‹ Causeries avec mes élèves (volume 2)Chapitre 35 sur 51 · LA FONTAINE (SUITE · texte numérisé non relu

LA FONTAINE (SUITE

Lisons l'éloge que Fénelon fit de La Fontaine aussitôt qu'il apprit sa mort. — Quand mourut-il ? — Le IS avril 169Ô. — Était-il vieui? — 11 avait Boixant«-treize ans neuf mois et dnq jours. — Quand est-il né? — Vmlà uu problème que je vous laisse a résoudre, mon ami. — Je te kiai ce eoir avec la sœur de mademoiselle.

Fénelon a écrit cet éloge eu laUn. — Il est en françùs dans notre livre. — Oui, il a été traduit par le duc de Boulogne bous les yeus de son précepteur, qui voulait par ce travail le bien pénétrer de la perte que ie monde venait de faire.

" La Fontaine n'est plus ! II n'rat pins ! et avec lui ont disparu les jeux badina, les ris folâtres, les grjces naïves et les doctes Muses. Pleurez, vous tous qui avez reçu du ciel un cœur et un esprit capables de sentir les charmes d'une poésie élégante, naturelle et sans apprêt. H n'est plus cet homme à qui il a été donné de rendre la négligence même de l'art préférable & son poli le plus brillant I Pleurez donc, nourrissons des Muses ; ou plutôt consolezvous : La Fontaine vit tout entier, et vivra éternellement dans ses immortels écrits. Par l'ordre des temps, il appartient ans siècles modernes; màs par son génie, il apparlîetit à l'antiquité, qu'il nous retrace dans tout ce qu'elle a d'excellent. Lisez-le, et dites si Anacréon a su

badiner avec plus de grâce ; si Horace a paré la philosophie et la morale d'ornements poétiques plus variés et plus attrayants; si Térence a peint les mœurs des hommes avec plus de naturel et de vérité ; si Virgile enfin a été plus touchant et plus harmonieux."

Quel bel éloge, monsieur ! — Oui et bien mérité. Il me plairait davantage encore s'il n'était pas un peu déclamatoire dans le ton. Que c'est différent de la simplicité de La Fontaine ! — N'aimez-vous pas cette page ? — C'est une question de style et de goût. Je ne veux pas critiquer ; seulement je préfère la manière de Bossuet ou de Pascal à celle de Fénelon. Il j en a qui sentent tout juste le contraire, et je ne puis les blâmer. — Toutes les idées sont justes ? — Oh ! parfaitement, excepté une. — Laquelle ? — La négligence de l'art dont Fénelon fait un mérite au Fabuliste. Personne ne travailla plus son vers et l'art que lui: lisez dans Walckenaer avec quel soin il composait. Un grand artiste ne peut être négligent ; La Fontaine ne l'est pas plus que Sophocle, ou Virgile, ou Racine, ou Raphaël, ou 6. Sand.

La Fontaine n'était-il pas distrait ? — Pas dans son art. n vivait sans cesse dans sa poésie ; de là ses distractions au milieu des hommes. — Il en avait de grandes, n'est-ce pas ? — Oui, mais il ne faut pas accepter toutes celles qu'on raconte. — Lesquelles ? — Je ne veux pas vous les dire. — Dites-nous les vraies distractions. — A la bonne heure ! Je les prends dans Walckenaer.

^ La Fontaine avait un procès, ne s'en inquiétait nullement, et restait à la campagne. Un de ses amis apprend que le procès va être 'jugé le lendemain, il en prévient La Fontaine et lui envoie un cheval, pour qu'il se rende à Paris, afin de solliciter ses juges. La Fontaine se met eu

route, puis, pour se reposer, il s'arrête chez une de ses connaissances, qui demeurait à une lieue de la capitale. Il est reçu avec joie, accueilli avec empressement, parle de vers, et oublie son procès : On Tinvite à coucher, il consent k rester, dort toute la nuit, et se réveille tard dans la matinée ; maïs en se réveillant il se rappeUe enfin le motif pour lequel il s*est mis en route ; il repart, arrive après le jugement rendu, et essuie les reproches de son ami. Sans se déconcerter, La Fontaine répond qu*il était bien aise au fond de cet incident, parce qu'il n'aimait ni à parler d'affaires, ni à en entendre parler."

^ Un jour Racine mena La Fontaine à ténèbres ; et, s'apercevant que l'Office lui paraissait long, il lui donna pour Toccuper un volume de la Bible. La Fontaine tomba sur la prière des Juifs, dans Baruch, et, ne pouvant se lasser de l'admirer, il dit à Racine : " C'était ud beau génie que Baruch ; qui était-il ? " Le lendemain et les jours suivants, lorsqu'il rencontrait dans la rue quelque personne de sa connaissance, après les compliments ordinaires, il élevait la voix pour dire : ^ Avez-vous lu Baruch ? c'était uTi grand génie I "

Un jour que le docteur Boileau, frère du poëte, parlait en sa présence de saint Augustin, il l'interrompit pour lui dire : '^ Saint Augustin est-il un aussi grand génie que Rabelais?" L'autre étonné lui répond: ^Monsieur de La Fontaine, vous avez mis vos bas à l'envers ce matin."

