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NOS MUSÉES

Le goût français; son origine. — Influence des musées.

— Le Louvre et ses collections. — Leurs richesses et ce qui leur manque. — Moyens divers de les compléter. — Acquisitions. — Classement. — Catalogues.

— Améliorations faciles.

Il est généralement admis chez nous que la France est le pays du bon goût par excellence. Cette prétention n'est pas précisément modeste ; mais, à tout prendre, elle est assez fondée.

En faudrait- il conclure que la race gauloise soit douée par le ciel d'une façon tellement exceptionnelle qu'en France il n'y ait qu'à naître pour être un homme de génie, de talent, ou tout au moins de goût?

Non, ce serait là une induction un peu forcée et que les faits se chargeraient de réfuter à chaque instant. Voyez plutôt comme les bons Parisiens se moquent agréablement du goût des provinciaux, lesquels, malgré tous les efforts et les excès de la centralisation, constituent bien, il faut en convenir, l'immense majorité du peuple français.

Ce qui est vrai, c'est que, dans les grandes villes, à Paris surtout et dans les grands centres industriels, on remarque une moyenne de bon goût et des facultés artistiques très-supérieures à ce qui s'observe généralement dans les autres pays.

Mais pourquoi ces germes précieux, cet instinct particulier sont-ils fécondés, développés dans les grands centres , tandis qu'ils restent si improductifs ailleurs?

Cela tient évidemment aux circonstances particulières qui concourent à Téducation artistique des populations. Le goût se développe sans peine là où le travailleur trouve toujours à sa portée un libéral enseignement, de beaux modèles, là où ses œuvres sont as-

surées de rencontrer de justes appréciateurs et de suffisants encouragements.

Ainsi s'explique la suprématie de Paris en matière de goût.

Où trouver en effet, où trouver ailleurs une pareille réunion d'objets d'art sans cesse livrés à l'étude et à la curiosité publique? Quel peuple, après son travail , se voit offert autant de nobles délassements, autant de distractions pleines d'enseignements utiles?

Nulle capitale, sous ce rapport, ne renferme plus de profitables richesses que Paris.

A chacun de nos musées le juste orgueil des nations étrangères peut opposer, il est vrai, quelque musée rival. Mais quel pays au monde pourrait opposer un Louvre à notre Louvre !

Autorisée par la valeur de ses trésors à tenir moins de compte du nombre des nôtres, Florence peut préférer son incomparable Tribune aux deux lieues (8000 mètres bien comptés) de chefs-d'œuvre de toutes les écoles que renferme notre galerie de peinture. L'Angleterre peut rivaliser avec nous pour les antiquités assyriennes, Rome pour sa calchographie,

et bien d'autres encore pour d'autres spécialités. Mais quelle ville pourrait se vanter de posséder à la fois et réunis dans un même palais, à côté d'une aussi somptueuse collection de peintures, la plus admirable collection de dessins de maîtres qui existe au monde, — une belle réunion de gravures classiques, — un musée de sculptures antiques riche de chefsd'œuvre tels que la Vénus de Milo et la Diane Chasseresse, — une magnifique série de sculptures nationales de toutes les époques, — un musée d'antiquités égyptiennes , grecques , étrusques tel que le musée Charles. X, — de superbes monuments des arts assyriens, égyptiens, judaïques, américains, — une richissime collection d'objets du moyen âge , — et enfin un musée ethnographique de premier ordre, — sans compter le musée des souverains et le musée de marine, hors-d'œuvre infiniment intéressants auxquels on ne peut reprocher que de se rattacher trop indirectement à la question des arts. — Et tout cela pour le Louvre seulement; car le public parisien n'est pas moins libéralement admis au musée de Cluny,

à celui du Luxembourg, à celui de Versailles, au cabinet des médailles et dans une dizaine d'excellentes bibliothèques.

La France, à qui semble appartenir l'initiative de toutes les mesures vraiment libérales, a depuis longtemps ouvert à tout venant les collections de l'État, comme faisant partie du domaine public, de cette richesse commune à tous dont il est logiquement juste que chacun profite. C'est ainsi que, chez nous, le peuple s'est habitué à ces nobles jouissances, qui le civilisent en élevant son niveau intellectuel. C'est ainsi qu'il s'est accoutumé à aimer, à respecter ces trésors , qu'il considère à bon droit comme la plus noble part du patrimoine commun. C'est ainsi enfin que s'explique comment, en nos jours de luttes les plus ardentes, nous avons vu toujours épargnées ces riches collections où , dans des jours plus calmes, le peuple vient avidement chercher une intelligente distraction et les plus utiles enseignements.

