LES YEUX.— ŒDIPE
1 Je vais vous interroger sur les jeux, mesdames.
Si tous' êtes bien atcentivos, ' vous répondrez à toutes les questions sans peine : je les enchaînerai et vous conduirai de l'une à l'autre.
Voyez-vous? — Les aniàent-ils? — Tons? — Le hibou ...i^-..i — Voit-il mieux le jour que la nuit ? — Et la ehoueUe ? — Et le chat-huant ? — Et votre chat, madame ?
La tflupe Toît-elle? — A-t-elle des yeux? — Aime-^elle la lumière? — Kt vous? — Aimez-vous les oiseaux des ténèbres ? — Aimez-vous les bommes-hibous ? — Et les hommes-taupes ?
Le lynx a-t-il une bonne vne? — Aussi bonne que la nôtre? — Et l'aigle? — Napoléon avait-il un œil d'aigle?
— Et le cardinal de Richelieu? — Et le comte Cavour? — . L'aigle voit-il loin ? — Le lynx a-t-il la vue perçante ?
— Voit-iMoin? — Quelle dilTérence y a-t-il entre l'homme qui a un œil d'nîgle et celui qui a un oeil de lynx? — Lequel des deux enviez-vous le plus ?
Le vieillard a-t-il d'aussi bons yeux que le jeune homme ?
— Pourquoi non? — Le myope voit-il de loin? — Comment tient-il son livre pour lire ? — £t le vieillard ? — A quoi lui servent les lunettes? — Pourquoi portez-vous des lunettes, madame? — Y a-t-il plus de lunettes en Amérique qu'en Europe ? — Pourquoi ?
L'aveugle voit-il ? — Et le borgne ? — Et le louche ? — Quel est le plus à plaindre des trois ? — Connaissez-vous une infirmité humaine plus grande que la cécité ? — N y at-il pas aussi une cécité intellectuelle ? — Peut-on la guérir ?
— Conmieut ?
N'admirez-vous pas le chien de l'aveugle ? — Mon ami, ue vous mettez-vous pas de côté pour laisser passer le chien de l'aveugle ? — Quel sentiment éprouvez-vous dans votre cœur quand vous voyez cet animal conduire cet homme ?
Connaissez- vous le vieil Œdipe ? — Et sa fille Ajitigone ?
— Le vieillard était-il aveugle ? — Aveugle de naissance ?
— Qui lui arracha les yeux ? — Etait- il conduit par un chien ou par sa fille ? — N'êtes-vous pas touché de le voir errant loin de sa patrie, appuyé sur le bras d'Antigone, et de lui entendre dire : '^ Ma fille, tes yeux voient pour toi et pour moi ?" — Désirez-vous entendre parler Œdipe exilé et errant ? — Ecoutez.
Œpipe. — "Fille d'un vieillard avengle, Antigone, en quelle contrée, en quelle ville sommes-nous arrivés? Qui accueillera aujourd'hui avec .une chétive aumône, Œdipe errant 1 II demande peu, il obtient moins encore, et ce peu lui suffit, car les souffrances, la vieillesse, et enfin mon courage m'enseignent la résignation. Mais, ma fille, si tu aperçois quelque siège dans un lieu profane, ou dans quelque bois sacré, conduis-moi, et arrêtes-y mes pas, afin de nous informer des lieux oh nous sommes. Étrangers en ce pays, nous devons apprendre des habitants ce qu'il convient de faire, et raceomplir.
Antioonb. — Œdipe, père infortuné, je yoîs dans le lointain les tours, qui entourent la ville. Le lieu oh nous sommes est sa* cré autant que mes yeux peuvent en juger, car il est parsemé de lauriers, d'oliviers, de vignes abondantes, et, sous le feuillage, de nombreux rossignols font entendre leurs chants mélodieux. Repose tes membres sur cette roche grossière, car tu as fait un long chemin, pour un vieillard.
Œdips. — Assieds-moi maintenant, et garde ton père aveugle.
N'êtes-vous pas émus ? — Ne sentez-vous pas le parfum attique? — Avez-vous jamais senti ce parfum dans Shakspeare ? — Quel spectacle préférez- vous, celui que présente Antigone auprès d' Œdipe, ou le fou auprès du roi Lear?
— Ne sont-ce pas deux grands spectacles ?
Suivrez-vous mon conseil, si je vous recommande de lire
cet CEdipe à Colonne, dont les premières lignes ont fût venir les larmes dans vos yeux ? — Ne désirez-vous pas connaître Sophocle, son auteur ?
