LA LAITIÈRE ET LE POT AU LAIT
Le jour ou le fabuliste nouB pré- Bente sa laitière, elle était bien heureuse. C'était au mois des fleurs et des chansonB. Le soleil venait de se lever et brillait doucement sur la rosée des champs verts. Il souriait aussi dans l'âme de Petrette, la lùtiëre: elle Tonnait de doux rêres pour elle et pour sa petite fille endormie, qui rêvait comme elle et souriait dans le sommeil de son berceau. Mais Perretta rêvait tout éveillée. Ne le faites-vous jamais, mademoiselle? — Oh! bien souvent, .^t" — Et vous, mon ami? — Je ne rêve pas quand je suis éveillé. — Attendez; ils viendront les rêves et les châteaux en Espagne. Faire des châteaux en Kspagne est un des grands bonheurs de la vie. La réalité est û souvent triste; c'est la prose. — Le château en Espagne, monsieur, est-il un château en l'air ou un château de cartes? — Pas exactement. H est bien loin, bien loin, dans le pays des chimères. Le château en l'air est sans fondements ; comment bâtir sans fondements ! — Et le château de cartes? — Oh! celui-là est facile à construire, mais prenez garde, ne remuez pas; le moindre sonfHe qui passera va le renverser, et vous voilà sur des ruines!
^ Un matin donc, Perrette s'en allait au marché à la yiUe voisine. Elle portait sur sa tête un pot au lait, bien posé sur un coussinet Elle était légère et court vêtue. Elle marchait à grands pas. Pour être plus agile, elle avait des souliers plats. N'est-elle pas gentille dans ce costume-là? Voici les châteaux en Espagne, les doux rêves qu'elle formait dans son imagination. Elle ne possédait au monde rien que son pot de lait. C'en est assez pour construire une grande fortune. Nous allons voir: écoutons la rêver. Elle va vendre son lait : avec l'argent de ce lait elle achète un cent d'œu& ; elle fait triple couvée ; la chose marche à merveille. Elle élève des poulets autour de sa maison ; et bientôt avec l'argent que lui donnent les poulets, elle achète un cochon, et pas un petit cochon ; elle croit déjà avoir son cochon depuis longtemps, et elle dit : ^ Il était quand je l'eus, de grosseur raisonable. Je le vendrai, et j'aurai de l'argent bel et bon. Avec cela, je mettrai dans notre étable une vache et son veau que je verrai sauter au milieu du troupeau." Dans ce moment Perrette était si heureuse, si transportée par la joie qu'elle fit comme son veau ; elle sauta, elle oublia, hélas ! son pot de lait sur sa tête. Le lait tombe. Adieu veau, vache, cochon, couvée ! La pauvre femme retourne chez elle et raconte à son mari, au grand danger d'être battue, l'acddent qui vient de lui arriver.
Nous faisons tous, comme Perrette, des châteaux en Espagne. Quel esprit no bat la campagne ? Tous, autant les sages que les fous, nous songeons en veillant ; il n'est rien de plus doux."
Quelle différence y a-t-il entre un pot au lait et un pot de lait? — Lequel préférez- vous ? — Si le lait est plein
d*eau ? — Si le pot est d'argent ? — Le coussinet est-il plus grand que le coussin ? — Est-il plus petit que la tête de Perrette ? — Que signifie encontre f — Pourquoi la laitière était-elle court vêtue ? — Pourquoi a-t-elle mis un cotillon simple et des souliers plats ? — N'est-elle pas jolie comme cela ? — Les grandes dames sont-elles mises comme Perrette ? — Son cotillon, est-il une jupe de dessous ou simplement le jupon des paysannes ? — Une robe à queue dans les champs, ne ferait-elle pas rire ? — Donnez-moi la différence entre léger et agiie f — Que signifie troussée f Perrette rêvait-elle tout éveillée ? — Faisait-elle des châteaux? — Etait-elle heureuse? — A-t-elle, dans sou rêve, vendu son lait? — Combien? — Que fait-elle de l'argent? — Et des œufe? — Et des poulets? — Et du cochon ? — Et de la vache et son veau ? — Un pot de lait vaut-il cent œufs ? — D'où lui est venue la poule qui fait une triple couvée ? — Comment son cochon devient-il un porc? — A-t-elle encore ses poulets et sa poule et son porc, quand elle est propriétaire d'une vache et d*un veau ?
— D'où vient donc le troupeau ? — N'est-elle pas folle ? — N'êtes-vous pas comme elle quand vous rêvez ? — Le poëte calcule-t-il comme un marchand ? — Et Perrette ? — Et vous dans vos rêves ? — La poésie et la réalité sont-elles du même monde ? — Lequel des deux mondes est le plus beau ?
— La Fontaine va-t-il souvent dans le monde de Perrette ?
— Et vous ? — Enviez- vous les plaisirs des hommes qui n'y vont jamais ? — N'est-il pas bon d'oublier quelquefois les plates réalités de la vie ? — Est-il rien de plus doux que de songer en veillant ?
xvn.