Les musées de Paris sont un lieu de pèlerinage favori pour la classe ouvrière , qui s'y

porte en foule à ses moments de loisir. Et comme, grâce à Dieu, le fanatisme dominical des pays protestants n'a pas encore pris racine sur terre de France; comme, aux yeux du peuple parisien, rien dans la loi divine n'oblige à faire du jour de repos un jour de fainéantise et d'ennui, il y a plaisir à voir avec quel joyeux empressement chaque dimanche la foule envahit tous nos musées. C'est par vingt et trente mille, quelquefois même davantage, qu'il faut compter alors les visiteurs du Louvre.

Pour beaucoup, dira-t-on , le Louvre n'est qu'un lieu de promenade banale. L'intelligence artistique n'occupe pas grande place dans le cerveau du soldat, de la petite ouvrière ou de l'enfant, qui vont y dépenser une de ces heures de douce liberté si rares dans leur existence.

Non sans doute ceux-là ne vont pas au Louvre pour étudier; mais pourtant, n'en doutez point, ceux-là même en rapportent le plus souvent d'utiles impressions.

A la femme plaît tout d'abord , et comme instinctivement, ce qui brille par l'élégance et le bon goût. Elle s'assimile aisément ce qui la

séduit. Aussi 9 peut-être, une bonne part des grâces en apparence naturelles qu'on admire dans la jeune population parisienne, est-elle due, plus qu'on ne le pense, à cette fréquentation des grands maîtres de l'art.

Quant aux enfants, qui très-souvent préfèrent la promenade du Louvre à tous les plaisirs habituels de leur âge, combien n'en avonsnous pas vu rapporter de là des trésors de naïf enthousiasme, admirable germe d'où a jailli plus d'un génie d'artiste , féconde semence qui prépare sans cesse de nouvelles moissons pour l'industrie française!

Et pour le soldat lui-même, n'est-ce pas déjà beaucoup s'il peut apprendre là qu'il y a dans ce monde des gloires qui marchent de pair avec celle des armes, et quelque chose de plus digne d'admiration que la force brutale? D'ailleurs, ne l'oublions pas, le soldat, chez nous, n'est le plus souvent qu'un ouvrier de la ville ou des champs momentanément mis par la loi à la disposition de M. le ministre de la guerre. Tant mieux pour lui, quoi qu'on en dise, si, en voyageant aux frais de l'État, il trouve l'oc-

casion de se frotter à la civilisation des grandes villes. La seule compensation au préjudice qu'éprouvent la plupart de ces pauvres diables en payant leur dette à la patrie, c'est précisément l'avantage pour eux d'avoir vu du pays, comme ils disent , et d'en rapporter quelques idées de plus.

La foule du dimanche qui encombre nos musées est un peu comme le public qui se porte au Théâtre-Français le jour des spectacles gratis, public peu littéraire, peu lettré même, qui certainement ne comprend pas toutes les beautés de Racine et de Corneille, mais qui les sent, qui sait en jouir (ce qui est déjà beaucoup), qui a l'âme ouverte à tous les sentiments généreux, et qui, de ces nobles spectacles, rapporte toujours quelques bons instincts de plus.

Mais ce n'est qu'à de rares exceptions que les grands théâtres s'ouvrent gratuitement au menu peuple; il n'y entre ce jour-là qu'à coups de poing et à titre de faveur; tandis que, dans nos musées toujours ouverts , chacun se sent chez soi et se trouve ainsi naturellement porté à user de son droit avec le calme et la décence

si nécessaires à la contemplation des œuvres d'art. L'admiration y devient communicative. Un échange continuel d'observations s'y fait dans chaque groupe, et, à l'user, plus d'un oisif indifférent finit par devenir un véritable amateur.

C'est surtout chez l'ouvrier parisien que se fait sentir l'effet de cette fréquentation habituelle des grands chefs-d'œuvre du génie humain. Dirigé le plus souvent dans ses travaux par des artistes habiles dont il est appelé à traduire manuellement les conceptions, nul n'a plus que lui le sentiment de la forme, et n'est mieux préparé pour mettre à profit cette nationale vulgarisation de l'art.

