LE CHAT BLANC
RÉCITEZ VOS leçonS;, mes enfants. Ecrivez-les par coeur sur les planches noires. ... Corrigez les planches.
Qui est Minon^ monsieur ? — Minon^ Minet et Minette sont de la même famille : Minon le gros chat; Minet son fils^ et Minette la petite chatte. Aimes-tu Minon^ Minet^ et Minette^ Marguerite ? — Oui, j'aime notre gros Minon quand il n'est pas méchant. — Il est traître quelquefois. ' Pendant que tu le caresses bien doucement, il fait le gros dos, il lève gracieusement sa queue en l'air, mais prends garde ! ne sois pas trop confiante, mon enfant ; ne caresse pas Minon trop longtemps,
car le jeu le fatigue à la fin^ et surtout respecte sa longue queue touffue^ ne le tire pas par la queue^ ou bien gare ! Voilà ses griffes qui sortent de leur fourreau de velours. . . . Vite ! retire ta tendre et jolie petite main.
Pourquoi Minon a-t-il des griffes, monsieur ?
— Ce sont ses armes^ George. Que ferait Minon quand il rencontre une armée de rats, s'il n'avait pas ses griffes ? — Il devrait s'enfuir. — Quelle honte pour Minon ! Et que dirait ton père, si les rats ravageaient son grenier, sa cave, s'ils pénétraient dans sa bibliothèque et rongeaient ses beaux livres ? Que dirait ta mère, si les souris ravageaient sa cuisine et son garde-manger ? Que diraient ton père et ta mère, si les rats et les souris venaient sous leurs yeux courir, sauter, danser au salon sur les chaises, sui^ les tables ? Et que dirais-tu, George, si les rats la nuit faisaient leurs festins et tenaient leurs assemblées sous ton lit, sur ton lit peut-être ? — Oh, monsieur ! quel tableau ! Je tremble, je frémis : Dieu a été bon pour nous quand il a donné des griffes à Minon et à Minette. — Oui, cher ami, Dieu a été bon dans toute sa création.
J'admire beaucoup notre Minette, monsieur.
— Est-elle jolie, Ehse ? — Oui, elle n'est pas blanche comme le Minon de notre fable. — Estelle noire ? — Non. — Elle est rousse ? — Non :
elle a quatre couleurs. Sa tête est presque toute blanche ; elle a seulement une tache noirâtre près du nez du côté de l'oeil gauche^ et une autre tache noire derrière son oreille gauche.
— Continue ta description, Elise. — La queue de Minette est noire^ blanche, et rouge à la fois, et sur son corps elle a quatre' couleurs, car elle est marquée de taches grises sous le ventre. Elle est si drôle, si amusante, monsieur, quand elle joue avec sa longue queue.
L'as-tu vue exercer son adresse et passer agréablement son temps devant le feu, poursuivant sa queue, tournant avec rapidité pour l'attraper? la longue queue s'enfuyait toujours et courait aussi vite que Minette. — Je l'ai vue.
— Minette ne sera pas vaincue par la queue superbe et légère ; car voyez ! elle ne tourne plus. Elle s'arrête regardant la queue qui va et qui vient. Quelle attention ! comme ses yeux sont ouverts ! comme ils suivent les gracieux balancements ! comme sa tête se porte vivement à droite, à gauche ! comme elle est ferme sur ses quatre pattes, toute prête à sauter, mes enfants : elle a saisi la longue queue ; elle la tient entre ses pattes. . . . Pensez- vous qu'elle va la déchirer ?
— Non, monsieur, elle la caresse avec sa langue.
— Oui, et puis elle se couche sur la pierre du foyer, oubhe sa quevie, sa course, ses tours et sa vie-
toîre, met sa tête sur ses pattes de devant^ ferme les yeux^ et s'endort en filant.
Minon^ aussi, monsieur, voulait filer et dormir^ à la cuisine, près d'une marmite. Nous ne comprenons ^^^ filer. , . . ' — Et je ne sais pas, monsieur, ce que Minon à fait près de la marmite. — Il s'est blotti près de la marmite. — Il s'est hlotti ? s'est-il couché près de la marmite ? . . . La marmite est un vase, n'est-ce pas, monsieur ? — Oh ! chers enfants, vous me faites bien des questions. Prenez patience, vous allez comprendre tout ce que fait Minon^ le gros chat blanc.
Où alla monsieur Patelin un beau jour ? Disle-nous, George. — Il alla faire son tour de cuisine. Pourquoi, monsieur, quitta-t-il le salon ? — Il avait faim, ami, et au salon il ne voyait rien à manger. Il alla donc à la cuisine, près de la grosse Françoise. Il ne trouva rien, je suppose, mais il attendit, et en attendant une occasion de mettre sa patte sur^m bon morceau, il alla se coucher dans un coin près d'une marmite. — Il se blottit^ monsieur. — Oui, cher enfant. Il sait bien que Françoise le connaît pour un voleur, et qu'elle se défie de lui : si elle le voit dans son coin, elle le chassera. Que fait-il donc ? Il se fait petit, il ramasse son corps en un tas, comme le tas de grain de la grange. Vous souvenez-vous du tas de grain ? — Oui.