H quittait le monde réel et vivait dans l'idéal. Il était difficile de lui faire prendre part aux conversations vulgaires. '^ Une fois Le Verrier l'invite à dîner, dans l'espérance qu'il amuserait ses convives. La Fontaine mangea, et ne parla point Comme le dîner se prolongeait, il

0*ennuja, et se leva de taUe sous prétexte de se rendre h l'Académie. On loi fit observer qu'il n'était pas encore temps, et que deux heures venaient de sonner. ' Ah bien ! répondit-il, je prendrai le plus long,' et il sortit"

Madame de La Sablière, qui l'aimait comme une mère, lui dit un jour : '* En vérité, mon cher La Fontaine, vous seriez bien bête, si vous n'aviez pas tant d'esprit 1 "

Était-il toujours distrait? — Oui ; mais cela signifie qu'il était occupé ailleurs, dans un monde plus beau, dans le monde de la poésie. Quand il trouvait ce monde sur la teri'e, son esprit ne partait pas. H adorait II ne fut jamais distrait en présence des dames. Elles étaient pour lui des déesses ; il leur disait et le croyait trèssérieusement E a vu la princesse de Conti parée pour le bal } il ne peut l'oublier ; il la voit dans ses rêves de la nuit comme dans ceux du jour.

<< L'herbe l'aurait portée ; une fieur n'aurait pas

Reçu l'empreinte de ses pas. • . • "

Et à la duchesse de Bouillon :

^^ Vous portez en tous lieux la joie et les plaisirs ;

Allez en des climats inconnus aux zéphyrs,

Les champs se vêtiront de roses."

• H adorait les dames, monsieur, comme les fourmis. —

Pourquoi pas ? H était enthousiaste ; c'est pour cela qu'il

a mis au monde ses bêtes immortelles ; c'est par là qu'il

fut poëte et le plus heureux des hommes. Ecoutez M.

Taîne qui est aussi poëte, quand il consent à ne pas être

philosophe.

^^n était dans ce monde charmant où les hommes

sensés n'entrent jamais, qui n'est ouvert qu'aux simples

d'esprit, aux gens un peu fous, aux rêveurs. ... Il

oubliait le vrai caractère des choses et les voyait telles qu'il se les figurait. Il s'oubliait lui-même, il s'enfonçait si bien dans ses personnages fictifs, qu'il s'intéressait à eux, leur parlait, revenait à eux comme à d'anciens amis, leur donnait une place dans sa vie, s'effaçait devant eux et mettait au jour de véritables êtres.*'

^' Il était sans cesse dans le pays des rêves, des célestes visions. Il avait tous les jours ces émotions de l'âme qui font oublier la terre. Celui-là n'a pas vécu qui ne les a pas eues. Nous mangeons, nous dormons, nous songeons à gagner un peu de considération et d'argent ; nous nous amusons platement, notre train de vie est tout mesquin, quand il n'est pas animal ; arrivés au tenue, si nous repassions en esprit toutes nos journées, combien en trouverionsnous où nous ayons eu pendant une heure, pendant une minute, le sentiment du divin. Et ce sont cependant ces heures si dair-semées qui donnent du prix à notre vie. Une grosse toile vulgaire, uniforme, sur laquelle de loin en loin on aperçoit une belle fleur délicatement peinte, voilà rimage de notre condition ; celui-là seul est à envier qui peut montrer sur sa trame beaucoup de fleurs pareilles. Ni l'extérieur, ni le rang, ni la fortune, ni la conduite ou le caractère visible ne font l'homme ; mais le sentiment intérieur et habituel. • . . C'est dans ce fond intime qu'il Êiut regarder La Fontaine. Cest par là que la vie d'un poëte vaut quelque chose. Celui-ci s'est donné sans cesse le spectacle que ses vers nous offirent II a erré parmi des milliers de sentiments fins, gais et tendres ; son cœur lui a fourni une fête, la plus piquante, la plus gracieuse, toute nuancée de rêveries voluptueuses, de sourires malins, d'adorations fugitives. ... Bien des gens ne changeraient pas son cœur ni sa vie contre le cœur ou la vie du grand roi."

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Changeriez-vouB, madame? — Non, je préférerùs millo fois la vie de La Fontaine. — Tous les poëtes sont-ils heareux comme La Fontaine ? — Non, tnoDsieur, noua avons Byron et voua avez Molière qui ne furent guère à envier. Je voudrais savoir pourquoi les poètes qui vivent dans lo divin, comme ilit M. ïaiue, ne sont pas tous heureux. — Nous examiiierous peut-être cette question an autre jour.

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