Nos musées sont, en quelque sorte, l'école supérieure de l'industrie. On peut dire qu'ils lui rendent autant de services le dimanche qu'ils en rendent pendant le reste de la semaine à l'étude des beaux-arts proprement dits.

Leur influence civilisatrice doit appeler sur eux toute la sollicitude du gouvernement , toute la munificence d'un grand peuple.

J'aime à reconnaître qu'il en est habituelle-

ment ainsi .Cependant tout est-il fait à cet égard? Et nos musées ne laissent-ils rien à désirer? Examinons cette question.

Il y a beaucoup à louer, sans doute, beaucoup à admirer,; mais cela ne veut pas dire qu'il n'y ait rien à reprendre. Sans dépasser la limite des sacrifices raisonnables, je suis convaincu qu'on pourrait faire mieux encore.

Rien n'est dangereux comme de s'endormir dans la contemplation de sa propre gloire.

Je l'ai proclamé tout le premier avec orgueil, nulle capitale, jusqu'à ce jour, ne peut se vanter d'un ensemble de collections comparable à celui que possède Paris. Mais nous ne sommes pas sans rivaux, et ces rivaux, pleins d'ardeur, nous égaleraient demain, nous dépasseraient bientôt, si notre vanité aujourd'hui satisfaite restait plus longtemps inaccessible à l'esprit d'émulation qui pousse nos voisins.

L'Angleterre, forte de son opulence, fait d'incroyables efforts pour nous atteindre. Prenons garde, elle marche à pas de géant!;

La Russie elle-même nous devance trop souvent sur le marché des chefs-d'œuvre.

Nos collections sont belles; mais, quels que soient leur mérite ou leur splendeur, elles sont loin d'être complètes. Le laborieux et savant auteur des catalogues de notre galerie de peinture y a joint, pour l'instruction de tous, une liste, hélas! trop éloquente des maîtres qui ne figurent point au Louvre. Il aurait pu y joindre la liste de ceux qui n'y sont représentés que par des œuvres insuffisantes. Notre musée n'a point d'Albert Diirer, point de Masaccio, point de Carlo Dolci, point de Reynolds. Et pendant ce temps, bien d'autres maîtres figurent au livret pour des toiles qui ne peuvent donner qu'une très-imparfaite idée de leur talent.

C'est à combler ces regrettables lacunes que devrait s'appliquer, avant tout, l'Administration des Musées ; c'est vers ce but que devraient tendre principalement ses acquisitions.

Qu'un collectionneur particulier fasse une folie pour saisir au passage quelque chef-d'œuvre d'un maître favori déjà représenté dans sa galerie, c'est son droit, et il fait très-bien de

satisfaire ainsi son goût, ses prédilections personnelles. Mais il n'en est pas de même lorsque c'est pour le compte d'une collection publique qu'on achète. En pareil cas, l'engouement et la fantaisie ne sont plus permis. Toutes les écoles, tous les maîtres doivent également être représentés dans un musée.

L'Administration actuelle du Louvre a fait beaucoup de bonnes choses et même de trèsbonnes acquisitions; mais elle n'a pas su résister toujours aux fâcheux entraînements. Tout le monde se rappelle l'histoire de YImmaculée Conception de Murillo, de cette fameuse toile qu'on a plaisamment appelée le tableau du règne, sans doute parce qu'on ne fait guère deux fois dans un même règne une pareille folie. Six cent mille francs pour un tableau d'une pureté douteuse^ inférieur en tous cas à certains autres que l'on possédait déjà du même maître! Que vaudraient donc à ce prix les Noces de Cana, la Sainte Famille de Raphaël, ou VAntiope du Corrége? Six cent mille francs ! Que de lacunes le Louvre eût pu combler avec ce trésor discrètement employé!

Combien, pour une pareille somme, l'Allemagne, l'Angleterre et Vltalie n'auraient-elles pas eu d'Albert Durer, de Reynolds et de Luini à nous céder!

Du reste, une fois n'est pas coutume. L'administration des musées, c'est une justice à lui rendre, ne paye d'ordinaire les chefs-d'œuvre que ce qu'ils valent. Elle a enrichi le Louvre d'un incomparable dessin de Raphaël, d'un délicieux Primatice, de deux petits volets de Hemling, d'un excellent Hobbema, d'un Boucher, d'un charmant Vélasquez, de plusieurs Murillo, et bien d'autres toiles encore, qui n'ont coûté certainement que ce qu'elles valaient.

