‹ Causeries avec les enfantsChapitre 18 sur 20 · LE LIÈYRE ET LE HÉRISSON · texte numérisé non relu

LE LIÈYRE ET LE HÉRISSON

CoNNAis-TU le Hérisson^ Olive ? — Non, monsieur. — Si tu le rencontres, ne le caresse pas comme tu caresses ta minette. — Gratte-t-il ? — Oh ! que non. Il n'a pas les ongles effilés de Tybert, ni non plus ses dents bien aiguisées : il ne gratte ni ne mord. Mais ne le caresse pas, car il porte ses armes sur son dos ; il se défend sans combattre. Ne vois-tu pas sur son dos ces piquants longs et raides ? Ses poils sont des aiguilles. Prends garde, petite amie. — Je ne le toucherai pas, monsieur.

1 Le fond de cette histoire est tiré des frères Grimm.

Un jour il se tenait devant sa porte. C'était un beau jour, chers enfants^ un dimanche d'été tout au matin^ à la saison où les blés sont en fleur. Le soleil brillait dans le ciel, les vents faisaient balancer doucement les épis verts, les pinsons chantaient sur les poiriers de la ferme, le merle sifflait dans la haie, les abeilles bourdonnaient sur les colzas tout jaunes, les grillons criaient cri-cri dans les trèfles rouges, toutes les créatures du bon Dieu étaient dans la joie, et le Hérisson aussi.

Que faisait-il sur sa porte ? — H regardait couler le temps, les bras croisés, chantant sa petite chanson, une chanson de Hérisson. Tout à coup il eut une idée. — Une idée de Hérisson. — Oui, George : les idées viennent quand on n'a rien à faire, dans les heures de loisir. Sa femme lavait et habillait les enfants : pourquoi ne ferais-je pas une promenade dans les champs, se dit-il? j'irai voir mes navets. . . . — Des navets ? — C'est un légume aimé des vaches et des hérissons. Yoilà trois gros navets sur ce tableau. — Nous connaissons les navets ; mais le hérisson avait-il des navets ? — C'étaient les navets de la ferme, mais comme ils étaient près de la maison du hérisson, qu'il avait l'habitude d'en manger tous les jours avec sa femme et ses enfants, l'heureux personnage disait nos navets.

Le voilà donc aux champs. E y était à peine depuis cinq minutes, quand il rencontre un grand seigneur. — Le fermier? — Non, c'était un seigneur du royaume des bêtes. — Le gros dogue de la ferme ? — Non. — C'était minette ? — Non : c'était le Lièvre.

" Bonjour, beau compère, dit le Hérisson, bonjour, coureur aux pieds légers."

Le Lièvre n'aimait pas cette familiarité. Il ne rendit pas le salut au Hérisson, mais il lui dit d'un ton moqueur : " Comment se fait-il que tu coures ainsi les champs par cette belle matinée ?

Je vais me promener, dit l'autre. — Te promener, réplique en riant le Lièvre, te promener avec les jambes torses que voilà ! •"

Quelle insulte, mes petits amis ! — C'est vrai, monsieur. Le Hérisson n'a pas les jambes droites. — C'est parce que c'est vrai que le Hérisson se fâcha. Ses jambes torses faisaient l'unique chagrin de sa vie. — Que répond-il au Lièvre ? — Il le défie à la course. — Etait-il fou de vouloir courir avec le Lièvre qui est rapide comme le vent ? — Le Lièvre crut qu'il se moquait, mais le Hérisson insista et paria un beau louis d'or de courir plus vite que l'animal léger. — Il perdra son louis d'or. — Il gagnera le louis d'or du Lièvre. — C'est impossible. — Il le gagna,

grâce à son génie rusé. — Nous sommes curieux de voir cette lutte à la course.

Le Hérisson retourne donc chez lui^ car il veut^ dit-il, manger un morceau avant de courir. Mais c'était une ruse : .il voulait voir sa femme. — Pourquoi ? — Ecoutez-le parler.

"- Femme, habille-toi vite ; il faut que tu viennes aux champs avec moi. — Qu'y a-t-il donc, dit la femme ? — J'ai parié avec le Lièvre un beau louis d'or, que je courrais plus vite que lui, et j'ai besoin de toi.

Bon Dieu ! mon homme, dit-elle, du haut de sa tête, es-tu dans ton bon sens, ou as-tu perdu la cervelle ? Comment prétends-tu lutter à la course avec le Lièvre ? — Silence, ma femme, dit le maître de la maison ; ne te mêle pas de ce qui regarde les hommes ; marche, habille-toi, et partons.

