DES RESTAURATIONS DE TABLEAUX
Cri d'alarme. — Croisade contre les restaurations. — Ce qu'il en faut penser. — Les Noces de Cana. — La galerie de Rubens. — Les Murillo. — Le Saint Michel de Raphaël. — Établissement d'une commission de contrôle.
La population parisienne , justement fière de son Louvre , dormait du plus tranquille sommeil, et croyait pouvoir jouir en paix de ses chefs-d'œuvre favoris , lorsque , dernièrement, un cri d'alarme vint la tirer de sa quiétude.
c< A l'assassin! — s'écriait une vénérable voix dont l'énergie sait triompher des ans lorsqu'il s'agit d'appeler au secours; — ((à l'as-
sassin ! au meurtre ! à moi ! on égorge , on assassine Raphaël! à moi les maîtres! à moi les amateurs ! à moi les rapins ! à moi l'Académie! à moi les sergents de ville! à moi la presse^ que pourtant je n'aime guère! à moi tout le monde! on assassine Raphaël! ^
Qui n'eût répondu à ce formidable appel ! Tuer Raphaël, le divin^ le maître des maîtres! Ceux-là même qui aspirent le plus naïvement à le remplacer s'en émurent. L'Académie en frémit de bonne foi , le public sur parole , et tout ce qui se mêle d'art en frémit également par état ou bien par prétention-
De quoi s'agissait-il?
D'un fait grave et malheureusement trop réel, d'une restauration mal faite; — d'où l'on conclut aussitôt que toutes les autres devaient l'être de m^ême, qu'en principe toute restauration était un acte de vandalisme, et que tous ceux qui y contribuaient étaient des vandales.
A la bonne heure! Parlez-moi d'un radicalisme comme celui-là :
Point de restauration, à aucun prix!
Si c'est en politique, je suis assez de cet avis. Mais s'il s'agit de tableaux, il faut se rendre compte d'abord de la portée d'un pareil vœu.
Qu'on le sache bien, proscrire absolument toute espèce de restauration en fait de peinture, c'est condamner la plupart des tableaux anciens à mourir de leur belle mort dans un temps plus ou moins court.
Autant vaudrait donc crier : « La mort, plutôt que la toilette ! y>
C'est une belle chose sans doute que le respect des œuvres magistrales. Bien profane serait la main qui voudrait y ajouter ou y corriger quoi que ce fût.
Je ne connais qu'un Wurtembergeois qui ait été capable de restituer a la Vénus de Milo les bras qui lui manquent, et (prohpudor!) de lui faire jouer des castagnettes. Voilà le vandale, le vrai vandale de race ! Criez à l'assassin contre celui-là, contre celui qui voudra terminer une ébauche deRubens ou de Michel- Ange ! Je crierai avec vous.
Mais si la mousse vient à pousser sur le marbre de Michel-Ange, si une croûte enfumée de mauvais vernis moderne couvre l'éclatante peinture de Rubens, faudra-t-il donc aussi respecter dévotieusement la mousse ou le mauvais vernis?
Si le bois vermoulu d'un vieux tableau tombe en poussière, si la toile usée ou même déchirée menace de se transformer prochainement en lambeaux, faudra-t-il donc laisser tranquillement s'accomplir l'œuvre de destruction?
Oubliée ^pendant des siècles sur un vieux mur salpêtré, la Cene de Léonard de Vinci n'est plus que l'ombre fugitive d'un chefd'œuvre admiré désormais sur parole. Supposez, au contraire, qu'une main habile l'eût transportée sur toile, lorsqu'il en était temps ^ encore, elle eût pu parvenir intacte jusqu'à nos derniers neveux.
Autre exemple qui nous touche de plus près, et qui touche surtout l'administration actuelle de nos musées :
Le Louvre possède un des tableaux les plus
grands et les plus beaux qui soient au monde, les Noces de Cana^ par Paul Véronèse, mémorable trophée de nos conquêtes. En 1816, nos bons amis les alliés ne se firent pas faute, on le sait, de reprendre à nos musées une foule de chefs-d'œuvre que leurs armes n'avaient pas su protéger contre nous. L'Autriche, maîtresse alors de Venise, comme, hélas! elle Test encore aujourd'hui, avait à faire valoir ses droits d'oppresseur pour nous enlever le chef-d'œuvre du Véronèse. Mais, par bonheur pour nous, cette toile était en si mauvais état, qu'elle fut jugée incapable de supporter le transport.
C'était un tableau hors de service. On nous le laissa comme tel.
