‹ Causeries avec les enfantsChapitre 15 sur 20 · RENARD^ RENARDE ET LES REN'ARDEAUX · texte numérisé non relu

RENARD^ RENARDE ET LES REN'ARDEAUX

Eegardez îcî^ mes enfants : je vous montre deux personnages que vous connaissez. — Oui, oui. — Les connais- tu^ Marguerite f — Je les ai vus dans une ménagerie. — As-tu joué avec eux ? — Non : j'ai peur du petit. — Est-il lus fort que toi ? — Je ne sais, mais maman m'a dit qu'il mord et qu'il est très-méchant. — C'est vrai. Et le grand quadrupède ne te fait-il pas peur ? — Oh ! peur et horreur, monsieur.

Savez- vous leurs noms ? — Oui. Le petit se nomme Renard ; l'autre est le Loup. — Ils sont parents, dit une vieille histoire. — Sont-ils frères ? — Non : Eenard est neveu d' Ysengrin

le Loup. — Qui est Ysengrîn ? — C'est le nom du Loup dans cette histoire du temps passé. — Nous aimons les histoires du temps passé. — Quelles histoires du temps passé savez- vous?

— Nous savons la Barbe bleue^ le Petit Chaperon Eouge. — Ce sont des contes de fées. — Oui^ monsieur. — Comme Cendrillon et le Petit Poucet. — Oui.

Que savez- vous encore du temps passé ? — Les fables d'Esope. — Aimez- vous les fables ? — Oui, beaucoup. Les animaux parlent dans les fables comme les petits garçons et les petites filles. — Tout juste comme vous. — Et ils ont des aventures qui nous amusent. — Oui.

N'oublions pas, chers enfants, Renard et son oncle Ysengrin.

Lequel est le plus fort des deux ? — C'est le Loup. — Et le plus rusé ? - — C'est le Renard.

Un jour Renard, c'était le matin, entra chez son oncle Ysengrin. Il avait l'air malade et fatigué. — Il n'avait pas dormi, monsieur. — Penses-tu, George ? Qu'avait-il donc fait la nuit ? — Il avait chassé, je suppose. — Dans l'obscurité ? — Il aime l'obscurité. — Pourquoi ?

— Parce que dans l'obscurité les chiens et les hommes ne le voient pas. — A-t-il peur d'être vu des chiens et des hommes ? — Oui, bien sûr.

— Dis-moi pour quelle raison. — Parce que les

chiens le poursuivent^ et^ quand ils l'attrapent^ lui mordent la queue et tout le corps. — Et les hommes ? — Ils ont une arme pour le tuer. — Ouij un fusil. Les hommes tirent donc le Renard ? — Oui. — Pauvre Renard ! pauvre Renard ! — Ne dites pas pauvre Renard^ monsieur. — Oh ! malheureuse la Renarde^ sa f emme^ qui n'aura plus son époux ! infortunés les innocents petits Renardeaux^ ses enfants, qui n'auront plus leur père. . . . Pourquoi ris-tu, Elise? pourquoi pousses-tu Arthur du coude, George ? . . . Voilà que vous riez tous, mes amis. N'avezvous pas pitié du Renard ? — Non, certes ; et nous rions parce que vous parlez de la femme et des enfants d'une méchante bête comme le Renard.

Viens ici, petite Elise. Viens, accours, grimpe sur mes genoux. A la bonne heure. Couche ta tête sur mon épaule et écoute. Ecoutez bien tous, petits enfants cruels, qui riez de la mort du Renard, écoutez une histoire.

Un jour, c'était l'hiver, la misère régnait dans la famille de Renard. Depuis huit jours la terre tout autour de son terrier était couverte de neige. La bise aussi soufflait depuis huit jours. La femme et les enfants de Renard mouraient de faim et de froid. Aucun bruit dans la forêt, si ce n'est le craquement des arbres battus par

l'aquilon. Depuis huit jours Eenard n'a rencontré dans ses courses ni un lapin, ni un rat, ni une souris. Les corbeaux eux-mêmes avaient abandonné ce séjour de la désolation. Pas un croassement n'apportait une espérance à la famille du terrier. Seul le coq chantait au loin, et ce chant que répétait l'écho de la montagne qui dominait la demeure de Renard, oh ! ce chant déchirait le coeur de Renard, de Renarde et des deux Renardeaux. — Pourquoi, monsieur ? — Parce que l'imagination des quatre infortunés leur représentait sans cesse un coq, des poules et des poulets bien gros, bien dodus ; et cependant ils mouraient de faim, je vous l'ai dit. La femme de Renard, qui n'avait plus que la peau sur les os, serrait ses enfants dans ses pattes pour leur faire oublier la faim ; mais les pauvres petits pleurants et criants ne sentaient plus les caresses maternelles. Quel spectacle pour Renard ! son cœur de père est brisé. Les yeux remplis de larmes il regarde sa Renarde et ses enfants: et cependant le coq chante toujours.