Mais les tableaux ne sont pas tout. Le Louvre a bien d'autres collections à compléter. Or, il y a trois manières d'enrichir une collection publique :

l'' par des acquisitions isolées; 2"" par des acquisitions en bloc de collections particulières;

3*^ en faisant rentrer dans les musées des

objets d'art disséminés, qui font déjà partie du domaine public.

Comme exemple de ce dernier procédé, je citerai le plafond de Paul Véronèse, ainsi que le Miloji de Crotone du Puget, le Philopœmen de David, et divers autres marbres de grande valeur jadis exposés, dans nos jardins publics, à l'influence délétère de notre mauvais climat, et que le zèle éclairé d'un savant conservateur est parvenu à conquérir pour nos musées.

Je comprends moins l'opération inverse, et je me demande en vertu de quel principe on a pu tout récemment dépouiller nos établissements publics d'œuvres d'art importantes , sous le vain prétexte de rendre celles-ci aux églises qui les avaient primitivement possé-^ dées. A Notre-Dame on a rendu les belles statues de Louis XIII et de Louis XIV qui ornaient les galeries du Louvre ; à la cathédrale de Reims le calice dit de saint Remy, véritable chef-d'œuvre d'orfèvrerie du moyen âge, que le cabinet des antiques s'en-

orgueillissait de posséder depuis la Révolution.

Rien de plus irrégulier , de plus illogique que ces restitutions tardives, à la faveur desquelles on ne s'aperçoit pas qu'on crée de fâcheux précédents.

C'est ainsi que procéda la Restauration , lorsqu'il lui plut de détruire, en sa qualité d'institution révolutionnaire, l'intéressant musée des monuments français. Mais, si l'on en revenait aujourd'hui à de pareils errements, il faudrait également licencier alors le musée de Cluny; car, là non plus, il n'est guère de joyaux, de vases sacrés, de châsses, de crosses d'évêq»es, d'ornements, de retables, de vitraux qui, dans le principe, n'aient appartenu à quelque église.

Peut-être s'est-on aperçu récemment que, sur le pied du calice de saint Remy, le donateur avait fait graver avec soin une formule d'excommunication contre quiconque distrairait ce vase du trésor auquel il était destiné. Il y avait en effet là de quoi faire réfléchir, de quoi troubler des consciences timorées. Nos

pères (les mécréants qu'ils étaient) ne s'étaient guère émus de cette menace. Nous sommes moins braves, paraît-il.

Mais revenons à nos chers musées, et aux modes de recrutement dont ils peuvent se servir.

L'acquisition isolée est celui qui s'offre le plus souvent, celui, en même temps, où peuvent le mieux se manifester le discernement, le tact et l'habileté de l'acquéreur. Seulement^ pour cela, il ne faut pas trop se presser : cela demande beaucoup de patience, et Dieu sait que, de nos jours, on n'en a guère. L'occasion est chauve, disaient les anciens. Aujourd'hui on lui met une perruque pour l'attraper plus facilement par les cheveux.

L'occasion s'offre sous toutes ses formes à une administration comme celle de nos muséès. Il n'y a pas de croûtes qui ne se présentent à elle un jour ou l'autre sous les plus pompeuses étiquettes. Il est rare, du reste, que radtninistration s'y fasse prendre. Son tort serait plutôt de laisser échapper quelquefois des œuvres dignes de toute estime.

L'occasion se présente encore sous forme de ventes publiques, et cette forme est peut-être la plus perfide. Jadis on y faisait de beaux coups ; mais aujourd'hui la table des ventes n'est plus qu'un véritable tapis vert où la fureur du jeu et la spéculation l'emportent de beaucoup sur l'amour de l'art. De là, des valeurs de convention contre lesquelles le bon sens se révolte en vain. Un chandelier de cuivre à figures, du onzième siècle, s'est vendu dernièrement 12 000 francs; une salière de faïence de Henri II, 14 000 francs; un tableau du genre de Bonnington, 40 000 francs, tandis qu'un Titien ne trouverait pas d'acheteur à ce prix.