Il n'y avait qu'un moyen de sauver le tableau : c'était de le rentoiler; mais, vu ses dimensions colossales, l'œuvre semblait tellement imposante, que pendant quarante ans nul ne se sentit le courage de l'entreprendre. C'est une des gloires de l'administration actuelle que d'avoir eu cette audace. Aujourd'hui les Noces de Cana, rajeunies et remises dans les meilleures conditions de durée, sont appelées, il
faut bien l'espérer, à faire, pendant (les siècles encore, un des plus beaux ornements de notre musée.
Tout le monde sait, du reste, que les peintres vénitiens sont ceux qui ont apporté le plus de soin dans la préparation de leurs couleurs et l'exécution matérielle de leurs tableaux. Ils ont peint en quelque sorte avec prévoyance, et le fruit de ce soin est la conservation de leurs œuvres, où la couleur s'est maintenue, à peu de chose près, dans sa valeur primitive.
Il s'en faut bien que les peintres des autres écoles aient procédé de même.
En outre, dans beaucoup de cas, les soins inintelligents donnés à d'anciens tableaux ont amené des résultats véritablement déplorables. Pendant longtemps on ne croyait pouvoir mieux faire que d'ajouter couches sur couches d'un vernis mal préparé, véritable glacis brunâtre dont l'abus devait nécessairement dénaturer la couleur des maîtres en la couvrant d'une triste et uniforme patine.
Faudra-t-il donc aussi respecter les vernis à l'égal des chefs-d'œuvre qu'ils recouvrent?
L'auteur très-passionné d'une brochure publiée sur cette question signale tout particulièrement le danger qu'il peut y avoir à enlever les vernisj puisque certains maîtres ont peint dans le vernis même.
Que M. Galichon me permette de le lui dire, ce danger est un peu imaginaire. Personne ne le sait mieux que lui, il y a des vernis de toutes sortes. Une simple éponge imbibée d'eau enlèvera Tun, tandis qu'un autre résistera aux réactifs les plus violents. Quant aux tableaux ' peints dans le vernis, ils sont heureusement fort rares; car la restauration en est à peu près impossible. Dans ceux-là, le vernis fait tellement corps avec la peinture qu'on ne saurait enlever Tun sans l'autre. Autant vaudrait entreprendre de retirer d'un tableau moderne l'huile qui sert à en fixer les couleurs.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne peut songer à restaurer d'aucune façon un tableau sans enlever préalablement le vernis qui le recouvre.
Et d'abord, c'est l'opération qui doit nécessairement précéder tout rentoilage, puisque la
couche de peinture ne peut être détachée de la toile qu'après avoir été fixée par un collage provisoire sur une feuille de papier, auquel elle ne saurait évidemment adhérer si elle en était séparée par le vernis»
Donc^ si l'on reconnaît que la conservation de certains tableaux exige qu'ils soient rentoilés, la conséquence nécessaire est qu'il faut commencer par enlever le vernis de ces tableaux. Cela s'est toujours fait ainsi ; c'est une question de métier plutôt encore qu'une question d'art.
Un point plus délicat et plus controversable, c'est de savoir si la conservation matérielle d'un tableau exigeant sa restauration, il est préférable de le ramener autant que possible à son état primitif, aux conditions où il se trouvait r en sortant de l'atelier du peintre, ou bien s'il faut respecter les stigmates du temps, l'effet des influences atmosphériques, ou même du traitement plus ou moins éclairé que les œuvres anciennes ont pu subir.
Par exemple , faut-il laisser subsister la pa-
line enfumée et jaunie par le temps qui, dans un paysage, a transformé en vert brun l'azur du ciel, ou bien faut-il enlever cette espèce de couverte étrangère à la peinture elle-même et à l'intention du peintre, pour retrouver, par dessous, le bleu primitif du ciel?
Si le moindre doute s'élève sur le succès de l'entreprise, au nom du respect des maîtres, le mieux sans doute est de s'abstenir. Mais, si des mains habiles sagement dirigées peuvent, selon toute vraisemblance, rendre à l'œuvre son caractère primitif, n'est-ce pas pousser le respect jusqu'à la superstition, que de respecter même ce qui est venu progressivement altérer ce caractère ?
Ainsi l'avait pensé l'Administration des Musées.
