LE FRONT.— WENDELL PHILLIPS
C'est cette partie de la figure. — Laquelle?
— Oh I mademoiselle, vous regardez votre bouquet, charmante distraction, mais distraction api'ès tout. Je réclame vos oreilles et vos yeui. — Pardonnez-moi, monsieur. — J'ai mis mon doigt sur mon front. Voilà!
Si jamais j'écrivais nos leçons pour ceux qui ne sont pab ici, les comprendraient-ils ? — Je ne le pense pas. — Pourquoi ? — Parce que vous parlez du geste sans cesse. — Eh bien ? — Vous ne pouvez pas écrire votre geste. — Et si mon lecteur s'imagine mon geste. — Comment se Timaginer ?
— C'est vrai ; mais que faire ? — Imprimez un front dans votre livre. — Quelle sottise vous dites ! . . Mais si mon lecteur a un professeur intelligent qui le guide et qui montre comme je fais ? — Oh ! alors, il comprendra tout. Les Français gesticulent beaucoup, n'est-ce pas, monsieur ?
— Oui, beaucoup : • ils ont l'éloquence du geste ; leur geste parle. Voulez-vous une anecdote sur ce sujet ? — Oui ; j*aime vos anecdotes : elles expliquent toujours quelque chose. — Eh bien ! en voici une.
Un jour le duc de La Rochefoucauld, dans son extrême vieillesse, était en tête-à-tête avec une dame aussi vieille que lui. La dame dit : ^ Monsieur le duc, il parsût que la Mort nous a oubliés vous et moi." O dieux ! si la Mort écoutait, si elle avait entendu ! elle se souviendrait, et couperait sans doute le fil de la vie des deux vieillards. La dame a parlé; c'est une imprudence. Que peut faire le duc? Doit-il parler aussi? Non, certes. En effet, il fait un geste seulement, un geste qui parle. Avec une grande émotion, il lève vivement son doigt et le met en croix sur la bouche, et puis tourne la main ouverte du côté de la dame un peu plus haut que l'épaule, pour signifier : *^ Oh ! madame, prenez garde I vous nous compromettez, ne dites plus un mot!"
Un anglais ne peut pas enseigner comme vous, monsieur,
car l'anglais ne gesticule pas, l'américain non plus. — Par-
donnez-moi, mademoiselle ; Téloquence appelle le geste. -^ Je n*ai pas vu nos orateurs gesticuler. — Comment ! et votre prince des orateurs ? — Qui, monsieur ? — Pouvezvons me le demander? I^L Wendell Phillips. — Uavezvous entendu parler ? — Oui, et j*eu bénis Dieu ; j*ai eu ce bonheur hier soir. — A-t-il parlé hier ? — Ne le savez-vous pas, n'étiez- vous pas présente ? — Non. — Avez-vous entendu sa conférence Lost arts f — Non, jamais. — Je vous plains et je vous blâme. — Pourquoi ? — Comment ! vous êtes d'Athènes, et vous n'allez pas entendre le premier des Athéniens, parlant sur l'art, sur le beau ; un athénien que la vieille Athènes, la vraie, l'antique Athènes eût acclamé ! — Il est radical, monsieur. — A-t-on toujours tort d'être radical ? A-t-il eu tort le jour où il a attatjué l'esclavage dans sa racine, brave comme un héros, héroïque comme uu sûnt, comme un apôtre de la vérité et de la justice? — H était beau alors. — Oui, beau comme Socrate, beau comme Washington et Lincoln, beau comme Jeanne d' Arc, beau comme Christophe Colomb, beau d'audace, de radicalisme dans l'enthousiasme de la justice. — Vous êtes enthousiaste aussi, monsieur. — Merci ! — Mais il aime les socialistes français ; les aimez-vous aussi ? — Franchement non ; mm ai-je raison ou tort ? Encore une fois le fameux ^ Que sais-je " de Montaigne est le refuge du sage. M. W. Phillips les admire et 6. Sand aussi. J'ai été frappé du jugement que cette grande femme porte sur Louis Blanc, un socialiste. — Dans quel livre ? — Dans son grand ouvrage, Histoire de ma vie, — Admire-t-elle Louis Blanc ? — Beaucoup. Elle m'a reroué profondément. Je me demande si le grand historien socialiste n'est pas le grand homme de l'avenir. — Le croyez-vous ? — " Que sais-je ? " Je vais l'étudier sérieusement. — Qu'a-t-il écrit ? — Ha écrit beau-
coup : c'est un philosophe, un historien, un réformateur. — Nommez ses livres, s'il vous plaît. — L Histoire de France ; r Histoire de dix ans ; les Lettres sur V Angleterre. — Sontce de grandes œuvres ? — N'en doutez pas : le présent et l'avenir auront à compter avec elles. — Faat-il les lire? — Vous verrez plus tard. Il y a tant de grands livres français que la vie d'un homme ne suffit pas à les lire. — Par oh devons-nous commencer? — Par les sommets: je vous les montrerai quand l'heure sera venue. Pour le moment, écoutez, parlez, ne lisez pas et gardez-vous, mademoiselle, de ne plus juger légèrement des hommes comme M. W. Phillips. — Je vois que j'avais tort, monsieur ; les Américaines ne sont pas plus obstinées que les Françaises ; elles se rendent, quand on les éclaire par de bonnes raisons. Mais le prince de nos orateurs, comme vous l'appelez, gesticule-t-il comme les Français? — Il ne dit rien, ne parle pas un instant, sans gesticuler ; et quel geste ! à tout moment un artiste grec le prendrait pour ûtîre une statue. — A-t-il du goût? — Le goût le plus pur. Je n'ai jamais rien entendu, ni rien vu de plus beau: pensée, parole, geste^ c'est l'idéal de l'éloquence. Jl a la mesure antique, le fameux '* ni trop ni trop peu." — Le préférez-vous à M. Thiers ? — Les compai'aisons sont souvent odieuses. — Pourquoi ? — Parce qu'elles font chercher des préférences, par conséquent noter des défauts, signaler des taches : c'est une occupation malsaine. — Que Êiut-il faire ? — Abandonnez-vous à admirer ; c'est une des plus grandes jouissances. — Mais vous n'avez rien dit du front. — Je vous promets d'en parler la prochaine fois.