‹ Causeries avec mes élèves (volume 2)Chapitre 13 sur 51 · UNE ANECDOTE. — FEU ET FOU · texte numérisé non relu

UNE ANECDOTE. — FEU ET FOU

AvEz-voDS encore des remarques à faire sur M. Jourdain ? — Non. — Personne? — J'ai lu la scène, monsieur. — Oui, mon ami; pendant que la sœur de mademoiselle est à New York ? — Oui, elle a donné son Jourdain à mon frère ïàné, et mon frère a lu pour moi. — C'est bien; mais ne dites pas sou Jourdain, dites son Molière. — Je n'ai pas compris les feux des yeux de la marquise. — Expliquez-le, madame, s'il vous plnlt.

— Le philosophe imagine que les

yeux de la marquise sont très-brillants, et il les compare an feu : voilà un feu devant nous. — Cest fort bien ; nutis vous prononcez très-mal le mot feu. Ce n*est pas Jiou ; dites feu comme moi. Cela me rappelle une curieuse anecdote qui est vraie. — Dites-nous la, monsieur. — Avec plaisir.

M. G. Dixon, un américain de Boston, un marchand, allait pour la première fois faire un voyage en Europe. Un de ses amis le prie de recevoir dans sa compagnie sou fils, qui vient de terminer ses études. ^ Mon fils connaît le français, lui dit-il ; il Fa étudié à TUniversité, il est gradué de Harvard depuis cinq mois ; comme vous ignorez cette langue, sa société pourra vous être utile à Paris. — Sans doute, répond le marchand ; c'est une bonne fortime que vous m'apportez : j'étais inquiet d'aller à Paris sans langue ; votre fils me tire d'embarras.**

Nos deux compagnons s'embarquent donc : la traversée se fait bien, on parle anglais toute la route. Le jeune homme, il est vrai, lit un peu t Histoire de la civilisation en Europe et étudie sa grammaire française, à la grande admiration de M. Dixon.

On arrive à Liverpool, puis à Londres. Nos amis ne s'y arrêtent pas et courent droit à Paris. C'était la veille de Noël. Il fait quelquefois froid à Paris, et ce 24 décembre 1868, le froid était extrême.

Le lendemain à huit heures le jeune gradué était debout, impatient d'aller voir Paris et de présenter son français aux Parisiens. Son compagnon qui est encore fatigué du voyage ne se lèvera pas avant midi. " Mon ami, dit-il, je ne sortirai pas avant le dîner. Vous savez que nous dînons à trois heures chez notre compatriote M. Fr. Green, rue de l'Eperon, n"" 62. Soyez là. Mais avant de quitter la mai-

Bon, dites au concierge de ne pas laisser s'éteindre le feu, car on gële à Paris dans les chambres."

Voilà le jeone homme qui descend Tescalier lentement, en se frottant le front pour en faire sortir son premier entretien ayec un français, à Paris même. ^ J'j suis," se dit-il, en apercevant son homme. ^ Concierge, vous ne devez pas laisser partir le fou de la chambre 24. — Gomment I y a-t-il un fou dans votre chambre? — Sans doute, et ne le laissez pas partir. — Un fou dans votre chambre! — Oui, oui : nous avons toujours un fou dans notre chambre en Amérique. — On m'avait bien dit que l'Amérique est un drôle de pays. Soyez tranquille : je suis un vieux soldat, et le fou me passera sur le corps avant de sortir. " — Et notre gradué s'en va, fier de s'être si bien expliqué, et riant de cette excitation des Français à propos de rien.

Il est trois heures, puis quatre, puis cinq ; on est déjà au dessert à la table de M. Green ; M. Dixon n'est pas là. On ne s'explique pas cette absence. S'est-il perdu dans Paris ? A-t-il rencontré un ami ? On devient inquiet. . . . Cependant voilà qu'on apporte une lettre à M. Green. Celui-ci fait signe au jeune homme de le suivre dans un cabinet. ''Nous avons une terrible nouvelle, dit-il. — M. Dixon est-il malade ? — Oh ! pis que ça. — Ciel ! est-il mort ? — Pis que ça : il est fou fririeux. — C'est impossible! il avait toute sa raison ce matin; il ne se plaignait que du frt>id, et je lui ai fait garder un bon feu."

Les deux amis sautent en voiture, arrivent à l'hôtel, ne trouvent pas le portier dans sa loge, et montent les escaliers au pas de course. Les voilà devant le concierge qui, les cheveux en l'air et la joue toute rouge, va et vient d'un pas ferme devant la porte de M. Dixon, comme un soldat qui monte la garde. — *' Ah ! vous voilà, dit-il, au pauvre jeune

homme, en jetant ses bras en Tùr. Vous me Êdtes passer ici un beau Noël ; je ne voudrais pas recommencer pour un louis d'or. — Calmez-vous, nous vous payerons bien ; comment va mon compagnon ? — Votre compagnon, votre fou I est-il permis de venir mettre à Thôtel une bête furieuse. . . . oui, oui, messieurs, furieuse, j'ai eu besoin de toutes mes forces pour lutter avec lui et le rejeter dans la chambre."

Le concierge se calme un peu, ouvre la porte, et avec les deux amis qui sont morts d'émotion et qu'il tient chacun par un bras, il s'avance dans la chambre du pauvre fou. — Le voilà ! quel spectacle ! Une chaise renversée près du mur; sur le canapé un habit noir qui n'a plus qu'un pan ; sur le plancher près de l'infortuné étranger la moitié d'un gant paille et un faux col ; sous la table un chapeau ; sur la table une grosse canne. Et lui, il est là I en manche de chemise, une main dans ses cheveux, et l'autre gantée qui tient sur ses genoux un pan de son habit. C'est la statue du désespoir. Mais il se retourne le regard égaré et furieux. ^ Oh ! c'est vous, dit-il, c'est vous, mes amis ! demandez donc à cet homme ce que j'ai fait à r£mpereur pour qu'il me traite ainsi. Je ne suis pas un conspirateur ; je suis ici pour mes affaires ; je ne me soucie pas du gouvernement de la France ! Dites cela à ce bourreau." — M. Greeu interprète. — *' Comment ! s'écrie le concierge, que parlez-vous d'empereur? C'est monsieur qui m'a chargé de garder le fou. — Qui ? moi ! — Que m'avez-vous ordonné ce matin ? — De ne pas laisser sortir le fou" Et le jeune gradué montrait du doigt le feu qui mourait dans la cheminée... .Tout fut compris. Tout le monde rit, excepté celui qui avait causé tout le mal. — Revenu en Amérique, il raconte à ses amis que les Français ne méritent pas leur réputation de politesse, qu'il les a vus rire aux éclats pour une faute d'une syllabe.

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