Où est-il ? — Il est à la ferme à cinquante pas de la lisière de la forêt.

Tout à coup Renard saute sur pied. Il ne veut pas voir sa famille mourir sous ses yeux. Pour la sauver il bravera tous les dangers. " Au revoir, mon amie, au revoir, mes fils, dit-

il ; prenez courage. Je vais à la chasse^ je pénétrerai à la ferme de Jean Rigot."

Qui est Jean Rigot ? — C'est le fermier qui habite près de la forêt ; il a dans sa bassecour ce coq qui chante tout le jour et une partie de la nuit.

" Mon brave ami^ dit la Renarde^ va et que la fortune te soit bonne ! Mais garde-toi des chiens de la ferme^ garde-toi des chasseurs^ garde-toi des lacets et des pièges. Oh ! pars et reviens ! reviens vite^ car nous allons mourir."

Il part^ il marche à travers bois^ évitant la route frayée^ et arrive bientôt à la ferme de Jean Rigot. La porte de la basse-cour est fermée. Renard se couche dans la neige et pousse sa tête sous la porte. Voilà le coq, tambourmajor de la basse-cour, vif et joyeux, au milieu de ses vingt-cinq poules. Mais aussi voilà devant les yeux de Renard deux gros dogues couchés dans le chenil ; et près de la porte de Técurie im garçon de ferme appuyé sur sa fourche. Renard pense à ses enfants, et est prêt à tout braver pour eux. Une poule a quitté le fumier où ses soeurs grattent à renvi,et la voici sous le colombier qui passe et repasse devant le museau de Renard. Le père des Renardeaux fait un effort héroïque, se glisse sous la porte, saute sur sa proie, et avec elle se précipite pour repasser par

l'étroit passage. Mais^ hélas ! la poule fait retentir la basse-cour de ses cris. Le coq son mari et toutes ses sœurs font un concert étourdissant avec les chiens qui ont vu l'ennemi et qui aboyent de toutes leurs forces. Cependant Eenard s'enfuit sans lâcher ce qui doit sauver la vie de sa famille. . . . Mais le fermier Jean Eigot et le garçon de ferme^ tous deux armés de fourches^ et les deux dogues, sont à la poursuite du voleur. Il allait pénétrer dans la forêt quand les dogues l'atteignent et le déchirent.

Pauvre Eenard, n'est-ce pas ? — Oui. — H périt en pensant à ses enfants qui l'attendent.

— J'ai pitié de lui. — Oui, petite Elise. Et n'as-tu pas pitié de la pauvre mère, la Eenarde, et des Eenardeaux ? — Si. — Imagine-toi leur désespoir quand le jour se passa et que vint la nuit sans amener le retour de Eenard. — Sontils morts de faim ? — Je n'en sais rien ; j'espère que non : la Providence aura sans doute pris soin des orphelins.

Monsieur ! je n'ai pas compris toute l'histoire.

— Que ne comprends-tu pas Marguerite ? — Je ne connais ni la hise^ ni la neige. — L'hiver, le vent du nord soufHe souvent, bise cruelle pour les pauvres enfants, presque nus. — Elle pique nos mains, nos oreilles, n'est-ce pas, monsieur ?

— Oui, amie. Et l'hiver aussi, bien souvent la

neige tonte blanclie tombe du ciel et couvre la terre et les arbres. — Je connais la neige.

Vous avez dit^ monsieur^ que Eenard s'est glissé sous la porte de la ferme. — Oui. Regardez : je glisse une feuille de papier sous la porte du corridor. — Qu'est-ce que le terrier^ monsieur? — C'est la maison de Renard et de sa famille : elle est sous la terre^ dans la terre. C'est dans le terrier que Renarde et les Renardeaux pleurèrent longtemps la mort de l'infortuné Renard.

Ne direz-vous pas l'histoire de l'autre Renard, neveu d'Ysengrin ? — Je vous la conterai demain.

REISTARD ET SON ONCLE YSENGRIN,

Vous connaissez mon Eenard^ ma Eenarde^ et mes Renardeux ? — Oui : il est mort ; sa femme et ses enfants le pleurent. L'autre Eenard^ neveu d' Ysengrin^ est-il mort aussi ? — Non : il est immortel ; c'est le héros d'un grand livre. " Les aventures de maître Renard et d'Ysengrin son compère " ont rendu Renard immortel. — Dites son histoire. — Elle est longue : il a eu cent aventures. Je vous dirai la première^ une aventure de son enfance. — Il n'était pas marié, monsieur, comme votre Renard ? — Non, il était encore garçon. Ecoutez.