Nous comprenons que Minon se blottit près de la marmite.
Aimes-tu le potage, Olive ? — Oui. — Il faut une marmite à la cuisinière pour préparer ton potage. Elle met la viande, le boeuf, le veau ou le mouton dans la marmite. Sous sa marmite le feu brûle et chauffe : la viande bouillit et ton potage se fait, grâce aux soins de Françoise.
Mais ne pensez pas, cliers amis, que Minon va dormir. Il fait mine de vouloir dormir ; en réalité, il veille, il est très-attentif aux événements de la cuisine ; il attend le moment de dérober son dîner. Il ne dormira ni ne filera.
A'oilà du fil. Voilà sur ce tableau un rouet. Kegardez cette roue qui tourne. Voilà la petite planche où la vieille fileuse met son pied. " Tourne, tourne, mon rouet, tourne toujours," dit-elle. Et toute la soirée elle file au coin du feu. On entend le doux bruit monotone du rouet qui va sans cesse. Eh bien : quand Minon est content, quand il va dormir sur la pierre du foyer, il file, il fait entendre à la famille le doux bruit de son rouet.
La bonne chasse Minon, monsieur. — Oui : pauvre Minon. Il retourne au salon avec sa faim. 11 est bien malheureux. Sa maîtresse qui le voit venir tout noir, car il s'est sali en se blottissant contre la marmite, sa maîtresse crie :
^^A la porte^ Minon^ va te laver^ va te faire beau. On n'admet au salon^ dans la bonne et belle compagnie^ que Minon en toilette^ Minon en robe blanche." Et Minon s'en alla en miaulant tristement; l'oreille basse et la queue pendante.
XXYI.
TYBERT ET RENARD.^
Je vais vous dire une histoire du temps passé qui a pour héros Eenard et un ancêtre de Minon.
— Ce sont deux malins personnages^ monsieur.
— Oui^ mes enfants. L'ancêtre de JMinon s'appelait Tybert.
Eenard avait mauvaise mine le jour qu'il rencontra Tybert. — Il avait faim. — Oui, et il était brisé de fatigue. H avait fait des courses dans la forêt et autour des fermes. Partout il avait été malheureux. Il avait souffert dans son corps
1 Le fon(J de cette histoire est tiré du " Roman de Renard."
et dans son âme. Les chiens l'avaient poursuivi ; le corbeau^ la mésange et le coq s'étaient moqué de lui.
Où rencontra- t-il Tybert ? va-t-il le manger ? — Oh ! Tybert n'est pas facile à surprendre et il a de bonnes griffes pour se défendre.
Quand Renard le rencontra au détour d'un chemin^ Tybert était bien joyeux. Il jouait avec sa queue. — Il la poursuivait en tournant^ monsieur ? il l'attrapait^ la retenait entre ses pattes et puis ne la mordait pas^ mais la caressait^ n'est-il pas vrai ? — Il la carressait, ami.
Le chat s'enfuit quand il vit le Renard ? — Non^ quand il reconnut le drôle^ il sauta sur ses quatre pieds: était-ce par un sentiment de respect ou pour se mettre en garde^ l'histoire ne le dit pas. En tout cas il fut poli : " Sire^ dit-il, soyez le bien venu ! — Moi^ répond brusquement Renard^ je ne te salue pas. Je te conseille même de ne pas chercher à me rencontrer, car je ne te vois jamais sans désirer que ce soit pour la dernière fois. — Mon beau seigneur, dit alors Tybert, je suis désolé d'être si mal en grâce auprès de vous."
Le Chat a peur, monsieur ; Renard va probablement l'attaquer. — Je ne sais si Tybert a peur, mais Renard ne l'attaque pas. Il le ferait volontiers, je n'en doute pas. Mais il ne se sent
pas sûr de pouvoir triompher de Tybert. Il a remarqué que le matou est gros et grand^ qu'il a des dents bien aiguisées et de longs ongles pointus.
Nous ne comprenons pas les dents aiguisées. — Voilà un canif. Quand il ne coupe pas on l'aiguise comme ça. . . . Regardez mon geste : comme ça. — Nous avons compris que Renard n'aime pas les dents aiguisées de Tybert. — C'est pour cela que le rusé compère renonce à faire la guerre. Il change de ton. Ecoutez-le.
" J'ai une nouvelle à t'annoncer^ ami Tybert. J'ai entrepris contre mon compère Ysengrin une guerre sérieuse et terrible. J'ai déjà retenu plusieurs vaillants soldats. Veux-tu entrer dans mon armée ? Ysengrin est opulent : nous ferons un riche butin."