Ce sont là des engouements auxquels les directeurs des grandes collections publiques ne doivent jamais céder. Leur habileté, au contraire, devrait consister à savoir profiter des réactions de la mode, des baisses momentanées qui se produisent sur certaines valeurs parfaitement bonnes au point de vue de l'art sérieux .

Or, l'administration des musées n'a pas toujours ce courage stoïque, cette haute sagesse, qui font résister aux entraînements du

jour. Elle se laisse aisément séduire par ce dont on fait grand bruit, et, par suite de cette faiblesse, on peut lui reprocher d'avoir payé fort cher certains objets qu'on lui avait vainement offerts à vil prix avant qu'ils eussent été mis en vogue par leur passage dans une riche et célèbre collection particulière.

Pour un musée, la manière la plus expéditive de s'enrichir est évidemment d'acquérir, à titre onéreux ou gratuit, une collection toute faite et d'une valeur déjà reconnue.

Sans parler du musée de Cluny, dont l'origine n'est autre qu'une acquisition de ce genre, je citerai, comme récents exemples, la collection Sauvageot, si généreusement donnée au Louvre par son créateur, et la première collection chinoise de M. de Montigny, acquise pour le musée ethnographique. Pourquoi faut-il, hélas! que le gouvernement ait laissé échapper la seconde collection chinoise réunie par le même amateur, collection sans rivale et d'une richesse inouïe, devant laquelle les prétendues dépouilles opimes de l'empereur de la Chine

faisaient, il faut l'avouer, une bien piteuse figure?

Pourquoi surtout faut-il que, tout dernièrement encore, on ait laissé passer en des mains habiles, moyennant un prix relativement modique, l'incomparable collection du prince Soltykoff, laquelle, réunie aux trésors que nous possédons déjà, eût assuré aux musées français, en ce qui concerne les arts du moyen âge, une supériorité tellement considérable que tout autre pays eût dû renoncer pour longtemps à la lui disputer?

Je voudrais pouvoir féliciter, du moins, l'Administration des Musées relativement à l'importante acquisition de la collection Campana. Mais, hélas! c'est une proie qu'elle ne tient pas encore, Dieu sait même si elle la tiendra jamais.

Le soin de réaliser cette importante acquisition avait été confié à des négociateurs trèscompétents et heureusement fort habiles ; car cette fois encore, la France s'était laissé prévenir par la Russie, et les choses auraient bien pu se passer à Rome comme chez la laitière,

OÙ la crème est ordinairement le partage du premier acheteur. Heureusement aussi , la Russie a été si mal servie dans cette affaire, que nous avons eu peu à souffrir de son droit de préemption.

En somme, nous avons donc fait une bonne affaire. Cette magnifique collection vaut les millions qu'elle a coûté. Il s'y trouve de tout : des marbres antiques fort remarquables, de beaux bronzes, une incomparable collection de terres cuites antiques, des bijoux splendides, des faïences du moyen âge, une réunion unique de tableaux des maîtres primitifs de l'école italienne; enfin de quoi enrichir simultanément, si on l'eût voulu, tous les musées spéciaux que renferme le Louvre.

Cependant, au lieu d'employer cette précieuse acquisition à compléter une foule d'intéressantes séries, on a préféré , quant à présent, faire de la collection Campana un musée spécial et distinct sous le nom de Musée Napoléon un Je n'ai rien à objecter assurément contre ce vocable. Que chaque souverain à son tour soit jaloux d'inscrire son nom sur la porte

de quelque sanctuaire du génie, c est là sans doute une très-noble émulation. Seulement j'aurais voulu que le nouveau musée trouvât sa place au Louvre. Je l'espérais et j'ose presque l'espérer encore, en voyant le caractère éminemment provisoire du local qu'occupe la nouvelle collection. Qu'il y ait un musée Napoléon III^ comme il y a déjà un musée Charles X, rien de mieux. Baptisez de ce nom telle aile ou tel étage du Louvre qu'il vous plaira. Mais faut-il donc, pour cela, morceler les collections et dérouter les recherches des savants par un fractionnement que la raison repousse?

A cela, je ne vois qu'un motif.

Quelques bons esprits ont exprimé la crainte que la collection Gampana, si une fois elle entre au Louvre, ne soit perdue en partie pour le public, qu'on n'en expose qu'une portion, et qu'on laisse s'écouler des années entières avant de la classer et de la cataloguer convenablement. Cette objection renferme une critique sévère, mais malheureusement assezjustifiée par les faits. Elle doit commander à

l'administration des musées un redoublement de zèle.