Un matin il entra chez son oncle. — Chez Ysengrin ? — Oui. Il avait les yeux troubles et la peau hérissée. — Les yeux troubles? — Ses yeux n'avaient pas de lumière ; il y avait comme un nuage sur ses yeux. — Et comment était sa peau^ monsieur ? — Quand le cheval^, le chien^ le chat sont contents et heureux^ quand ils ont bien déjeuné^ leur peau n'est pas hérissée. Leurs poils sont couchés tous ensemble^ en bon ordre^ et bien luisants. Mais sont-ils tristes^ malheureux;, fatigués, ont-ils peur; leur cœur estil troublé ; le vent souffle-t-il, le ciel est-il noir ; oh ! alors leurs poils se dressent sur leur peau. — Nous comprenons que Renard était malheureux quand il entra chez son oncle.

Ysengrin lui dit : " qu'est-ce, beau neveu ? tu parais souffrant, misérable ; es-tu malade ? — Oui, répond Renard, je ne me sens pas bien. — Tu n'as pas déjeuné? — Non, et je ne désire pas déjeuner.

Oh ! monsieur, il est malade ; il a perdu son appétit. — On le croirait, mes enfants : mais c'est peut-être une ruse. Vous savez que Renard n'a pas la force comme Ysengrin. Dieu ne lui a pas do'nné la force ; Dieu lui a donné l'esprit et la ruse. Sans son esprit, comment vivrait-il au milieu des loups, des tigres, des lions, des gros dogues et des hommes chasseurs et porte-

fusils ? — Il ne vivrait pas ; il mourrait de faim ou serait dévoré.

Eh bien ! il est chez le loup^ une bête forte^ féroce et cruelle ; mais pour se défendre il a son esprit^ et j'ai confiance qu'il ne sera pas vaincu par la force. Nous allons le savoir.

Ysengrin appelle sa femme et fait servir à son neveu un maigre déjeuner^ un rat et deux côtelettes de lapin. — C'est assez^ monsieur^ pour un renard qui est malade. — Renard n'est pas malade. C'est par ruse qu'il hérisse sa peau, et en ce moment il lève des yeux brillants au plafond de la maison d'Ysengrin. Il regarde là suspendus trois beaux jambons. Pourquoi les beaux jambons ne sont-ils pas dans son terrier ! Pendant dix jours, pendant un moig, il vivrait comme un seigneur, comme un roi, sans souci, sans travail. Mais comment avoir les jambons ? Le loup est plus fort que lui. Ils les aura cependant. — De quelle manière, monsieur ? — Ecoutez comme il parle.

" Mon oncle, ma tante, vos jambons sont en danger. Tous vos voisins ont faim, tous vos voisins aiment le jambon. Ils demanderont tous à manger avec vous les trois jambons. — Quelle est votre conclusion, notre neveu? — Voici mon conseil, belle tante et bel oncle : détachez les trois jambons, portez-les, cachez-les

à la cave ou au grenier^ et dites à vos voisins qu'on vous a volé les trois gros jambons. — Bah ! bah ! dit Ysengrin^ je n'ai pas peur de mes voisins. Eegarde mes dents, neveu timide : je suis armé. Les trois jambons sont pour ma femme et pour moi. Non neveu, mon frère luimême, ne connaîtront jamais le goût de mes jambons.

Le pauvre Eenard ne connut pas le goût des jambons, monsieur. — Tu te trompes, George. Renard eut et mangea lui tout seul les trois jambons. — Comment cela est-il possible ?

Après avoir déjeuné, Eenard prit congé de son oncle, et s'en alla en pensant aux trois jambons. Il laissa passer deux jours sans se montrer chez Ysengrin. Mais quand le soir du second jour fut venu, quand il fit nuit noire, notre héros retourna devant la maison de ses parents. La porte était fermée. Tout le monde dormait, maître, maîtresse, servantes et domestiques. Eenard doucement monte sur le toit, enlève quelques tuiles, pratique une ouverture, passe promptement, arrive aux jambons, les détache, les emporte et vite court à son terrier. Là il respire un moment, et riant dans sa moustache à la pensée du réveil de son oncle, qui demain matin verra le soleil entrer par le toit dans sa chambre, et qui cherchera en vain ses

jambonS; en rîant^ mes amis, il coupe en morceaux les trois jambons, les gros jambons d'Ysengrin, et prudemment les cache dans la paille de son lit.

Ysengrin fut bien étonné, monsieur, quand il s'éveilla. — Il poussa des cris qui retentirent au loin dans la forêt. Les cerfs, les biches, les chevreuils, les daims s'enfuyaient épouvantés. '^ Qu'est-ce que cela ? crie-t-il, mon toit ouvert, mes jambons, mes chers jambons enlevés ! Au secours ! au voleur ! Hersent ! Hersent ! nous sommes perdus !"