Beaucoup de toiles étaient à restaurer. — Il ne faut pas s'en étonner : ce n'est pas impunément que, pendant plus de quarante ans, la grande galerie du Louvre avait servi aux expositions annuelles; — ce n'est pas impunément que la poussière, les exhalaisons de milliers de visiteurs, les chaleurs de Tété et le voisinage
des brouillards de la Seine agissent sans cesse comme autant d'agents délétères sur ceè milliers de toiles la plupart fort anciennes ; — ce n'est pas impunément enfin que, par suite de travaux conçus en dehors d'elle, l'Administration des Musées s'est- vue contrainte, dix fois depuis douze ans, à déplacer huit mille mètres de peinture. On le comprendra sans peine, bon nombre de tableaux ont du souffrir de ces continuels déplacements, et d'assez nombreuses restaurations étaient devenues indispensables.
La première qui ait fixé l'attention publique est celle des Rubens. Le nombre, la grandeur et l'importance des toiles y étaient pour beaucoup. Mais ce qui devait frapper surtout était l'innovation d'un parti pris consistant à rendre à l'œuvre son aspect primitif. C'était là sans doute un fait considérable, et l'Administration elle-même s'en rendit si bien compte qu'elle jugea prudent de consulter d'abord, et tout à la fois, les hommes compétents et l'opinion des masses. Des portions considérables de divers tableaux furent laissées encore sous la sombre couche de leur ancien vernis, faisant contraste
avec Téclatante, mais toujours harmonieuse couleur des parties où la peinture primitive avait été remise à nu, et les tableaux replacés dans la grande galerie y restèrent exposés en cet état pendant plus d'un mois.
Les avis, sans doute, ne furent pas unanimes; mais je ne crois pas me tromper en affirmant que la grande majorité du public^, et particulièrement la critique des journaux, applaudirent à cette tentative.
Peut-être, il est vrai, Tattention publique s'était-elle laissé captiver trop exclusivement par le principe même de Tinnovation qu'on lui proposait, sans s'occuper assez de l'exécution. Le système pouvait être bon; mais il y avait bien quelque chose à redire, quant à la manière dont il avait été appliqué. Tous les tableaux n'avaient pas été traités avec une suffisante légèreté de main, et si tous avaient repris leur légitime éclat, dans quelques-uns, dans celui par exemple où Rubens a réuni tous les dieux de rOlympe en conseil, on n'était pas assez sûr de retrouver sans altération la touche si franche du maître.
Depuis lors, bon nombre d'autres restaurations avaient passé sans bruit et sans scandale. Il n'y avait pas à s'en plaindre. VEîifant prodigue de Rembrandt et la Grande kermesse de Teniers n'ont certainement fait qu'y gagner. Dans ce dernier tableau, une bande de l'an-» cienne patine, malicieusement laissée en plein ciel par le restaurateur, montre assez tout ce que la couleur du tableau a gagné à ce rajeunissement.
Les restaurations de deux célèbres tableaux espagnols provenant du maréchal Soult avaient seules provoqué quelques réclamations.
L'une d'elles, il est vrai, celle du tableau de laNativitéy pouvait donner lieu à de légitimes critiques. Car, non content de nettoyer le tableau, le restaurateur en avait bravement fait disparaître un effet de soleil couchant auquel le public était dès longtemps habitué. A cela on a répondu que ce soleil couchant était une fantaisie du maréchal Soult, qui l'avait luimême fait ajouter à l'œuvre de Murillo. Est-ce bien vrai? Je ne saurais le dire.
Enfin Raphaël vint à son tour.
« Ne touchez pas à la reine! » disait la vieille étiquette de la cour d'Espague.
(( Ne touchez pas à Raphaël! » seraient tentés de s'écrier, avec encore plus de raison, beaucoup d'hommes de bien, pour qui Raphaël vaut toutes les reines du monde.
Cependant si le feu prenait à la crinoline de la reine d'Espagne, Sa Majesté Catholique serait trop heureuse qu'un sujet dévoué voulût bien se jeter sur elle avec une couverture de laine.
De même, si un tableau de Raphaël est dans un tel état qu'il soit menacé de ruine prochaine, ne vaut-il pas mieux encore y porter respectueusement la main que de le laisser périr à force de scrupules?
Le Saint Michel de l'immortel peintre d'Urbin en était là, assure-t-oo. (Je n'ai pas vérifié le fait, mais je le crois exact.) On se mit donc à le restaurer.
Que les passionnés admirateurs du maître en aient frémi, je le conçois. N'est-ce pas ainsi que nous frémissons tous, quand nous savons un de nos amis les plus chers sous le scalpel
du chirurgien qui cherche à le délivrer de quelque infirmité grave?
Bientôt pourtant le bruit se répandit que l'opération marchait mal, et, chose non moins grave, que, le rentoilage une fois fait, une main profane s'était avisée de repeindre, voire même de modifier certains détails de la grande œuvre de Raphaël.
