UNE ANECDOTE
INSEIGNEMENT D JJGUES 1 OXFORD.
Si vous aviez douze pSches, qu'en feriez-vous, mademoiselle? — Je vous les donnerais iH)ur les partager à la classe. — Et vous, mon amî, que feriei-vouB d'une douzaine de pêches? — Je garderais la plus belle pour la sœur do mademoiselle; je parlagerws les autres en deux: il y en aurait une demie pour chacun do nous. — Mais il voua en rester^t encore une entière. — Oui, raonsîeur, elle serait pour vous. — Merci, cher anû. Et voua, madame, si vous aviez un beau bouquet de mngnet, vous le garderiez, n'estce paa? — Je le donneraîa à George.
Voilà nos fruits et nos fleura bien distribués. Contezmoi quelques anecdotes. N'en savez-vous aucune? Voyons, madame, je vois que voua pensez ; vous en avez une.
n'eftt-ce pas ? — Oui, mon frère m'en a raconte une qui me plaît: je la dirai du mieux que je puis.
Un savant français, membre de rAcadëmie, désirait s'assurer de l'état de l'enseignement des langues à Tuniyersité d'Ozford. Il y avait des amis dans le ccrps enseignant. Il leur annonce sa visite et l'objet de cette visite. L'université anglaise prit à cœur de donner de ses études une haute idée à l'académicien de Paris : pour cela, eUe imagine un moyen extraordinaire. Elle choisit une vingtaine de ses élèves, ceux qui connaissent le mieux, l'un le grec, l'autre le sanscrit, un troisième le fi*ançais, un autre l'espagnol, et ainsi de suite* Langues mortes et langues vivantes, tout était représenté par les vingt élus du Conseil académique. Ils ont l'ordre de s'habiller en paysans, et d'aller à la rencontre de l'étranger à quelque distance d'Oxford. Celui-ci s'avançait tranquillement, pensant à la haute importance de l'étude des langues, et au plaisir qu'il avait goûté depuis qu'il était sur le sol anglais de parler avec ses habitants comme s'il était né parmi eux. Tout-àcoup une apparence de paysan s'approche et lui demande en latin s'il ne peut lui rendre aucun service ; un autre l'aborde bientôt en allemand, et puis un troisième et un quatrième, enfin toute une troupe de paysans qui lui adressent la parole dans toutes les langues du monde. L'académicien tombait des nues. Il arrive à Oxford tout éperdu de ce prodige. " Messieurs, dit^il, aux professeurs anglais, ma mission est terminée ; je n'ai plus à examiner votre enseignement; vous êtes les premiers maîtres de l'univers. Votre science s'est répandue dans tous les environs, et vos paysans savent plus de langues que nos étudiants de Paris." Cependant il veut s'assurer si à
Oxford on enseigne aussi avec succès la langue des signes. On promet de lui présenter le lendemain le meilleur des élèves de cette classe. . . . Pour cela on donne des in* BtrucUons à un domestique de la maison, borgne et un peu bête, et on lui dit qu'il ait à s'entretenir par gestes avec un français qui est sourd. — Le tête-à-tête a lieu. — En voyant son homme, le savant montre un doigt ; l'autre en lève vivement deux; le savant en présente trois; et le domestique réplique en mettant son poing devant les yeux de l'académicien qui était émerveillé. — ^ Admirable ! ditil, en courant auprès des professeurs, nous nous sommes compris parÊdtement ; j'ai dit : il y a un Dieu ; il a répondu deux ; j'ai répliqué trois ; et il m'a montré son poing pour me dire : les trois personnes ne font qu'un seul Dieu."
L'édification du savant est complète. Il peut se retirer et rédiger son rapport à ses confrères de Paris sur les merveilles accomplies par l'enseignement d'Oxford.
Cependant le domestique arrive à son tour, tout rouge de colère. ^^ Oh ! ce misérable français, s'écrie-t^il, il est venu ici pour m'insulter. Il m'a dit par son geste que je n'avais qu'un œil ; je lui ai répondu que j'en avais deux ; il a riposté en soutenant que nous n'en avions que trois pour nous deux ; mais il était temps qu'il partît, car je lui ai montré le poing d'un Anglais."
C'est très-drôle, madame. Voilà comment on se comprend souvent dans la société, même quand on use de la langue des mots. On a chacun son idée; on n'écoute que son idée ; on s'y obstine sans entendre celle de son interlocuteur, qui de son côté en fait autant, et on ne sait même pas pourquoi l'on se tourne le dos ou l'on se montre le poing.
Aurons-nous Pascal demain, monsieur? vous nous Tavez promis il 7 a longtemps. — Oui ? — Vous nous avez promis beaucoup de choses, l'alouette, et le Col d'Anteme, et G. Sand. — Quand vous ai-je parlé de Pascal ? — Quand nous avons étudié'^ Le spectacle de ronivers." — Qu*ai-je dit ? — Vous avez admiré le nombre des étoiles, leur grau* deur, leur ëloignement. — Cela n'est pas Pascal. — Vous avez dit que les étoiles témoignent de la grandeur infinie de Dieu, et nous font sentir notre petitesse. — Et puis ? — Vous avez nommé Pascal et ses Pensées,, disant nu'aucun homme ne parla jamais aussi bien que lui de Thomme et de Dieu. — Oui, je m'en souviens aussi, monsieur, et je me rappelle que la sœur de mademoiselle a dit que vous ne devriez pas parler de Pascal, que des garçons de mon âge ne peuvent pas comprendre Pascal. — Tout doux, mon ami, vous paraissez devant moi terrible, quand vous êtes armé des foudres de Jupiter. — - Ce n'est pas Jupiter. — Sans doute ; ne voyez-vous pas que je veux dire les foudres de la sœur de mademoiselle. — Elle n'a pas de foudres, car elle est toujours bonne pour moi. — Oui, mais pour moi elle a des foudres. Dites-lui de ma part qu'elle est terrible et sans miséricorde. — Je ne veux pas la faire pleurer, monsieur. — Vous avez rabon : ne lui dites rien. Si vous comprenez Pascal denudn, je vous prie de me défendre auprès d'elle. — Je ne comprendrai pas. — Peut-être ; n'entendez-vous pas ceci : Dieu esl infiniment grand, l'homme est extrêmement petit ? — C'est facile. — Et ced : il Êiut nous humilier devant Dieu et attendre tout de lui et de nous-mêmes rien? — Je comprends. ■— C'est tout Pascal. Adieu.