‹ Causeries avec mes élèves (volume 2)Chapitre 17 sur 51 · LE SAVETIER ET LE FINANCIER · texte numérisé non relu

LE SAVETIER ET LE FINANCIER

Nos deux héros sont deux hommes de condition sociale bien différente. Le savetier est au bas de l'échelle dans la société ; au contraire, le financier est au haut. Qu'est-ce qu'un savetier? C'est un ouvrier de la plus misérable espèce, un pauvre diable, un cordonnier du dernier grade. Il ne fait pas de soiiliers, il ne fait ni des bottes ni des pantoufles ; il ne fait pas le neuf, il raccommode le vieux. C'est un pauvre malheureux. L'autre, au contraire, je veux dire le financier, est riche. C'est un homme de finance, un homme d'affaires. Il remue l'argent et l'or ; il en a plein les mains. Comme dit La Fontaine, il est tout cousu d'or. C'est un heureux du monde. . . . Quant à cette question du bonheur, les apparences nous trompent complètement. Nous pensions que le savetier était malheureux, parce qu'il était pauvre, et que le financier était heureux parce qu'il était riche. Cela serait si l'argent faisait le bonheur. — L'argent ne fait pas le bonheur : telle est la morale de la fable.

Un savetier chantait du matin jusqu'au soir :

C'était merveille de lé voir, Merveille de Fouïr ; il faisait des passages,

Plus content qu'aucun des sept sages.

Son voisin, au contraire, étant tout cousu d'or.

Chantait peu, dormait moins encor :

C'était un homme de finance.

Si sur le point du jour parfois il sommeillait, Le savetier alors en chantant l'cTeillait ;

Et le financier se plaignait

Que les soins de la Providence N'eussent pas au marché fait vendre le dormir,

Comme le manger et le boire.

En son hôtel il fait venir Le chanteur, et lui dit : Or çà, sire Grégoire, Que gagnez-vous par an 1 Par an ! ma foi, monsieur,

Dit avec un ton de rieur Le gaillard savetier, ce n'est point ma manière De compter de la sorte ; et je n'entasse guère Un jour sur l'autre : il suffit qu'à la fin

J'attrape le bout de l'année ;

Chaque jour amène son pain.

£h bien I que gagnez-vous, dites moi, par journée ? Tantôt plus, tantôt moins : le mal est que toujours (Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes,) Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours

Qu'il faut chômer ; on nous ruine en fêtes :

L'une fait tort à l'autre ; et monsieur le curé De quelque nouveau saint charge toujours son prône. Le financier, riant de sa naïveté.

Lui dit : je vous veux mettre aujourd'hui sur le trôna. Prenez ces cent écus ; gardez-les avec soin,

Pour vous en servir au besoin.

Le savetier crut voir tout l'argent que la terre

Avait depuis plus de cent ans,

Produit pour l'usage des gens.

Il retourne chez lui : dans sa cave il enserre

L'argent, et sa joie à la fois.

Plus de chant : il perdit la voix Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.

Le sommeil quitta son logis :

Il eut pour hôtes les soucis.

Les soupçons, les alarmes vaines.

Tout le jour il avait l'œil au guet ; et la nuit,

Si quelque chat faisait du bruit.

72 CAUSERIES AVEC MES ÉlJlVES.

Le chat prenait l'argent. A la fin le pauvre homme S'en counit chez celui qu'il ne réveillait plus : Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme. Et reprenez vos cent écus.

Quels sont les personnages de la &ble ? — Quel en est le héros ? — Qu'est-ce qu*un savetier ? — Et un financier ? — Lequel est le plus riche des deux ? — Et le plus considéré dans le monde? — £t le plus heureux aux yeux du monde ? — Peut-on décider lequel est le plus heureux des deux sans connidtre leur vie ? — Les apparences ne sontelles jamais trompeuses ? — Le riche est-il toujours plus heureux que le pauvre ? — L'est-il ordinairement ? — Expliquez-vous, mademoiselle. — Etes-vous d'accord sur ce point, mesdames? — Louis XIV fut-il heureux? — Et Napoléon? — Pourquoi non? — Le contentement ne faitil pas le bonheur? — Louis- Philippe en exil était trèsriche : était-il heureux ? — La Fontaine fut-il heureux ? — Pourquoi ? — Voudriez- vous être savetier, George, ou préféreriez-vous être financier ? — On choisirait ^tous comme George, n'est-ce pas, madame ?

Pourquoi le savetier de La Fontaine chante-t-il? — Chante-t-on quelquefois quand on est heureux ? — Quand on chante, est-on toujours heureux? — Notre savetier était-il heureux et content ? — Etait-il beau à voir ? — Donnez-nous un synonyme de ouirf — Etait-il beau à entendre? — Avez-vous vu des hommes comme lui, qui font plaisir à voir ? — Étaient-ils savetiers ? — Tous les savetiers sont-ils contents?

De quel pays ftirent les sept sages ? — N'y eut-il que sept sages en Grèce? — Socrate est-il un des sept? — Et Platon ? — Ne furent-ils pas des sages ? — Qu'est-ce qu'un sage ? — Le sage est-il content ? — Chante-t-il ? — Avez-

vous vu des sages ? — Sont-ils nombreux ? — N'y a-t-îl pas plus de fous que de sages ? — Etes-vous un sage, George ?