Le Hérisson commande comme un roi, monsieur. — Tout juste.

Ils partent donc. En route ce roi des Hérissons dit à sa reine : " Voilà le champ de la course devant nous. Le Lièvre courra dans un sillon et moi dans l'autre. Nous partirons de là-bas. Tu te cacheras dans mon sillon de ce côté-ci du champ. Quand le Lièvre arrivera près de toi, tu te montreras fièrement et tu crieras brave* ment: ^'Me voilà."

Quelle ruse ! quelle ruse ! Le Hérisson porte sa victoire dans son esprit. — Oui^ chère amie : tu vois que sa tête vaut mieux que ses jambes.

Quand le Hérisson fut près du Lièvre, les deux lutteurs commencèrent la bataille. " Une, deux, trois/' dit le Lièvre, et il partit comme un tourbillon. Voyez comme il vole !

Et le iSérisson ? — Regardez ! il a fait trois pas, et le voilà couché dans son sillon qui se tient les côtes de rire. ... Car il entend sa femme crier de l'autre côté du champ : " Me voilà ! me voilà !"

Le Lièvre fut bien étonné, monsieur ? — H est stupéfait, il n'en croit pas ses yeux. Il veut recommencer la course ; les hérissons qui luttent sans se fatiguer et qui n'ont qu'à crier tour à tour ^^ Me voilà !" consentent à recommencer. On recommença soixante-treize fois et soixantetreize fois le seigneur aux pieds légers fut honteusement vaincu.

Quelle est la morale de notre histoire, George ? — Les lièvres ne doivent pas lutter avec les hérissons. — Et puis ? — Ils ne doivent pas se moquer des jambes torses des hérissons. — Et puis ? — Quand ils courent avec les hérissons ils doivent s'assurer si le hérisson qui crie " Me voilà !" est riiomme-hérisson ou la femme-hérisson. — Mais si lui et eUe se ressemblent ? — Alors, monsieur,

les lièvres seront toujours vaincus. Qu'ils soient modestes^ et laissent les hérissons se promener en paix les dimanches quand il fait beau et que toutes les bêtes sont dans la joie.

XXYIII.

RENAED ET TIECELIN LE CORBEAU.

Voilà Eenard et Tiecelin. — C'est un corbeau. — Ouij amîe^ un corbeau fameux dans l'histoire des bêtes : il se nomme Tiecelin. — Pourquoi est-il fameux ? — Sa rencontre avec Eenard l'a rendu fameux. — Est-il mort entre les dents de Eenard ? — Peut-être^ petit Benjamin. — Ne le savez-vous pas^, monsieur ? — Si, mais je veux piquer ta curiosité et te dire son , aventure. — Nous écoutons tous, et nous devinons que Tiecelin n'a pas vu le soleil se lever le lendemain du jour où il rencontra Eenard.

Eh bien, le jour de la rencontre, Eenard faisait cent tours autour du tronc d'un vieux orme,

puis se roulait avec délice sur l'herbe fraîche. Le lieu était charmant ; un petit ruisseau coulait tout à côté sur son lit de cailloux.

Cependant Tiecelin sortant du bois voisin plana un moment au-dessus de la prairie^ puis s'abattit sur l'arbre qui couvrait Renard de son frais ombrage. Il tenait dans son bec un beau fromage. ^

Quelle situation pour le compère, monsieur !

— Oui, George ; car Tiecelin avait dans son bec son plat favori, et Renard le regardait avec des yeux d'envie. — Renard aime-t-il le fromage ?

— Il en est friand, et il est friand aussi du Corbeau. Qu'il serait heureux de pouvoir mettre sur sa table l'oiseau et son fromage ! Mais Tiecelin est hors de danger sur sa branche. Il est là, fièrement campé, le fromage dressé dans ses pattes.

Le Renard n'aura rien, monsieur, si Tiecelin n'est pas généreux. — Renard ne croit pas à la générosité de l'oiseau, mais il connaît sa vanité. Ecoutez comme il parle.

" Bonjour, seigneur Tiecelin. Que le bon Dieu vous protège, compère, vous et l'âme de votre père, le fameux chanteur ! Personne autrefois ne chantait mieux que lui en France. Vous-même, dit-on, vous faites aussi de la musique : ai- je rêvé que vous avez longtemps

appris à jouer de l'orgue ? Beau Tiecelin, faites-moi entendre un de vos airs favoris."

