chef-d'œuvre.
Sont-ce là des juges éclairés? Non, certes, si vous les prenez individuellement. Mais, prises en masse, les aberrations individuelles de toutes ces intelligences incultes se neutralisent mutuellement; mise en présence du beau et du vrai, la foule y reste rarement insensible; et l'intuition lui tient lieu en grande partie des facultés d'analyse qui lui manquent.
N'est-ce pas sur ce bon sens des masses que repose le principe mêmedel'élection politique et l'institution du jury?
Comibien n'y a-t-il pas là d'intelligences bornées, d'esprits obtus, d'individualités archimédiocres, auxquelles on frémirait de confier
le sort d'un accusé ou le choix de nos législateurs, si Ton ne savait d'avance qu'entre toutes ces médiocrités les unes rectifient les autres, et qu'en somme la voix de la raison est celle qu'elles écoutent le plus volontiers , lorsque leurs intérêts personnels ne sont pas trop en jeu!
Si Ton pouvait analyser les éléments dont elle se compose, on y trouverait assurément l'opinion de plus de sots que de gens d'esprit. Et pourtant, j'en reviens là, tout le monde compte avec elle.
Tout naturellement, les beaux-arts sont soumis, comme le reste, à cette haute juridiction.
Malheureusement, l'opinion publique n'a pas, que je sache, d'organe accrédité. Chacun a la prétention de la faire parler à son gré, et personne n'est en mesure de justifier cette prétention.
C'est là précisément ce qui rend si difficile (pour ne pas dire impossible) la mission des jurys d'admission ou de récompense.
Le rôle des premiers surtout me paraît dou-
blement ingrat, non-seulement parce qu'il est toujours pénible de faire des mécontents ou des malheureux, mais encore par l'impossibilité, selon moi absolue, d'être jamais complètement équitable.
Dépouillez Thomme de toutes ses passions, de ses prédilections personnelles, de ses préférences d'écoles; supposez-le à l'abri de toute erreur de goût. Je comprendrai alors un jury capable de classer selon leur mérite quinze ou vingt tableaux soumis à son examen; je comprendrai, en un mot, qu'on puisse équitablement juger un concours.
Mais cinq, six mille tableaux et plus, passant en quinze jours devant les yeux de juges qui ne peuvent pas même assister tous à toutes les séances!... comment voulez-vous qu'une balance équitable s'établisse entre tant d'œuvres diverses, impossibles à soumettre à un examen vraiment comparatif?
Il n'y a rien d'absolu, ni en bien ni en mal. Comment donc fixer la limite de la supériorité relative qui doit entraîner l'admission? Et comment éviter que toute œuvre se rappro-
chant de cette douteuse limite, ne soit exposée à l'injustice involontaire d'un jury procédant ainsi ?
On a essayé de combinaisons de toutes sortes, en déléguant le droit d'admission aux jurys les plus diversement composés, depuis l'Académie des beaux-arts jusqu'au jury élu par les peintres eux-mêmes.
Toujours les mêmes réclamations se sont produites, et toujours il s'en est trouvé bon nombre de fondées.
On alla plus loin en 1848 : on prit le parti héroïque de supprimer le jury et d'admettre tout le monde. L'exposition de 1 848 en fut-elle beaucoup plus mauvaise? Vraiment, je ne le crois pas. A' part un très-petit nombre d'abominables croûtes et de stupides excentricités, la moyenne de ce Salon ne fut guère inférieure à celle d'un autre; quelques brillantes individualités s'y révélèrent même; et ce qu'il y a de remarquable, c'est que, au bout d'un mois d'exposition, bon nombre de pauvres diables, suffisamment avertis par les quoUbets de la foule, vinrent eux-mêmes demander comme
une faveur qu'on leur permît de retirer leurs tableaux.
Faut-il en revenir là ? On serait tenté de le croire quand on voit comment les jurys fonctionnent.
Puisque nous avons, au Palais de l'industrie, un local si vaste qu'aucune* exposition d'art n'a jamais pu le remplir, pourquoi, du moins, ne pas réserver aux vaincus du concours un lieu d'exposition spécial, où ceux qui voudraient courir cette chance pourraient en appeler des décisions du jury à celles de la foule?
Toute injustice, toute exclusion sans motifs suffisants pourrait ainsi être rectifiée par l'opinion publique. Le jury, dans cette prévision, n'en apporterait que plus de soin à ses jugements (que le public, j'en suis convaincu, ratifierait presque toujours), et personne, du moins, ne pourrait plus se plaindre d'avoir vu son génie éteint faute de publicité.
D'ailleurs, croyez-lë bien, le nombre des condamnés appelants ne serait pas très-considérable. Tel qui proteste aujourd'hui à grands
cris hésiterait peut-être devant le recours suprême ouvert à sa faiblesse.
Pourquoi donc n'essayerait-on pas, une fois au moinSj de ce système?
On admet à peu près tous les veaux, les vaches et les moutons qui se présentent aux concours agricoles. Bien des machines imparfaites ou même défectueuses se montrent, dans nos expositions industrielles , à côté des chefsd'œuvre de la mécanique; et cependant les éleveurs de bétail et les mécaniciens ont bien d'autres moyens de publicité que ces concours, et trouvent bien d'autres ressources dans le commerce.
Faut-il donc se montrer plus sévère pour les artistes, qui ne vivent que de publicité et n'ont pas d'autres moyens de se faire connaître?