Mais je n'en persiste pas moins à penser qu'en principe il est mauvais de multiplier inutilement les collections du même genre dans la même ville.

A plus forte raison, toute collection particulière entrant au Louvre devrait être immédiatement versée et fondue dans la grande et unique collection de FÉtat, comme cela se pratique pour les livres à la rue de Richelieu, Cependant il se manifeste depuis quelque temps une tendance toute différente, et déjà le public se demande pourquoi la collection Sauvageot forme un musée spécial, accessible seulement aux élus.

Bien embarrassé, en effet, est celui qui veut étudier au Louvre les objets du moyen âge. Tout y est éparpillé. Qu'on ait à consulter, par exemple, les émaux (une des spécialités où nous sommes le plus riches) on ne sait où les trouver. Jusqu'à ces derniers temps, une partie en était enfouie dans le cabinet des bijoux, sanctuaire d'un prix inestimable, malheureusement

devenu, grâce à M. Lefiiel, aussi sombre qu'un caveau; et le reste, guère mieux éclairé, garnissait loin de là, les vitrines d'une salle de passage conduisant au grand salon de l'école française. Depuis lors, on a voulu utiliser la galerie^ d'Apollon. D'opulentes vitrines y ont été placées, et dans ces vitrines^ on a réuni les plus remarquables émaux que le Louvre possède. Seulement ces vitrines sont si lourdes qu'il faut cinq hommes pour les ouvrir; elles sont si belles qu'on a mis des barrières pour tenir le public à distance, et le jour est si bien calculé, qu'il miroite sur les glaces, au point de ne plus laisser rien voir de ce qu'elles recouvrent. Comme luxe , c'est splendide ; comme étude, c'est on ne saurait moins satisfaisant. Et puis l'ordre, le classement font toujours défaut. Tous les émaux ne sont pas là; on ne sait pas où est le reste, et quant à ceux de la collection Sauvageot, c'est bien loin, c'est à un autre étage qu'il faut aller les chercher.

Le Louvre, si fort agrandi, le Louvre, qui donne asile aujourd'hui à tant de chevaux,

tant de gendarmes et tant d'administrations étrangères aux beaux-arts, ne pourrait-il donc offrir un local spécial et suffisant à chacun des départements de nos musées ?

Je ne m'en prends pas uniquement à Tadministration qui dirige ces derniers, d'une insuffisance de classement que peut expliquer jusqu'à un certain point l'insuffisance même des locaux aujourd'hui à sa disposition. Si elle pèche quelque peu sous le rapport de l'ordre, du moins a-t-elle donné de nombreuses preuves de zèle. On lui doit de nombreuses améliorations, dont quelques-unes, il est vrai, avaient été préparées dès 1848. Grâce à elle, se trouvent aujourd'hui réunies au Louvre les plus remarquables œuvres de la sculpture française. Les antiquités assyriennes, égyptiennes et américaines ont pris un grand développement. Elle a fondé enfin le Musée des Souverains.

De cette dernière création je ne puis cependant la féliciter qu'à demi. Il y a là une belle idée mal digérée (ou mal dirigée, si vous aimez mieux): ce n'est pas des souverains ^ c'est des

grands hommes qu'il fallait dire. Passe encore si tous les souverains étaient des Charlemagne ou des Napoléon ; mais, franchement, l'écritoire de Corneille me paraîtrait plus digne d'être conservée que l'épée de Louis XIII, et, si le lit de camp du grand empereur m'intéresse à conlemplel:*, je ne puis m'empêcher de sourire devant les petites culottes de Casimir blanc du roi de Rome.

La futilité et le hric-à-hrac sont deux écueils difficiles à éviter, lorsqu'on se lance dans de pareilles eaux.

Il y avait mieux à faire, si Ton voulait à toute force créer un nouveau musée. Chez nous, quelles que soient nos richesses, l'art n'est pas encore représenté sous toutes ses formes, l'art contemporain , l'art du dix-neuvième siècle surtout. Comment se fait-il , par exemple , qu'il n'y ait pas dans nos musées un seul tableau anglais ou allemand de ce siècle ou de celui qui l'a précédé , pas un Reynolds , pas un Lawrence, pas un Turner, pas un Landseer, pas un Overbeck, pas un Cornélius, à peine un marbre de Canova, et pas une statue de

Thornwaldsen , ni de Rauche, ni de Tenerani? L'art des pays étrangers est, autant dire, absolument inconnu chez nous. N'y a-t-il donc pas là une lacune à remplir ?

