‹ Causeries avec mes élèves (volume 4)Chapitre 23 sur 56 · VL · texte numérisé non relu

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est là plus artiste que jamais. Sa langue est simple, claire, naturelle, harmonieuse ; sa raison plus lucide, sa tête plus fortej dirait-on, qu'à aucun moment de sa vie. — N'a-t-il pas écrit sur l'Angleterre ? — Si, beaucoup : ses volumes sur Cromwell sont les meilleurs. — Il n*aime pas TAngleterre, n'est-ce pas, il est français. — Voilà encore une idée à corriger, madame. Les grands hommes de France sont sans préjugé national. Vous souriez ! Je dis les grands hommes, les Guizot, les Littré, les Renan, les Taine, et je parle sérieusement. J'ai comparé, et j'ai des convictions. — Taine aime-t-il l'Angleterre ? — Il est juste, im]3artial dans ses jugements. Vous lirez un jour ses beaux livres sur UArt^ sur L^Idéal^ ses Notes sur V Angleterre, son Histoire de la littérature anglaise, et vous admirerez sa noble et haute impartialité. Quel bonheur j'aurai le jour où je pourrai lire sur la France une œuvre de cette impartialité, écrite par un étranger aussi grand que M. Taine ! Je serais satisfait même d'un travail comme celui de Mme de Staël sur L'Allemagne, — Parlez encore, monsieur, nous comprenons par^iitement. — Oui, mesdames, tous les grands esprits sont impartiaux. Il y a un étranger que j'admire sous ce rapport et que je lis avec ''iîélice. — Est-ce un anglais ? — Non, c'est le grand poëte allemand, Goethe, que Sainte-Beuve, un autre maître impartial, appelle le plus éminent critique du 19"^ siècle. Lisez sa Gorrespondance avec Schiller , ses Mémoires, si vous voulez, mais surtout ses Entretiens avec Eckermann. C'est serein, élevé comme le plus beau ciel bleu. Il n'y a pas un nuage qui trouble cette âme sublime et immaculée. Mais ne lisez jamais le volume de Wilhelm Sclilegel : la jalousie et le fiel gâtent tous ses écrits. — Je l'ai entendu louer, monsieur. — Je vous juré, madame, qu'on vous a

trompée. — Ne juge-t-il pas bien Shakspeare ? — Si : c'était pour lui une arme puissante contre Molière et Racine. Il n'a pas voulu comprendre ceux-ci, pas plus qu'il n'a compris le grec Euripide. Du reste je connais en français une plus haute étude de Shakspeare que celle-là. — Nommez-la : nous la lirons plus tard. — Oui, vous la lirez, j'espère. Elle est de M. Guizot. Vous savez qu'il a traduit Shakspeare en entier, y compris les sonnets ? — Oui, nous le savons. — Eh bien ! en tête de cette traduction, vous trouverez un travail étendu, profond, qui vous montrera combien le grand historien comprend et admire le poète anglais. — Le préfère-t-il à Racine?- — Oui, mademoiselle.— Et vous, monsieur? — Et moi aussi, quoique mon admiration pour Racine soit très-grande. Les admirations ne se font pas tort dans notre tête. — Ne voulezvous plus parler de M. Guizot? — Encore trois minutes, si vous le permettez. Je ne veux pas m'écouter, car je ne finirais pas. — Ne finissez pas, monsieur, nous ne sommes pas fatiguées. — Il le faut bien. Voyez comme la pendule marche. ... Je vous recommande donc de lire encore de M. Guizot le 4® volume de 1' Histoire de mon teiïvps^ sur son ambassade à Londres du temps du roi Louis-Philippe. Il y voit tous les jours l'aristocratie anglaise et la cour, Victoria, le prince Albert, Palmerston, Lord Holland et sa famille. Il juge et aime tout ce monde. Lisez là sa visite à Westminster Ahhey^ en compagnie de Lord Macaulay. Celui-ci lui expliquait tout. Il parlait si bien ! " Il avait presque autant de plaisir à parler que j'en avais à l'écouter." L'historien anglais a-t-il jamais reçu un pareil compliment d'une telle bouche ? — Jamois, jamais, monsieur. — Quel écouteur, n'est-ce pas ! Vous voyez qu'on est -tour à tour orateur et écouteur en France ? —

Vous avez raison, monsieur ; nous sommes convaincues. Nous avons perdu une idée fausse. — Oui, voilà une bonne perte, vraiment! elle constitue un gain. — N'avez-vous pas été sévère pour W. Schlegel ? — Non, mademoiselle. Pour vous en convaincre, faites ceci. — Quoi? — Prenez les Entretiens de Goethe : ouvrez le second volume à la table alphabétique, au nom de Schlegel, et lisez : vous trouverez que mon jugement est moins sévère que celui du poëte. Adieu !

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