‹ Causeries avec mes élèves (volume 2)Chapitre 12 sur 51 · LA PROSE ET LES VERS.— M. JOURDAIN · texte numérisé non relu

LA PROSE ET LES VERS.— M. JOURDAIN

Je vous ai promis " Le Renard et le Bouc" — Eet-ce en prose, monsieur? — Non, c'est en vers. — Qu'est-ce que lu pruse? — Counaisaez-TouB M. Jourdain, mon ami ? — Non, je ne l'ai jamais vu. — J'en suis bien sûr. — Où demeure-t-il ? — n n'a jamais babité sur terre en personne. Il a eu des frères au 17* siècle; il ea a encore aujourd'hui parmi nous. — Qui? — Voua êies indiscret, mon ami: on ne nomme pas les frères de M. Jourdain. — Pourquoi? — Attendez donc I Vous faîtes rire ces dames ; vous comprendrez pourquoi, quand tous le connaîtrez. — Qui est-ce? — Cest une création du génie de Molière. — Faisaït-il des fables ? — Non certes, le pauvre homme ne savait pas qu'il n'y avait pour écrire que'la prose et les vers. — La comédie de M. Jourdain est-elle en vers? — Non, madame. Je viûs vous donner la fameuse scène de la prose et des rers. — Elle est très-comique? — Oui, vous rirez, si vous la comprenez. Ecoutez.

M. Jourdain vient de prendre ea première leçon ; son maître de philosophie lui a appris à prononcer les voyelles; il est aux anges d'avoir découvert de si belles choses. En apprenant comment il doit ouvrir la bouche pour prononcer A ; comment il doit rapprocher les mâchoires pour prononcer E ; comment l'ouverture de sa bouche fait via

petit rond quand il prononce la lettre 0, il a été pris d'enthousiasme ; il s'est écrié devant ces merveilleuses découvertes : ^ Vive la science ! " puis " Ah ! que cela est beau ! Ahl la belle chose que de savoir quelque chose!" Et enfin dans son transport, il veut faire une confidence à son professeur. Ecoutons-le, et nous aurons aussi la confidence.

M. JouBDAiw. — Il faut que Je vous ikste une confidence. Je suis amoureux d'une personne de grande qualité, et je souhaiterais que TOUS m'aidassies à lui écrire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber à ses pieds.

Le Maître de Philosophie. — Fort bien !

M. Jourdain. — Ce sera galant, oui ?

XjB Maître de Philosophie. — Sans doute. Sont-ce des vers que TOUS lui voulez écrire 1

M. Jourdain. — Non, non ; iK>int de vers.

Le Maître de Philosophie. — Vous ne voulez que de la prose 1

M. Jourdain. —Non, je ne veux ni prose ni vers.

Le Maître de Philosophie. — H &ut bien que ce soit Tun ou l'autre.

M. Jourdain. — Pourquoi ?

Le Maître de Philosophie. — Par la raison, monsieur, qu'il n'y a, pour s'exprimer, que la prose ou les vers.

M. Jourdain. — Il n'y a que la prose ou les vers ?

Le Maître de Philosophie. — Non, monsieur. Tout ce qui n'est point prose est vers, et tout ce qui n'est point vers est prose.

M. Jourdain. — Et comme l'on parle, qu'est-ce que c'est donc que cela ?

Le Maître de Philosophie. — De la prose.

M. Jourdain. — Quoi ! quand je dis : Nicole, apportez-moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit, c'est de la prose ?

Le maître de Philosophie. — Oui, monsieur.

M. Jourdain. — Par ma foi, il 7 a plus de quarante ans que je dis de la prose, sans que j'en susse rien : et je vous suis le plus obligé du monde de m'avoir appris cela. Je voudrais donc loi

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mettre dans un billet : Belle marquUe, voê beaux yeux me font mourir iTamour ; mais Je voudrais que cela fût mis d'une manière galante, que cela fElt tourné gentiment.

Le Maitbb db FHiix>8orHiB. — Mettre que les feux de ses yeux réduisent votre cœur en cendres ; que vous souiTrez nuit et jour pour elle les violences d'un. . . *

M. JouBDAiN. — Non, non, non; je ne veux point tout cela. «Te ne veux que ce que je vous ai dit : B^ marquiêe, voê beaux yeux me font mourir d'amour.

Le Maitrb de Philosophie. — Il faut bien étendre un peu la chose.

