LES OISEAUX
La sœur de mademoiselle m'a demandé pourquoi vous ne parlez pas des oiseaux. — Aime-t-elle les oiseaux? — Oui, et elle me demande tous les soirs si vous en avez parlé. — Que répondez-vous ? — Je suis obligé de répondre
toujours : pas encore. — Lui avez-yous dit que nous parlerions aujourd'lmi de Napoléon ? — Oui. — Aime-t^lle Napoléon? — Beaucoup, mais elle dit que vous le mettrez avec les oiseaux. — Comment ? — Que vous l'oublierez, et que probablement nous aurons une fable. — Pourquoi ? — Vous savez bien que vous ne tenez jamais vos promesses.
— Cest trop fort, mon cher garçon ; votre petite amie a une très-méchante langue. — Non, non, monsieur, c*est parce qu'elle est curieuse. — Curieuse ! ah I voilà son défaut, et vous mWiez dit qu'elle n'était pas curieuse. — Certainement non ; elle a une bonne curiosité. — £h bien ! de quoi voulez-vous que nous parlions aujourd'hui ? — Des oiseaux. — Et de Napoléon? — Après les oiseaux. — La sœur de mademoiselle sera-t-elle satisfaite ? — Oui, et je n'aurai plus tant de peine à vous défendre auprès d'elle. — J'en suis bien heureux.
Nous avons en France une femme et un homme célèbres, qui aiment par-dessus tout les oiseaux. — Le grand historien J. Michelet, n'est-ce pas? — Oui. — J'ai lu son livre si poétique, V Oiseau, — Voilà l'homme ; et la femme ? — Je ne sais pas. — Vous devriez deviner ; c'est notre femmeoiseau, c'est-à-dire la grande artiste. — Oui, G. Sand. — Elle a dit: ^4'homme-oiseau c'est l'artiste"; bien sûr, sa sympathie va droit aux oiseaux dans le monde des animaux.
Je suis bien aise d'avoir l'occasion de parler en même temps d'eux et d'elle. — Est-elle comme eux, monsieur ?
— Elle charme comme ils le fout par la beauté incomparable de sa langue ; Dieu l'a douée autant qu'eux de beauté et d'harmonie ; elle est la sœur des oiseaux, et ils le savent bien. <^ La sympathie des oiseaux m'est si bien acquise, que mes amis en ont été souvent frappés comme d'un fait
prodigieux. J'ai fait à cet égard des éducations merveilleuses ; les oiseaux sont les seuls êtres de la création sur lesquels j*aie exercé une puissance fascinatrice."
Les oiseaux Taiment comme ils aimaient saint François. Savez-vous quelle est sa plus grande antipathie?— ^ Les chats ? — Non. — Le serpent ? — Non. — Les chauvessouris? — Non, c'est un habitant de la ba8seKX)ur. — Le cochon ? — Vous y êtes cette fois.
^ J'ai eu une servante, dit-elle, qui avût la passion des cochons, et qui s'évanouissait de désespoir, quand elle les voyait passer entre les mains du boucher ; tandis que moi, élevée à la campagne, j'en ai toujours eu une terreur puérile, insurmontable, jusqu'au point de perdre la tête si je me vois entourée de cette gent immonde : j'aimerais cent fois mieux me voir au milieu des lions et des tigres."
Les tigres sont plus dangereux que les cochons, monsieur. — Sans doute, mademoiselle ; mais ne voyez-vous pas cette répulsion de l'artiste, qui surpasse tout? — Sa servante avait un singulier goût. — Oui, c'est une de ces affinités inexpliquables entre l'homme et certains êtres secondaires dans la création.
L'oiseau n'a-t-il pas des avantages que nous envions?-^ Si, beaucoup: il a le vol.— -Quelle supériorité sur nous, n'est-ce pas, qui n'avons pas même encore le ballon ? — Et l'adresse de son bec et de ses pattes. — Oui; pourriezvous faire son nid ? — Non, certes. — " C'est un chef-d'œuvre d'habileté, de sollicitude, et de luxe délicat"; une œuvre du plus tendre amour. — Et son chant — Oui, son chant ! quel artiste sur terre égale le rossignol !
*^ L'oiseau est chanteur, il est beau, il a la grâce, la souplesse, la vivacité, l'attachement, la morale. ... Il est le plus fidèle des animaux. Qu'on ne parle pas légèrement
des oiseaux. Il s'en faut de fort peu qu'ils ne nous valent : et comme musiciens et poëtes, ils sont naturellement mieux doues que nous. L'homme-oiseau, c'est l'artiste."
Miçhelet admire-t-il autant l'oiseau que 6. Sand?-* Oui, madame, il s'élève jusqu'au chant épique ; c'est une sublime poésie que ses chapitres sur le rossignol. — Devons-nous lire ce livre ? — Je vous le recommande : c'est un des plus beaux de notre temps. — Et son volume sur V Insecte ? — Aussi ; cependant conmiencez par V Oiseau. — Et Za Femme 1 — Non.— Et L* Amour ^ — Je l'admire, mais ne le lisez pas. — Et La Bible de r humanité f — Je n'ai pas lu encore ce volume. — Et Za Mer f — Vous pouvez le lire. Remarquez, mesdames, que je signale à votre lecture L' Oiseau seulement — Et les ouvrages historiques ? — Je vous les recommande tous, mais lirez-vous deux cents ans ? Je vous donnerai avant de vous quitter la liste des livres que je vous prierai de mettre dans votre bibliothèque, pour qu'ils soient les amis et les inspirateurs de votre vie. — Merci, monsieur, ce sera un trésor pour nous. — Adieu, mesdames. — Aurons-nous demain Napoléon ou l'alouette? — Faites-moi grâce de l'empereur, il nous reste tant à faire ! — Oui, nous irons à Maùmian EaU entendre votre Conférence sur Sainte-Hélène. — Je l'espère ; c'est pour ce motif que je désire ne pas en parler ici, pas plus que de Bossuet, d'Alfred de Musset, de La Rochefoucauld, de Racine, de Molière, et de vingt autres sujets qui seront traités dans ces Conférences.