Le corbeau ne chante pas, monsieur, il crie seulement crah^ un crah fort désagréable. — C'est vrai, George, mais Tiecelin a vu sa femme et ses enfants se réjouir devant sa musique, et lui-même il s'écoute avec plaisir. Il ressemble à l'empereur Néron. En vérité il se croit le plus agréable musicien de la forêt. — Il croit donc que Eenard sera charmé de l'entendre ? — Certes ; écoute sa voix : Crah, crah, crah !

Le fromage tombe. — Pas encore : Tiecelin a ouvert un large bec, mais ses ongles sont restées fermes sur sa proie. Aussi Renard continue à l'exciter.

" Ce n'est pas mal, Tiecelin, dit-il, mais si vous vouliez vous chanteriez plus haut. Une voix mélodieuse comme la vôtre est faite pour charmer tous les échos de la forêt."

Cette fois Tiecelin ne se sent plus de joie. Il réunit toutes ses forces pour chanter plus haut, et sans y penser ouvre peu à peu ses ongles et ses doigts. . . • Voilà le fromage aux pieds de Renard.

Que penses-tu que fasse Renard en ce moment, George ? — Il saute sur le fromage et se moque de sa dupe. — Il ne bouge pas, ami. — Ne veutil pas le fromage ? — Si, mais il voudrait aussi

manger Tiecelin. ^ Eegardez les grimaces que fait le rusé compère.

On dirait qu'il fait de vains efforts pour se lever. " Oh ! s'écrie-t-il, que de maux le Seigneur m'a envoyés en ce monde ! Voilà que je ne puis changer de place, tant je souffre du genou. Et ce fromage qui est là sur l'herbe m'apporte une odeur infecte et insupportable. Rien de plus dangereux que cette odeur pour les blessures des jambes : les médecins me l'avaient bien dit. Descendez, je vous prie, mon cher Tiecehn, ayez pitié de moi, venez ôter de l'herbe cette abomination."

Tiecelin ne sera pas si bête que de croire aux souffrances de Renard. — Qui sait, Olive ? Tu n'as pas vu les contorsions de l'éloquent personnage. Et puis Tiecelin a été si heureux d'entendre louer sa voix qu'il aime le Renard et ne peut d'abord se défier de lui. — Il descend donc de l'arbre ? — Oui.

Le voilà sur l'herbe, à trois pas du flatteur. Jamais il ne l'a regardé de si près. Le voisinage le fait réfléchir. Il a presque peur et il devient prudent. Il avance vers le fromage, mais pas à pas, et l'œil au guet.

" Hâtez-vous donc, dit Renard ; que pouvezvous craindre de moi, pauvre impotent ? " Tiecehn fait deux pas de plus: Renard, trop

impatient^ s'élance et n'attrape que trois plumes noires.

" Ah ! traître Renard ! crie Tiecelin du haut de sa branche ; comment ai-je pu croire qu'au moins une fois dans votre vie vous seriez honnête et loyal ! Mon père et ma mère m'avaient bien dit que votre père^ votre mère^ vous-même et toute votre race^ vous étiez des trompeurs, des bêtes sans conscience, sans honneur et sans parole. Je vous connais maintenant, méchant voleur. Vous m'avez pris trois de mes plus belles plumes. Dieu me les rendra en août prochain. Mais ma chair vous ne l'aurez pas. Soyez maudit, vilain Renard !

Le Corbeau adresse à Renard de dures paroles, monsieur. Il doit se sentir bien humilié en entendant un pareil discours. — Il est insensible, mes amis, et ne songe pas à autre chose qu'à poursuivre ses ruses. Il s'excuse auprès de Tiecelin : c'est une attaque de goutte qui l'a fait sauter, dit-il, et il recommence à pousser des cris, à gémir, à faire mille affreuses grimaces, à supplier Tiecelin d'avoir pitié de lui. Ses yeux qu'il lève vers le Corbeau sont pleins de larmes. Mais c'est trop tard : Tiecelin est sourd à tous ses discours. " Oh ! tu peux pleurer et gémir, jusqu'à demain, dit-il, je ne viendrai pas à ton secours."

Renard ne dit plus rien^ monsieur ? — Non, il cessa de pleurer, se mit à rire et à sauter, puis* mangea le fromage. " Ton fromage est bon, ami Tiecelin, dit-il; c'est juste le remède qu'il me fallait pour mon mal de jambe/' Cela dit, il reprit lentement le chemin de la forêt.

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