Le Louvre est sur le point, dit-on, de donner plus de développement à ses vitrines. Il faut s'en réjouir ; car c'est le seul moyen de livrer entièrement à l'étude une foule d'objets antiques de la plus grande valeur jusqu'ici restés enfouis en magasin. Mais dans ce classement nouveau , ne pourrait-on pas réserver une section spéciale pour les objets galloromains qui nous touchent de si près, et dont notre musée national possède de nombreux spécimen ? Il faut espérer qu'on ne les exportera pas tous à Saint-Germain.

Ne pourrait-on pas trouver aussi un moyen quelconque de faire passer alternativement sous les yeux du public un plus grand nombre de ces dessins de maîtres , dont l'admirable collection remplit une foule de cartons où ils restent à jamais inaccessibles et inconnus? Pour être moins attrayante que celle des œu-

vres peintes , Tétude des dessins de maîtres n'en est pas moins la plus utile peut-être à laquelle puissent se livrer les jeunes adeptes de l'art sérieux.

Ne pourrait-on pas également parvenir enfin à doter tous les départements de nos musées de catalogues au moins sommaires? L'ancien conservateur de la collection des tableaux a depuis longtemps publié les siens, et quoiqu'on ait relevé, en les exagérant avec passion, les erreurs qui ont dû se glisser nécessairement dans un travail aussi considérable, on doit savoir un gré particulier à M. Villot du zèle, trop peu imité, avec lequel il s'est acquitté de cette lourde tâche. D'autres conservateurs, M. de Longpérier, M. de Laborde (aujourd'hui directeur général des Archives de l'empire), ont satisfait partiellement à des exigences analogues. Mais l'immense majorité des trésors que renferme le Louvre reste encore sans catalogues. Inutile de rappeler ici quelles sont spécialement les collections à travers lesquelles le public reste indéfiniment condamné à errer sans guide. Ce serait un reproche

trop direct aux conservateurs qui se laissent distraire de cette partie si importante de leur mission par des travaux d'autres natures.

Le classement est un élément d'ordre non moins indispensable que les catalogues.

Pour qu'il puisse s'exécuter d'une manière convenable, il faudrait pluâ d'espace, je l'ai déjà reconnu. Mais, après les gigantesques travaux qu'on a récemment faits au Louvre, on serait difficilement pris au sérieux si l'on venait à dire que l'espace y manque. D'ailleurs, les seuls bâtiments qui circonscrivent la cour carrée, et qui, avec la grande galerie, constituent jusqu'ici le vrai sanctuaire des arts, renferment encore bien des locaux qu'on pourrait utiliser. Il ne manque, par exemple, que des escaliers convenables pour mettre en valeur tout le second étage, où se trouvent aujourd'hui perdus, au milieu de sombres déserts et de tortueux couloirs, les bureaux de l'administration et les cabinets de messieurs les conservateurs.

Le Louvre est beau; mais, distribué comme

il Test, il n'est pas commode. Toutes les collections devraient communiquer entre elles, de telle sorte que, une fois entré, le public n'eût plus à ressortir pour en faire le tour complet. A cet effet, il suffirait de sacrifier le logement de quelques fonctionnaires faciles à caser ailleurs.

Aujourd'hui tout est morcelé, ce qui offre, pour le public, des inconvénients tels que certaines collections sont presque délaissées. On s'en plaint avec raison. Ainsi, par exen^ple, lorsqu'il fait mauvais temps, n'est-il pas fort déplaisant, pour les visiteurs à qui l'on a fait déposer leurs parapluies, d'avoir à courir de porte en porte à travers la vaste cour du Louvre, quand une communication à couvert pourrait être si facilement établie sous les quatre grands vestibules, comme elle l'est déjà sous celui de la colonnade?

Je ne voudrais pas trop insister, du reste , sur ces améliorations toutes matérielles et de détail. L'important, bien entendu, ce sont les collections. C'est sur leur prospérité, leur agrandissement, leur mise en valeur chaque

jour plus complète que doivent se porter, se concentrer tous les efforts d'une Administration dont chacun aime à reconnaître les services déjà rendus et les bonnes intentions.

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