— Etes-vous un fou? — N'y.a-t-il pas de milieu? — La plupart des hommes ne sont-ils pas quelquefois sages et souvent fous ? — Et les femmes, sont-elles toujours sages ?

— Notre savetier possëdait-il la sagesse ?

•Le financier chantait-il ? — Dormait-il ? — Etait-il pauvre ? — Pourquoi ne chante-t-il pas ? — Ne dort-il jamais ?

— Ne sommeille-t-il jamais? — Et vous, mon ami? — Quand dormez-vous et quand sommeillez-vous ? — Sommeillez-vous la nuit ? — Le savetier sommeillait-il sur le point du jour ? — Quelle différence y a-t-il entre sur le point du jour et au point du Jour f — Entre à qucUre heures et sur les quatre heures f — Où était-il sur le point du jour? — Que faisaitril là? — Etait-il malheureux de devoir se lever dès le point du jour pour travailler? — Comment savez-vous qu'il n'était pas malheureux ? — Chantait-il pour éveiller le financier ? — Celui-ci était-il heureux d'être éveillé ? — N'aimaitril donc pas le chant ?

— Expliquez-vous.

Où vend-on le manger et le boire ? — Et le dormir ?

— Le riche mange-t-il mieux que le pauvre ? — Pourquoi ?

— Dort-il mieux aussi ? — Pourquoi non ? — Si on vendait le sommeil, le savetier en achèterai t-il beaucoup ? — Et le financier ? — Lequel dormirait le mieux des deux ? — La providence est-elle injuste de ne pas donner tout au riche et rien au pauvre ? — Y art-il des compensations dans ce monde?

Pourquoi le financier a-t-il une entrevue avec son voisin? — Où a lieu Tentrevue? — Pourquoi le financier ne va-t-il pas chez le savetier au lieu de le faire venir en son hôtel ? — Le riche a-t-il l'habitude de se gêner ? —

Combien le savetier gagne-t-il par an ? — Le sait-il luimême ? — Le financier sait-il combien il gagne ? — £st-il plus facile de compter les gains du financier que ceux du savetier ?

Qu'est-ce qu*un gaillard? — Le financier était-il un gaillard ? — Est-il facile d'être gaillard quand on ne dort pas de toute la nuit ? — Et quand on a la tête pleine d'opérations financières? — Le savetier chanterait-il autant s'il calculait tout le jour combien il gagne par an ? — Quel est donc sa manière de compter ? — Combien gagnet-il par journée ? — Quelle différence j a-t-il eutrejoumée et jour^ entre an et année f — Que signifie chômer f — Combien le savetier gagne-t-il les jours qu'il faut chômer ? — Aimet-il ces jours-là ? — l'ourquoi pas ? — Y en a-t-il beaucoup dans Tau ? — An est-il ici mieux employé que année f — La Fontaine ne nous enseigne-t-il pas la propriété des termes aussi bien qu'une grammaire ? — Comment les fêtes ruinent-elles le savetier? — Expliquez cette expression tune fait tort à F autre, — Qu'est-ce qu'un curé et un prône ? — Que signifie charger son prône ? — Le savetier se plaint-il de son curé ? — Pourquoi ? — N'aime-t-il pas les saints? — Aime-t-il les anciens saints de son église mieux que les nouveaux ? — Expliquez-vous.

Pourquoi le financier rit-il ? — Rit-il souvent ? — Est-il naïf comme le savetier ? — Les gens simples sont-ils souvent naï& ? — Et les savants ? — Et les eufiints ? — Et les vieillards ? — Et le méchant ?

Pourquoi le financier doune-t-il de l'argent au pauvre ouvrier? — Est-ce pour lui donner le bonheur? — Pourquoi donc ? — Savait-il que l'argent empêche de dormir et de chanter ? — Et le savetier le soupçonnait-il ? — Combien d'argent le financier donne-t-il à son voisin ? — Etait-ce

beaucoup pour loi? — Et pour le savetier? — Celui-ci avait-il une ju»te idée de cent écus ? — Que fit-il de cette somme? — Est-ce l'usage qu'il &at iure de l'argent? — Le eaveiier dormit-il bien quand il fut riche ? — Éveilla-t-il encore le financier? — Et le fiuonder avalt-U trouvé le sommeil ? — I^e pauvre ouvrier ne se &tJgue-t^il pas des cent écus ? — Pourquoi ? — Que fit-il en conséquence ? — Fit-il bien? — Eussicï-vous fait comme lui? — Laquelle de ces deux vies choisiriez- vous ? — Avez-voos vu ces deux personnages dans la société ? — Malgré la fable, les hommes ne poursuivront-ils pas toujours les richeiises? — Pourquoi? — La fortune n'est-elle pas un élément du bonheur ? — Et l'étude ? — Et l'amitié et l'amour ? — Et la vertu ? — La tranquillité, la paix de l'âme, le contentement, ne donnent-t-ils pas le bonheur?

xvin.

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