LA FIGURE. — MONTAIGNE
VoiiA un miroir au mur, entre les deux fenêtres. Le voyez-vous, monsieur ? — Non. — Je le crois bien, il est derrière vous. Retournezvous. Le miroir est devant vous maintenant; le voyez-vous ? — Oui, je le vois. — Où est-il ? — Il est entre les fenêtres, suspendu au mur. — Je m'y vois; vous y voyez-vous? — Je m'y vois aussi. ... Je vous imite, monsieur, mais vous n'expliquez pas ce que y signifie. — Non certes, je ne veux pas expliquer. On ne comprend pas les explications, quand on commence l'étude d une langue. — Que dois-je faire, monsieur?— Ecoutez, je vous en prie, imitez-moi, comme vous dites, et comprenez, en devinant un peu. — Que signifie y dans ce cas-ci? — Dites-le à monsieur, mademoiselle. — Cela signifie, je pense, je me vois dans le miroir. Mais pourquoi parlez-vous du miroir, quand vous annoncez la figure? — C'est pour parler français et vous l'apprendre. J'avais besoin de mettre le mot miroir dans ma chaîne. — Pardonnez-moi, monsieur : je sais que vous avez
toujours raison et que nous vous comprenons sans dictionnaire, ni grammaire. Je fais des objections pour parler
— A la bonne heure ! parlez, parlez beaucoup. Souvenez vous de notre dicton : fit fabricando faber.
Connaissez-vous Montaigne ? — Non, monsieur. — Et Shakspeare ? — Oh que oui ! — Avait-il une bibliothèque ?
— Comment en douter, lui qui savait tout ? — C'est bien, mais il n'avait pas appris tout dans les livres. Lisait-il Montaigne ? — Je ne sais pas. — H le lisait ; son exemplaire des Essais de Montaigne est au British Muséum, avec sa signature. — Connaît-on les autres livres du grand poëte ? — Non, mademoiselle ; on connaît ce seul livre de Shakspeare. — En êtes-vous sûr, monsieur? — Je me repose sur M. Emerson. C'est une bonne autorité, n'est-ce pas ? — Excellente.
Lisez sa belle étude intitulée : Montaigne, or the skeptic.
— Dans quel volume, monsieur ? — Dans Représentative men ; ne le connaissez-vous pas ? — Non, j'en ai entendu parler. — Vous ne connaissez donc pas tout Emerson ? — Non, certes. — Et vous avez lu Dickens en entier ? — Oui.
— Hélas ! vous ne mettez pas la main sur les grands livres, sur ceux qui éclairent, qui élèvent, qui inspirent, qui font penser. Vous ne lirez jamais assez Emerson. Voulez-vous écouter un bon conseil ? — Oui, bien volontiers.— Lisez tout de suite ce beau, ce magnifique chapitre " Boohs " dans le volume " Society and solitude"
Mais je parlais de Montaigne. — Quand vivait-il ? — Au seizième siècle. — Voilà trois siècles. — Oui, et voilà trois siècles, il a étudié une langue étrangère, une langue ancienne même, sans dictionnaire ni grammaire, comme vous étudiez le français. — Est-ce possible ? — Oui, madame ; avons-nous avancé beaucoup depuis Montaigne
dans renseignement ? — Je ne sais pas ? — Comment . ne voyez-vous pas notre position ? — Non. — Montaigne est devant, nous sommes derrière. — Comment a-t-il appris le latin ? — Ecoutez : il a commencé quand il était tout petit. — Qui était son maître ? — Un allemand. — Parlaitil bien français ? — Heureusement non ; il n'en savait pas un mot. — Qu'a-t-il fait ? — Il a parlé latin. — A-t-il expliqué les leçons au petit garçon ? — Impossible, puisqu'il n'avait pas le français à sa disposition. — Avait-il une grammaire ? — Ni grammaire ni dictionnaire, nous dit Montaigne au chap. xxv des Essais. — Que faisait le petit garçon ? — H faisait tout juste comme vous. Il écoutait son maître, il répondait à son maître ; et comme vous aussi il était curieux et faisait des questions. — Parlait-il français avec son père et sa mère ? — Pas un mot. Le français était mis à la porte au château de Montaigne, comme l'anglais est mis à la porte ici. — La famille pariait-elle latin ? — Oui, comme elle pouvait. Il y avait défense pour tous de parler français en présence du petit garçon ; père, mère, domestiques, femmes de chambre devaient parler latin ou gesticuler. — Cet enseignement a-t-il réussi ? — Ecoutez Montaigne lui-même : " J'avais appris le latin sans livre, sans grammaire ni préceptes, et je le parlais aussi bien que mon maître." — C'est prodigieux, monsieur. — Pardon ! c'est naturel. . . . Vous avez des enfants, madame ? — Oui ; j'en ai deux. — Quel âge ont-ils ? — Ils ont cinq ans et demi. — Vous voulez dire : l'un a cinq ans et demi. Et l'autre? — Il a cinq ans et demi aussi. — Ah ! je comprends. Ce sont des jumeaux. — Oui, monsieur, deux bonnes petites filles. — Ce sont «les jumelles dans ce cas. Parlent-elles anglais ? — Comme «loi. — Et mieux que moi ? — Oui. — Cependant je con
nais la grammaire mieux qu'elles. — Il n'importe: elles parlent beaucoup mieux que vous. — Est-ce prodigieux ? — Non; c'est naturel. — Il en fut de même pour Montaigne, et nous voilà bien d'accord, j'espère. Il suffit de s'expliquer pour s'entendre.
Mais voyons ! comment avons-nous commencé notre leçon? — Par le miroir, monsieur. — C'est cela, mon ami. Et comment avons-nous quitté le miroir ? — C'est la faute de mademoiselle. — Qu'a-t-elle donc fait ? — Elle a demandé
pourquoi vous parliez du miroir. — Qu'ai-je repondu?
Je ne m'en souviens pas. — Aidez les souvenirs du petit garçon, s'il vous plaît, mesdames. — Vous avez dit que
vous vouliez mettre le miroir dans votre chaîne. C'est
bien, j'y suis. Je voulais dire : le visage est le miroir de l'âme. — Qu'est-ce que l'âme ?— C'est la meilleure moitié
de l'homme. — La femme, monsieur? — La femme! ...
Pourquoi riez-vous, monsieur ? — Mais c'est admirable ! mademoiselle, vous faites un bon mot, sans le savoir.