LE FRONT (SUITE
Kou8 sommes eu retard. Commen<;onB; cnr DOS montres n'attendent pas. — Quelle difTérence y at-il entre une montre et M. W.
Phillips, monsieur? — Oh I mademoiselle, voua voulez encore m'éloignerde mon Bujet. — Non, je vous jure, c'est peut voir si vous savez résoudre cette question que ma sœur m'a posée hier soir. — L'avez-voua rt-solue? — Non; mais j'ai maintenant la solution. — Je l'tù aussi: la montre marque les heures, et M. W. Phillips les fait oublier. — Oui, monsieur. — Votre orateur est comme les dames. — Merci, monsieur ; mais n'oubliez pas le front. — Le voilà.
Régulièrement il est droit; un front fuyant indique peu de rectitude dans le jugement. — Peut-on juger de l'intelligence par le front? — On le fait souvent, msùs on se trompe quelquefois. — Tous les fronts sont-ils semblables? — Vous savez déjà que non, puisqu'il y a des fronts droits et des fronts fuyants. — Est-ce tout? — Non, il y a des fronts élevés, des fronts bas ; il y en a de larges et d'étroits. Il y a des fronts pleins de bosses, comme celui de Michel-Ange. — Est-il bon d'avoir des bosses? — Que ferions-nous sans bosses ? nous n'aurions ni facultés, ni passions, ni sentiments. — Le front rougit, monsieur. — Oui, c'est le siège ■ de la candeur. Quand le front ne rougit pas, il n'y a dans l'âme ni candeur, ni pudeur. Connaissez-vous Phèdre?
— Oui, c'était la femme de Thésée, u*e8t-oe pas ? — Kii effet, et la belle-mère, ou la marâtre d'Hippolyte. Elle rougissait d'aimer Hippolyte. ^ Je ne suis pas une de ces femmes," dit-elle, '^ dont le front ne rougit jamais." . . . Vous avez le front pensif^ madame. — Oui, monsieur: vous lisez sur le front : je pensais aux malheurs de Phèdre ; mon père l'a vue mourir empoisonnée sur le théâtre. — A-t-il vu Phèdre ? — Non ; il a vu Rachel ; il croyait que c'était Phèdre. — Pourquoi frottez-vous votre front, petit ami ?
— Pour comprendre, monsieur: je ne connais pas ces deux dames. — Vous les connaîtrez plus tard ; mais ne frottez pas votre front pour trouver des idées; elles doivent sortir d'elle-mêmes.
Le vieillard a-t-il le front comme nous ? — Non ; il porte sur son front les rides de l'âge ; il est ridé. Quand on est dans la douleur, on a aussi le front ridé, et on babse le front ; on le pose dans ses mains quelquefois pour pleurer, comme fît Alfred de Musset, quand il eut perdu l'amour de sa bien-aimée. ^ J'ai posé mon ^ont dans mes mains," ditil, "et sangloté comme une femme." — Où dit-il cela ? — Dans une de ses plus grandes poésies, dans La Nuit de Décembre. — Qui est Musset, monsieur, et qui est sa bienaimée ? — Je désire beaucoup vous parler de lui et d'elle, madame, mais permettez-moi de ne pas répondre aujourd'hui. — Je suis femme et curieuse, je n'en dormirai pas la nuit prochaine. — Eh bien! accompagnez George: vous savez qu'il a une amie qui sait tout.
Le prince Bismark a un front puissant, n'est-ce pas, monsieur ? — Oui, mais le front de Jupiter est encore plus puissant ; c*est lui qui dit halte ! aux ambitieux qui troublent la terre. — Phidias a fait la statue de Jupiter, n'est-ce pas, monsieur ? — Oui, une statue idéale et vraiment divine. —
Où a-t-il trouvé son modèle ? — Dans son génie et dans une image sublime d'Homère. — Quelle est Timage d'Homère ? — La voilà : ^ Jupiter inclina son front : sa chevelure s'agita sur sa tête ; tout l'Olympe en trembla."
La prochaine fois vous commencerez à lire ici. L'éducation de votre oreille est faite : vous comprenez la parole française. La lecture va continuer la formation de votre vocabulaire ; elle vous apprendra aussi l'orthographe des mots, et achèvera de vous enseigner à parler correctement et à écrire de même, c'est-à-dire conformément aux lois de la grammaire. — Apprendrons-nous la grammaire ? — Non, pas en ce moment. — Comment apprendrons-nous l'orthographe ? — Par un procédé très-simple et très-efficace. Vous aurez à réciter de mémoire chaque jour six ou sept lignes. Après les avoir récitées, vous les écrirez, de mémoire aussi, sur la planche noire. Puis vous corrigerez la planche de votre voisin, et il corrigera la vôtre, le livre à la main. Cette obligation* d écrire de mémoire vous rendra attentives, mesdames, à chaque mot de votre leçon. Ce procédé produit des résultats qui étonnent. Au bout de quelques semaines, l'orthographe est parfaitement observée.
Quant à la récitation de la leçon, elle est destinée à former votre prononciation, et à vous faire prendre la cadence, l'harmonie, la note véritable de la langue. Cependant la plus grande partie de la leçon sera toujours, et jusqu'à la fîn, orale, et indépendante du livre.