VISAGE
Qu'est-ce que l'âme ? — Nous savons maintenant que ce n'est pas la femme. — Avez-vous ouvert le livre défendu? — Non, je l'ai demandé à mon frère. Il a bien ri ; il pleurait de rire.
^ Le visage est le miroir de l'âme. Il exprime nos émotions, nos sentiments, nos sympathies, notre plaisir, notre
déplaisir, notre joie, notre tristesse. — Et quand on n'a ni émotions, ni sentiments, monsieur ? — Alors on n'a pas de visage. N'avez-vous jamais vu des personnes sans visage ? — Si, j'en ai vu. — Etaient-elles belles ? — J'en ai vu de belles. — Vraiment ! sans visage ? — Elles avaient une figure régulière, de beaux traits, mais elles ne me plaisaient pas. — N'avez-vous jamais vu des figures irrégulières, point belles, qui vous charmaient ? — Si, monsieur, elle» me paraissaient très-belles. — Voilà le visage. Voyez» vous que l'âme est la meilleure moitié de l'homme. Que préférez -vous, une belle figure ou un beau visage ? — Un beau visage. — Voilà pourquoi Mirabeau était superbe à la tribune, cent fois plus beau que le duc de Buckingham. Voilà pourquoi ce petit, très-petit vieillard que la France bénit, et que l'histoire placera au premier rang des pères de la patrie, M. Thiers, est grand de dix pieds quand il parle, si grand qu'on ne voit que lui. Savez-vous quel âge il a ? — Non, je sais qu'il est très-âgé. — Oui, il a 78 ans. Son ancien adversaire politique, M. Guizot, est plus âgé de dix ans. Le travail tue-t-il, abrège-t-il la vie ? — Il paraît que non. — Sans doute: voyez ces deux travai Heurs ! — M. Guizot travaille-t-il encore, monsieur ? — Autant que jamais. 11 achève en ce moment une Histoire de France en cinq gros volumes, qui sera immortelle, j'en suis sûr. — Est-ce aussi important que son Histoire de la Civilisation en Europe ? — Connaissez-vous ce livre, madame? — Non, monsieur, pas encore, mais mon frère l'a étudié à l'université de Harvard et il l'admire beaucoup. — Eh bien ! je n'ai pas répondu à votre question. Voici : le style ae M. Guizot est même plus beau dans ce dernier ouvrage que dans les précédents. — L'avez-vous lu monsieur? — J'ai lu les trois premiers volumes. L'auteu»
est là plus artiste que jamais. Sa langue est simple, claire, naturelle, harmonieuse ; sa raison plus lucide, sa tête plus forte, dirait-on, qu'à aucun moment de sa vie. — N'a-t-il pas écrit sur l'Angleterre ? — Si, beaucoup : ses volumes sur Cromwell sont les meilleurs. — Il n'aime pas l'Angleterre, n'est-ce pas, il est français. — Voilà encore une idée à corriger, madame. Les grands hommes de France sont sans préjugé national. Vous souriez ! Je dis les grands hommes, les Guizot, les Littré, les Renan, les Taine, et je parle sérieusement. J'ai comparé, et j'ai des convictions. — Taine aime-t-il l'Angleterre ? — Il est juste, impartial dans ses jugements. Vous lirez un jour ses oeaux livres sur L'Art, sur L'Idéal, ses Notes sur V Angleterre, son Histoire de la littérature anglaise, et vous admirerez sa noble et haute impartialité. Quel bonheur j'aurai le jour où je pourrai lire sur la France une œuvre de cette impartialité, écrite par un étranger aussi grand que M. Taine ! Je serais satisfait même d'un travail comme celui de Mme de Staël sur L'Allemagne. — Parlez encore, monsieur, nous comprenons parfaitement. — Oui, mesdames, tous les grands esprits sont impartiaux. Il y a un étranger que j'admire sous ce rapport et que je lis avec délice. — Est-ce un anglais ? — Non, c'est le grand poëte allemand, Goethe, que Sainte-Beuve, un autre maître impartial, appelle le plus éminent critique du 19e siècle. Lisez sa Correspondance avec Schiller, ses Mémoires, si vous voulez, mais surtout ses Entretiens avec Eckermann. C'est serein, élevé comme le plus beau ciel bleu. Il n'y a pas un nuage qui trouble cette âme sublime et immaculée. Mais ne lisez jamais le volume de Wilhelm Schlegel : la jalousie et le fiel gâtent tous ses écrits. — Je l'ai entendu louer, monsieur. — Je vous jure, madame, qu'on vous a
trompée. — Ne juge-t-il pas bien Shakspeare ? — Si : c'était pour lui une arme puissante contre Molière et Racine. Il n'a pas voulu comprendre ceux-ci, pas plus qu'il n'a compris le grec Euripide. Du reste je connais en français une plus haute étude de Shakspeare que celle-là. — Nommez-la : nous la lirons plus tard. — Oui, vous la lirez, j'espère. Elle est de M. Guizot. Vous savez qu'il a traduit Shakspeare en entier, y compris les sonnets ? — Oui, nous le savons. — Eh bien ! en tête de cette traduction, vous trouverez un travail étendu, profond, qui vous montrera combien le grand historien comprend et admire le poète anglais. — Le préfère-t-il à Racine ? — Oui, mademoiselle.— Et vous, monsieur? — Et moi aussi, quoique mon admiration pour Racine soit très-grande. Les admi • rations ne se font pas tort dans notre tête. — Ne voulezvous plus parler de M. Guizot? — Encore trois minutes, si vous le permettez. Je ne veux pas m'écouter, car je ne finirais pas. — Ne finissez pas, monsieur, nous ne sommes pas fatiguées. — Il le faut bien. Voyez comme la pendule marche. ... Je vous recommande donc de lire encore de M. Guizot le 4e volume de 1' Histoire de mon temps, sur son ambassade à Londres du temps du roi Louis-Philippe. H y voit tous les jours l'aristocratie anglaise et la cour, Victoria, le prince Albert, Palmerston, Lord Holland et sa famille. Il juge et aime tout ce monde. Lisez là sa visite à Westminster Abbey, en compagnie de Lord Macaulay. Celui-ci lui expliquait tout. Il parlait si bien ! " Il avait presque autant de plaisir à parler que j'en avais à l'écouter." L'historien anglais a-t-il jamais reçu un pareil compliment d'une telle bouche ? — Jamais, jamais monsieur. — Quel écouteur, n'est-ce pas ! Vous voye* qu'on est tour à tour orateur et écouteur en France? —
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Vous avez raison, monsieur ; nous sommes convaincues. Nous avons perdu une idée fausse. — Oui, voilà une bonne perte, vraiment! elle constitue un gain. — N'avez-vous pas été sévère pour W. Schlegel ? — Non, mademoiselle. Pour vous en convaincre, faites ceci. — Quoi? — Prenez les Entretiens de Goethe : ouvrez le second volume à la table alphabétique, au nom de Schlegel, et lisez : vous trouverez que mon jugement est moins sévère que celui du poète. Adieu !