M. JouBDAïK. — Non, vous dis-je. Je ne veux que ces seules paroles-là dans le billet, mais tournées à la mode, bien arrangées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manières dont on les peut mettre.

Le Maître de Philosophie. — On les peut mettre premièrement comme vous avez dit : Belle marquise, wn beaux yeux me font mourir tTamottr. Ou bien : D'amour mourir me font, belle marquiêe^ vot beaux yeux. Ou bien : Vos beaux yeux d'amour me font, belle mar^ quise, mourir. Ou bien: Mourir vos beaux yeux, belle marquise, d'amour me font. Ou bien : Me font vos yeux beaux mourir, belle marquise, d'amour,

M. JouBDAïK. — Mais de toutes ces façons-là, laquelle est la meilleure 1

Le Maître de Philosophie. — Celle que vous avez dite: Belle marqwse, vos beaux yeux me font mourir d'amour,

M. Jourdain. — Cependant je n'ai point étudié, et j'ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie de tout mon cœur, et je vous prie de venir demain de bonne heure.

Le Maître db Philosophie. — Je n'y manquerai pas.

Avez-vous tout compris, mesdames? — J'ai tout compris, j'en suis étonnée. • . Moi, j'ai saisi le sens général. . . Et moi une moitié; vous avez la vite, monsieur. — Et vous, mon ami, vous ne dites rien? — Je pense à la sœur de mademoiselle. — Que dites-vous là ? — Elle est à New York pour dix jours. — Cest bien ; j'espère que vous la

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reverres en bonne santë ; mais nous parlons de M. Jourdain. Avez-vous compris?-^ Tout, tout, monsieur; c'est û comique I Voilà pourquoi je pensais à la sœur de mademoiselle. — Expliquez-vous, je vous en prie. — Elle me donnera peut-être M. Jourdain, mais je dois attendre son retour de New York. — Prenez patience, mon ami, vous aurez bien du plaisir dans dix jours. — Vous riez, madame. — Oui, elle est si comique cette déclaration d'amour. M. Jourdain meurt d'amour le premier jour. — Oui, madame, c'est comme la Juliette de votre Shakspeare. — Est-ce un amour à première vue, monsieur ? — C'est mieux que ça: M. Jourdain n'a pas vu sa Juliette. — Pourquoi l'appelle-t-il ^ belle marquise," et comment sait-il qu'elle a de beaux yeux ? — N'est-ce pas une dame de qualité, une marquise ? — Les marquises ont-elles de beaux yeux ? — Oui, certes, pour M. Jourdain : c'est le bourgeois gentilhomme ; il est fou de la qualité ; il ne voit rien de si beau que de fréquenter les grands seigneurs. ''Je donnerais deux doigts de ma main, dit-il, pour être né comte ou marquis." — Fréquente-t-il les grands seigneurs? — Oui, il reçoit souvent la visite d'un certain comte, qui parle au roi comme on parle à un simple mortel, et le comte l'appelle son cher ami. — Comment un comte, qui fréquente la cour de Louis XIV, peut-il avoir du goût pour un homme qui ne B^ït pas que l'on parle en prose ? — H n'a pas de goût pour lui. — Pourquoi va-t-il chez lui ? — Et l'intérêt, l'intérêt ! le grand mobile de la conduite des hommes, dit le duc de La Rochefoucauld. — Quel intérêt U'ouvait-il à fréquenter M. Jourdain ? — Il lui empruntait son argent pour ne jamais lui rendre. — Et M. Jourdain était sa dupe? — Oui, avec ravissement "Ne m*est-ce pas de l'honneur, s'écrie-t-il, de prêter de l'argent à un

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homme de cette condition-là, qui m'appelle son cher ami, qui paile de moi daaa la chambre du roi?" — Laisse-t-on tomber les billets d'amour aux pieds des dames eu France, monsieur? — M. Jourdain le taisait, mais Molière est fran- Çais aussi, et il se moque de M. Jourdain, — C'est vrai, monsieur; mais qu'est-ce qu'une pantoufle? — Ce n'est ni UD soulier, ni une botte, ni une jolie bottine; c'est la chaussure que l'on porte dans sa chambre. — Et un bonntt de nuit? — Ne mettez-vous rien sur votre tête la nuit, mon ami ? — Non, moDsieur, j'ai toujours trop chaud à In tête. — Et votre grand-papa? — Je comprends bonnet de nuit. — Vous riez, mademoiselle? — Oui, parce que madame . me dit que M. Jourdain eût mienx £iit de dor- ,- ■ mir avec un morceau de glace sur la t""

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