Certes, il y avait bien là de quoi justifier le cri de détresse poussé quelque part aux environs du poqt des Arts.
Cependant la chose valait examen, et, avant de fulminer, on aurait pu s'enquérir. Sans doute, il n'y avait que trop de vrai dans les bruits répandus. On avait en partie repeint, on avait modifié, raccourci un des pieds du saint Michel. Mais ce qu'il faut savoir, c'est que ce même pied, un illustre peintre du premier Empire, Girodet, avait pris, de son chef, la liberté de Vallonger^ il y ^ quelque cinquante ans, et qu'ayant, par suite du rentoilage, reconnu , à l'envers de la peinture, les traces du dessin primitif, le restaurateur actuel n'a eu d'autre prétention que de remettre chaque
chose en place, et de réparer ainsi un acte de vandalisme antérieur.
C'était oser beaucoup. Cette opération délicate et contestable a-t-elle été faite avec un talent suffisant? J'avoue que je ne le crois pas.
Le rentoilage lui-même , opération pourtant bien simple, laisse beaucoup à désirer : il y a des boursouflures, cause trop réelle de détérioration pour un tableau.
En un mot cette restauration n'est pas satisfaisante. On ne saurait lui attribuer le caractère de vandalisme intentionnel qu'où lui avait imputé d'abord ; mais il n'en est pas moins permis de déplorer le mauvais succès d'une opération aussi grave, tentée sur un des principaux chefs-d'œuvre de la galerie du Louvre.
De tout cela, on a tiré la conclusion que l'Administration des Musées était dans une détestable voie en ce qui concerne la restauration des tableaux.pl y eut un toile général^ selon moi, fort exagéré. Le principe adopté n'était pas mauvais en lui-même; seulement, il
n'a peut-être pas été appliqué avec assez de discrétion, et peut-être aussi cette besogne éminemment délicate n'a-t-elle pas été toujours confiée à des mains suffisamment habiles et prudentes.
Quoi qu'il en soit, l'Administration supérieure , comprenant qu'elle devait donner, à cet égard, une satisfaction et des garanties sérieuses au public, a décidé, depuis lors, que nulle restauration de tableaux n'aurait lieu désormais autrenkent que sur l'avis des membres de l'Acadéniie des beaux-arts (musiciens exceptés).
L'intention de cette mesure est fort louable; mais la mesure en elle-mêiÊe ne me paraît pas conçue de manière à offrirl^toutes les garanties qu'on en espère. ^:
D'abord il ne suffit pas de bien discerner si l'état actuel d'un tableau exige, oui ou non, qu'il soit immédiatement restauré; il ne suffit pas même de décider d'après quel système la restauration devra être faite, dans quelles limites elle devra se restreindre. Il faut encore et surtout que ce travail soit confié à des mains
habiles, et incessamment surveillé par les hommes les plus capables.
Ensuite l'Académie des beaux-arts qui , même après en avoir excepté la section de musiquCj contient encore autant et plus de sculpteurs, de graveurs en médailles et d'architectes que de peintres, est-elle bien la réunion des hommes les plus spéciaux à qui puisse être confié cet important contrôle?
Enfin les peintres eux-mêmes seraient-ils les seuls arbitres bons à consulter en pareille matière ?
Les mauvaises langues prétendent que ces messieurs ne sont pas toujours bons connaisseurs en fait de peinture. Je suis loin de partager cet impertinent avis. Mais ce qui est beaucoup plus vrai, c'est que la question d'art n'est pas toute dans la restauration des tableaux, celle-ci se compliquant d'une série d'opérations mécaniques et chimiques auxquelles le meilleur peintre du monde peut n'entendre pas grand'chose.
Peut-être donc eût-il mieux valu, pour composer cette commission, adjoindre aux peintres
de rinstitiit quelques hommes véritablement spéciaux; et réunissant la connaissance propre du métier à toutes les lumières supérieures de l'art.
Quoi qu'il en soit, et quelque exagérées qu'aient pu être les accusations dirigées contre l'Administration des Musées, il en sortira certainement du bien. Et si saint Michel n'extermine pas cette fois le démon de la restauration , comme l'auraient bien voulu certains ultra- raphaélistes, du moins les restaurateurs de tableaux , bien et dûment avertis que le public n'entend pas plaisanterie en ce qui concerne ses bien-aimés chefs-d'œuvre, redoubleront, j'en suis convaincu, de soins et de prudence dans la conduite de leurs travaux.
LE LOUVM