‹ Causeries avec mes élèves (volume 2)Chapitre 29 sur 51 · LA GRENOUILLE ET LE BŒUF · texte numérisé non relu

LA GRENOUILLE ET LE BŒUF

La Fontaine a écrit une fable qui enseigne une morale semblable à celle de la fable de Florian. Connoissex-voug la grenouille? — Non.

— C'est un petit animal à quatre pattes, qui vit dans les marais, dans les eaux stagnantes.

Le soir des beaux jours, nous rentendons coasser au loin ; elle chante comme la cigale la douce poésie des champs. La grenouille vit le plus souvent au fond de l'eau, mais elle vient aussi à sa surface, et en sort quelquefois.

La grenouille de La Fontaine est en présence d*un bœuf. Voilà une image de la société humaine. Dans la société en effet il n'y a pas égalité de conditions : les uns sont grands, les autres sont petits ; les uns sont forts, les autres sont faibles ; celui-ci est riche, celui-là pauvre ; il y a des maîtres et des domestiques, de grande49 dames et de pauvres sei*vantes ; d'un côté les rois, de l'autre le peuple. Restons dans notre condition : le sort de la grenouille va nous édifier sur ce point.

Un jour donc que la grenouille était au bord de son étang, elle vit un gros bœuf qui passait majestueusement devant ses yeux émerveillés. Aussitôt la voilà prise d'envie ; elle, si petite, admire tant de grandeur. Pourquoi ne serait-elle pas grosse aussi? C'est bien difficile pour la grenouille ; j'ai peur qu'il ne lui arrive malheur. Elle se met à l'ouvrage cependant, elle s'étend, elle s'enfle, elle fait tout pour égaler le bœuf en grosseur. Elle n'était pas seule en présence du bœuf, elle avait avec elle sa sœur. Elle lui dit: ** Regarde bien, ma sœur, n'y suis-je pas encore ?" — " Nenni," répond celle-ci. Elle ne se désespère pas, mais continue à s'enfler, et puis dit de nouveau:" " M'y voici donc !" — " Point du tout," réplique sa sœur. — " M'y voilà," s'écrie la pauvre folle, après de nouveaux efforts. Et encore une fois sa compagne répond : '^ Vous n'en approchez point." La malheureuse flt tant qu'elle creva.

N'y a-t-il pas beaucoup de grenouilles parmi les hommes, et sont-elles moins punies que l'héroine de La Fontaine ? Lisons les vers du fabuliste.

CAUSERIES AVEC MES ÉLÈVES. lU

Une grenouille vit nn bœuf

Qui lui sembla de belle taille.

Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un œuf. Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille

Pour égaler l'animal en grosseur ;

Disant : regardez bien, ma sœur, Est-ce assez ? dites-moi ; n'y suis-je point encore ?

— Nenni. — M'y voici donc? — Point du tout — M'y voilà.

— Vous n'en approchez point. La diétive pécore

S'enfla si bien qu'elle creva.

Qu'est-ce qu'une pécore, monsieur? — C'est synonyme de animal, bête ; cela signifie ici personne stupide. — Et chêtivef — Ce qui est cliétif a peu de valeur : Pascal dit que la durée de notre vie est chétive ; si le rosier de votre jardin est chétif, mademoiselle, il ne vous promet pas de belles roses pour votre bouquet. Ce qui est cbétif n'a pas de force ; le lion de La Fontaine appelle le cerf " chétif hôte des bois," parce qu'il n'a pas pleuré aux obsèques de sa royale moitié, la lionne. Vous voyez que notre grenouille était de toutes manières une chétive pécore. — Que signifie nennif — Prononcez na-nî, mademoiselle; c^est une particule négative, comme non. Nenni est £unilîer et souvent très-joli.

Pourquoi la sœur de la grenouille ne retient-elle pas la pauvrette qui va à sa mort ? — Qu'en voulez-vous, mesdames ! les hommes sont-ils mieux avisés, meilleurs conseillers que les grenouilles ? Pourquoi la sœur de Didon, sœur Anne, laisse-t-elle, que dis-je? pousse-t-elle Tinfortunée reine de Carthage dans les bras d'Enée, et ne prévoit-elle pas qu'elle court à sa perte, à la mort, comme notre grenouille ? — C'est vrai, monsieur, les animaux de la fable sont comme nous. — Voilà pourquoi ils nous intéressent comme des frères. — La sœur de la grenouille

la pleura-t-elle ? — En doutez-vous? encore une foi» elle fit comme sœur Anne.

Il nous reste une demi-heure. Allez à la planche : je vous ferai une dictée. Ecrivez sur ma prononciation ; cela achèvera de former votre oreille. En outre, cet exercice vous apprendra à écrire correctement Je commence. .

Anecdotk.

En 18G8, un habitant de Chicago se présente à la porte du paradis ; il frappe : saint Pierre vient ouvrir. * ** Qui êtes-vous, dit-il, et d'où venez-vous ? " " Je suis Jacob Francis, et je ' viens de Chicago." — " Chicago ! réplique le saint étonné ; oîi est Chicago ?" — " En Amérique." — " Est-ce un petit village ?" — " Comment, saint Pierre, vous ne connaissez pas Chicago ! c'est une grande et puissante ville qui a plus de deux cents mille habitants." •* Cest étrange : vous êtes le premier qui arrive ici de Chicago.**

Epelez, mesdames, tour à tour, et corrigez vos &utes.

Ne dites pas tune grande ville, mademoiselle, dites u-ne. Je vous lirai la prochaine fois une page de Topffer ; vous verrez comme il rit de votre prononciation. — Oh ! monsieur, il n'est pas français, s'il t^e moque de nous* — Ne vous j fiez pas trop ; mais vraiment il est suisse.

CAU8EBIES AVEC MES ÉLÈVES.

y UN ANGLAIS QUI PARLE FRANÇAIS.

ToPETEE Toyï^eait en Suisse, et voulait paeser le col d'Antei-ne. Malht^ureusement il n'y uvait à Serves, ou il se trouvait, qu'un seul guide, qni était engagé par un touriste anglais. Que faire? Partager le guide avec l'Anglais, si c'est possible. Mais pour cela, il faut être introduit. Laissons parler le grand humoriste.

" L'Anglais ^tait assis en face du Mont-Blanc, que d'ailleurs il ne regardait pas. D venait de bâiller; je bâillai aussi en signe de sympathie. Je me trouvais comme présenté, comme introduit à lui. Lorsque le moment me parut propice : " Magnifique ! dis-je, sans m'adresser encore à lui, sublime spectacle!" Kien ne bougea, rien ne répondît. Je m'approchai :

" Monsieur, dis-je gracieusement, arrive sans doute de ChamonixP

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