Voit-on mieux avec deux yeux qu'avec un œil ? — De combien ? — Ne savez-vous pas que Bufibn dit d'un treizième?— Est-ce beaucoup ?
Les yeux du louche ont-ils la même direction ? — N'y a-t-il pas des caractères louches? — Qu'en pensez-vous?
— Ne préférez-vous pas une âme droite ?
Les yeux parlent-ils ? — Que disent-ils ? — Savez-vous lire Tâme dans les yeux ? — Les yeux du bœuf parlent-ils ? -^ Quels yeux préférez-vous, les yeux de bœuf de Junon ou les yeux couleur de mer de Vénus ?
Nos yeux ne sont-ils pas souvent aveugles pour nous-' mêmes ? — Pourquoi ? — Pouvons-nous échapper à l'œil de Dieu ? — N'est-il pas bon de penser que l'œil de Dieu est toujours sur nous ? — Pourquoi ?
xxni.
UNE ASECDOTl CAUCHEMA
Bonjour, mesdames ; bonjour, mon ami. Vous avez les yeux grc voua pleuré?— C eiear ; j'ù rêvé It Un mauvais rôve amie? Voua aves cauchemar. — Qu' chemar ? — C'est c rêve, im poids i:
sur nous pendant le sommeil et nous empêche de noua mouvoir, de parler, de respirer.
Je vais vous dire une anecdote à ce sujet, ou plutôt une histoire V rue. — Noua écoutons de toutes nos oreilles. — £lle noua a été racontée l'année dernière par un de mes élèves. — Qui est-ce ? — Vous êtes toujours curieuse, petite fille. — Pas plus que George. — C'est vrai; mais George a deux curiosités ii satisfeire, la sienne, et . . . — Oh ! monsieur, vous voulez dire la sœur de mademoiselle ; elle n'est pas curieuse autant que Louise, et que toutes les dames qui sont ici. Si vous la conntùssiez ! — J'espère que vous me présenterez h elle, et je sais qu'ellâ est parFailB ; calmez-vous, et écoutez l'histoire du cauchemar. Vous la direz ce soir h votre charmante amie. — J'écoute pour nous deux. — A la bonne heure! C'est un jeune homme qui parle ; il est en ce moment étudiant à Harvard.
^ Il fiiut savoir que je dors avec mon flrère. Tous les soirs quand nous allions nous coucher, il devenait triste, inquiet ; il avait peur de se mettre au lit. ' Ce maudit cauchemar, me dit-il un jour, me rendra fou. U vient presque toutes les nuits et je n'ose dormir. — Tu es un poltron. — Que n*es-tu à ma place, une nuit seulement, tu ne serais pas plus brave que moL C'est terrible; mes cheveux se dressent sur ma tête rien que d'y penser. — Mets un bonnet de nuit. — Ne badiue pas, je t'en prie. Imagine-toi un affreux vieillaixl, avec une figure comme Brigham YouDg, qui vient se coucher sur moi, pesant comme une montagne, et tenant fixés sur moi des yeux horribles ! — Eh bien I donne-lui un bon coup de poing sur la tête, au moment où il te lâche. — Tu as peut-être raison.' — Après cette conversation, nous nous mettons au lit. Je m'endors bientôt, mon frère aussi. Au milieu de la nuit, un cri qui fait trembler les vitres de la chambre me tire brusquement de mon sommeil. Mon frère était sur son séant et j'entendais battre son cœur. — ^ Que &is-tu ? Qu'y a-t-il? — C'est le cauchemar. — L'as-tu tué? — Je l'ai manqué ; il était là assis sur mes genoux ; je lui ai lancé mon poing : il était parti. — Laisse-moi dormir, et ne le manque plus, s'il revient — Non, je te jure; je me sens du courage.'
J'étais à peine rentré dans mon sommeil que je crie à mon tour, éveillé par la douleur de mon front; j'avais des tourbillons devant les yeux ; et j'entendais mon frère crier avec enthousiasme en sautant sur son lit: 'Victoire! victoire ! je ne t'ai pas manqué cette fois, tu ne reviendras plus, misérable, hideux monstre. Victoire ! mon frère, victoire! — Suis-je donc ton cauchemar? allume vite la bougie, et viens voir ce que tu as fait de mon front. — Il
était sur mon épaule; il ne reviendra pins! victoire! — K'enteiids-tn pas ? doune-moi de l'eau et ne tue plus tes cauchemars. — HélasI je l'ai manqué." — Cela peut paraître étrange, mais depuis ce jour mon frère n'a plus eu de cauchemar. Cest sans doute qu'il ee sentait brave, et la confiance qu'il a dans son poing a ramené le cslmo dans son esprit.