J'espère que Tybert refusa les offres de Renard. — Pourquoi refuserait-il^ Marguerite ? — Pour échapper aux ruses^ aux tromperies de Renard. Je serais bien inquiète, si je voyais notre Minette se mettre en route avec ce maître trompeur. — Ne sois pas inquiète pour Tybert. Il acceptera, mais il se défiera de son compagnon.
^' Sire, dit-il, vous pouvez compter sur moi, sur mes dents bien aiguisées, sur mes griffes
bien effilées. Car j'ai aussi un compte à régler avec Ysengrin et je ne désire rien tant que son dommage.
Après cette conversation, les deux guerriers montent à cheval et se mettent en route, en apparence les meilleurs amis du monde.
Ils n'étaient amis qu'en apparence, n'est-ce pas, monsieur ? — En apparence seulement. Au fond ils ne s'aimaient pas ; ils attendaient tous deux l'occasion de se jouer de mauvais tours. — Lequel des deux trouva le premier une occasion de tromper son compagnon ? — Devinez. — Ce fut Renard. . . . Non, je crois que ce fut Tybert, monsieur, parce qu'il ne voulait pas voyager longtemps avec l'habitant des bois, et qu'il ne pouvait trop s'éloigner de la maison de sa maîtresse. — Voilà de bonnes raisons en faveur de Tybert, mes amis, mais vous vous trompez, c'est l'autre qui commença la guerre. — Oh ! pauvre Tybert. — Attendez la fin de notre histoire : vous direz peut-être j)auvre Renard ! — Nous sommes curieux, monsieur, de voir commencer la lutte des rusés compagnons.
Eh bien ! il y avait une ornière qui bordait le bois. — Une ornière ? — Vous connaissez les voitures et les charettes ? — Oui. — Vous connaissez les roues des voitures et des charettes ? — Oui. — Vous avez vu les roues tourner dans les
ornières à la campagne. — Oui. — Comment se font les ornières, George ? — Les roues font les ornières.
Renard aperçut donc dans l'ornière le long du bois un collet, un fort collet, placé là par les chasseurs pour attraper un lièvre, un lapin, un renard peut-être.
Qu'est-ce qu'un collet, monsieur ?—? Si j'avais une corde, je ferais un collet. — J'ai une corde dans ma poche, monsieur. — Donne-la-moi, Arthur. Regardez : je fais un noeud, un noeud qui glisse, qui coule sur la corde. C'est un noeud coulant. Mets ta main dans mon petit cercle de corde, George ; tire . • . — Aïe, Aïe, monsieur. — Tu cries, petit ami, ta main est prise au collet. — Je retire ma main du collet, et j'espère que Tybert ne mettra pas son cou dans le collet de l'ornière le long du bois. — Nous allons savoir qui sera pris au collet. Renard Fa vu. " Tybert, s'écrie-t-il, mon vaillant, mon intrépide compagnon, je désire connaître la force et l'agilité de ton cheval. Vois-tu l'ornière, cette ligne étroite qui longe le bois ? Suis cette ornière et pousse ton cheval au galop, droit devant toi. — Volontiers," répond Tybert, qui en ce moment ne soupçonnait aucune ruse. Il se précipite, arrive en un clin d'oeil devant le col-
let. ... — Il y est pris^ monsieur. — Non, Elise, grâce au ciel ; il a vu le collet à temps, a reculé de deux pas, et rapidement il a passé à côté.
Bravo ! bravo ! le Renard n'a pas attrapé Tybert. — Ce n'est pas tout, mes enfants. — Il n'y a plus de danger pour le matou puisqu'il a vu le collet. — C'est vrai. Le Eenard l'a vu aussi. Cependant le collet aura une patte. — Comment cela est-il possible? — Je vais vous dire comment le malheur arriva.
Pendant que les deux compagnons étaient arrêtés, que Renard soutenait que le cheval de Tybert était un mauvais cheval, un cheval qui ne savait pas courir droit devant lui, et que de son côté Tybert offrait de recommencer sa course dans l'ornière deux fois, trois fois, pendant cette discussion se présentent deux gros dogues qui accourent à toutes jambes. Renard épouvanté perd la tête et ne songe plus au collet. Il prend l'ornière pour courir dans la forêt, et le voilà devant le collet. En ce moment Tybert pousse des cris terribles et saute sur le dos du compère, qui hélas ! ne peut retenir sa patte. Elle est prise au piège.
" Adieu, Seigneur Renard, adieu, fidèle et loyal compagnon, s'écrie Tybert joyeux. J'em-
porte dans mon coeur la douce joie d'avoir trompé un trompeur. Sois plus prudent à Tavenir, et connais mieux la haute sagesse de Tybert."
Pauvre Kenard ! monsieur. — Il méritait cette leçon, mes enfants.
XXYII.