Qui est Hersent ? — C'est la femme d'Ysengrin, la tante de Renard. Aussitôt qu'elle fut éveillée, elle cria encore plus fort que son mari.

Le Loup et la Louve criaient encore quand Eenard arriva. — Quel imprudent, monsieur ! pourquoi arrive-t-il ? — Il veut rire. ^^ Eh ! bel oncle, je vous salue. Qu'avez-vous, bel oncle ? Vous avez mauvaise mine : êtes- vous malade ? — J'ai bien raison d'être malade, répond Ysengrin. Tu as vu nos trois beaux jambons, tu les as vus avant-hier. Ils sont partis. On me les a volés." — Et Renard éclate de rire et s'écrie : '-^ C'est bien cela ! c'est cela ! mon oncle. Voilà ce qu'il faut dire. Bien, très-bien, bel oncle et belle tante ! Vous n'êtes pas bêtes, vous avez

suivi mon conseil : vos beaux jambons sont à la cave, n'est-ce pas ? Bravo ! ma tante et mon oncle. Courez à la rue, courez au bois, criez partout : nos jambons sont volés. Vos voisins le croiront, et votre neveu ne trahira pas votre secret.

Que dirent les loups ? — Que sais-j-e ? Eenard ne les écouta pas ; il s'enfuit en riant et en criant : Adieu, mon oncle ! adieu, belle tante !

OUI ou NON. ^

Nous jouerons aujourd'hui^ mes enfants, un petit jeu instructif, le jeu de oui ou non. — Comment joue-t-on ce jeu, monsieur? — L'un de vous sortira de la salle ; il ira dans la petite chambre ou dans le corridor. — Que feront les autres enfants ? — Ils choisiront un objet ou une personne, ou un personnage célèbre, et puis ils crieront à l'enfant qui est sorti : " Venez, ou c'est fait." — Pourquoi, monsieur? — Eh bien! celui qui est sorti ne connaît pas le secret des autres. — Non. — Il devra le découvrir, il devra

1 Je recommande aux maîtres le jeu des douze questions. Ils le trouveront dans mes ** Petites Causeries."

deviner la chose. S'il est malin, intelligent comme Renard, il trouvera le secret ; si non, il ne le trouvera pas.

Voulez-vous que je sorte le premier, mes enfants ? — Oui, oui. — Je sors, choisissez votre secret. . . .

Prenons la tête de Benjamin. — Oui, monsieur ne devinera pas.

C'est fait ! c'est fait ! venez, monsieur. Nous verrons si vous êtes comme Renard.

ÎEst-ce un homme que vous avez choisi ?

Non.

Est-ce un animal ?

Non.

Est-ce un objet inanimé ?

Non.

Ni un homme, ni un animal, ni un objet inanimé! Qu'est-ce donc? . . . L'objet existet-il?

Oui.

Est-ce une partie d'un animal ?

Oui.

Est-ce une partie d^un homme ?

Oui.

L'objet est-il dans la salle ?

Oui.

Appartient-il à George ?

Non.

Tu souris^ Benjamin. L'objet appartient à Benjamin ?

Oui.

C'est la tête de Benjamin ?

Oui.

Sors^ George. Nous allons savoir si tu es malin. — Je suis très-malin. — Petit présomptueux ! nous allons te mettre à l'épreuve ; sors.

Connaissez-vous Washington ? — Oui, bien sûr : c'est le père de l'Amérique. — Le fondateur de l'indépendance américaine, n'est-il pas vrai ? — Oui, il a battu les Anglais. — Vit-il encore ? — Non, il est mort depuis longtemps. — Ne vivaitil pas au siècle dernier, au dix-huitième siècle ? — Si. — Prenons Washington pour savoir si George est malin. — Oui, oui.

George, c'est fait ! viens !

Me voici. Je suis impatient de connaître votre secret. Qui a choisi le mot ? — Tu es trop curieux, petit ami. Nous attendons tes questions. Commence.

Est-ce un homme que vous avez choisi ?

Oui.

Est-il ici ?

Non.

Est-ce un américain ?

Oui.

Est-il vivant ?

Non.

Est-il mort depuis longtemps ?

Oui.

Est-ce un homme célèbre ?

Oui.

Fut-il bon^ brave^, et ami de la liberté ?

Oui.

Il a été président des Etats-Unis. C'est George Washington, n'est-ce pas ?

Oui.

Tu es très-malin, George. Sois bon, brave, et ami de la liberté, ami de ton pays, comme le fut ton glorieux patron, George Washington.

Lisons une petite poésie, mes enfants; vous en apprendrez par coeur pour demain les six premiers vers.

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