‹ Causeries avec mes élèves (volume 4)Chapitre 24 sur 56 · LA FIGURE, LE VISAGE, LA PHYSIONOMIE · texte numérisé non relu

LA FIGURE, LE VISAGE, LA PHYSIONOMIE

AvEz-vous encore une observation à me faire au sujet de notre dernière discussion, mesdames ? — Oui, monsieur. C'est une question. — Je vous écoute, mais n'oublions pas de parler de la physionomie. — N'y a-t-il pas en France des critiques ijijustes com^me W. Schlegel ? — Je n'en connais pas d'aussî' haineux. — V. Cousin admire-t-il assez les .génies étrangers ? —Je ne le pense pas; du moins il exagère la beauté et les vertus des femmes illustres du 17® siècle. — Est-ce tout ? — Que voulez-vous dire ? — Que dit-il de Corneille? — Ah! vous avez \\x Du vrai, du heau^ et du bien. Je vous en félicite : c'est un bon livre, malgré l'excessive admiration de l'auteur pour Corneille. — Que dit-il de lui ? — Il commence ainsi : " A nos yeux, Eschyle, Sophocle et Euripide ensemble, ne balancent point le seul

Corneille." — Est-ce vrai, monsieur ? — C'est l'opinion d'un grand homme qui se trompe peut-être. Cela tient à son point de vue. — Quel est son point de vue ? — C'est que Corneille éveille plus l'admiration qu'aucun autre poète, et que l'admiiation est le plus beau des sentiments tragiques. C'est aussi l'opinion de Goethe. — N'est-ce pas possible, monsieur? — Mais sans doute. Savez-vous ce que disait Napoléon k Sainte-Hélène ? — Non. A-t-il parlé de Corneille ? — Oui. — Qu'a-t-il dit ? je suis curieuse de le savoir. — Il a dit : " La tragédie du grand Corneille est de nature à faire des héros ; s'il avait vécu de mon temps, je l'aurais fait prince." — C'est bien beau ; l'empereur aimait les héros, n'est-ce pas ? — Oui, il en avait besoin. — Pensez-vous comme M. Cousin ? — Pas exactement ; mais l'admiration pour un génie comme Corneille ne peut déplaire à personne. Je ne connais aucun poëte qui inspire plus de sympathie que lui. Et puis, M. Cousin n'insulte pas aux rivaux de Corneille. — Que dit-il de Shakspeare ? — Ecoutez ; je lis : " Shakspeare est supérieur à Corneille par l'étendue et la richesse du génie dramatique ; la nature humaine tout entière semble à sa disposition. ... Il excelle dans la peinture des passions terribles et gracieuses." — Il préfère donc Shakspeare ? — Je ne voulais pas tout vous dire, mademoiselle, mais vous me mettez au pied du mur. — Je fais comme Mme de Staël avec Talleyrand. — Oui, mais je n'échappe pas comme lui. Eh bien ! M. Cousin continue : " Corneille a moins d'imagination, mais il a plus d ame ; moins varié que Shakspeare, il est plus profond ; les spectacles qu'il donne sont plus sublimes et plus délicats." — Je ne le crois pas, monsiem*. — Je vous en prie, vous et moi, restons ensemble dans le " Que sais-je ? " de Montaigne. 11 fait si bon là. Plus nous étudions, plus

souvent nous nous réfugions dans ce doute. Les ignorants douteut-ils jamais ? — Non ; ils affirment toujours.

Mais qu'est-ce que la physionomie ? est-ce aussi le miroir de 1 ame ? — Oui, madame ; cependant c'est autre chose que le \ isage. Celui-ci est le miroir des émotions, des sentiments du moment, du quart-d'heure, comme nous disons. — Et la physionomie ? — C'est plus permanent ; c'est le miroir de l'état habituel de l'âme ; elle exprime les qualités constantes de l'esprit et du cœur. — Avons-nous toujours le même visage ? — Il s'en faut bien ! le visage est très-mobile, on en change souven.. — Ne dit-on pas faire un bon visage? — Si, et aussi faire un mauvais visage. Il y a des personnes qui ont deux visages. Comprenez-vous ? — Oui, je pense : un devant le monde et un derrière, n'est-ce pas ? — Oui ; aimez-vous ces gens-là ? — Au contraire. — Fait-on aussi deux physionomies à volonté 'i — Non, certes. — Est-il facile de lire sur la physionomie ? — Non ; c'est très-difficile.

— C'est l'étude des physionomistes. Il y a encore un synonyme de figure : c'est face. — C'est comme en anglais. — Ne pensez pas à l'anglais, mon ami ; il vous trompe. — Qu'est-ce que face signifie, monsieur ? — C'est un terme noble. Des exemples vous feront comprendre. On dit: la face de Jésus-Christ, la face royale. J. J. Kousseau a écrit cette phrase : " Il me reste un seul plaisir au monde, celui de voir la face d'un honnête homme." — Mais ne dites-vous pas en français, monsieur, une face de chienne ?

— Si ; qui vous a enseigné cela ? — J'ai entendu mon frère le prononcer ; c'est dans Molière qu'il lit tous les soirs à mon père. — Cela est vrai. — Mais ce n'est pas noble, monsieur. — Vous avez raison ; c'est le contraire. Cicéron disait que Catilina avait une face de conspirateur.

— Mais je ne comprends pas. — C'est comme pour con-

stater, pour accuser une profanation de cette noble partie du corps, que l'homme porte levée vers le ciel.

Nous avons fini. Nous aurons les yeux lundi prochain.

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