UNE ANECDOTE. — LE CAUCHEMAR
Bonjour, mesdames ; bonjour, mon ami. Vous avez les yeux gros; avezvous pleuré ? — Oui, monsieur; j'ai rêvé la nuit. — Un mauvais rêve de votre amie? Vous avez eu peut-être un cauchemar. — Qu'est-ce qu'un cauchemar ? — C'est comme un horrible rêve, un poids incommode qui pèse sur nous pendant le sommeil et nous empêche de nous mouvoir, de parler, de respirer.
Je vais vous dire une anecdote à ce sujet, ou plutôt une histoire vraie. — Nous écoutons de toutes nos oreilles. — Elle nous a été racontée l'année dernière par un de mes élèves. — Qui est-ce ? — Vous êtes toujours curieuse, petite fille. — Pas plus que George. — C'est vrai ; mais George a deux curiosités à satisfaire, la sienne, et . . . — Oh ! monsieur, vous voulez dire la sœur de mademoiselle ; elle n'est pas curieuse autant que Louise, et que toutes les dames qui sont ici. Si vous la connaissiez ! — J'espère que vous me présenterez à elle, et je sais qu'elle est parfaite ; calmez-vous, et écoutez l'histoire du cauchemar. Vous la direz ce soir à votre charmante amie. — J'écoute pour nous deux. — A la bonne heure ! C'est un jeune homme qui parle ; il est en ce moment étudiant à Harvard
" Il faut savoir que je couche avec mon frère. Tous les soirs quand nous allions nous coucher, il devenait triste, inquiet ; il avait peur de se mettre au lit. ' Ce maudit cauchemar, me dit-il un jour, me rendra fou. Il vient presque toutes les nuits et je n'ose dormir, t- Tu es un poltron. — Que n'es-tu à ma place, une nuit seulement, tu ne serais pas plus brave que moi. C'est terrible ; mes cheveux se dressent sur ma tête rien que d'y penser. — Mets un bonnet de nuit. — Ne badine pas, je t'en prie. Imagine-toi un affreux vieillard, avec une figure comme Brigham Young, qui vient se coucher sur moi, pesant comme une montagne, et tenant fixés sur moi des yeux horribles ! — Eh bien ! donne-lui un bon coup de poing sur la tête, au moment où il te lâche. — Tu as peut-être raison.' — Après cette conversation, nous nous mettons au lit. Je m'endors bientôt, mon frère aussi. Au milieu de la nuit, un cri qui fait trembler les vitres de la chambre me tire brusquement de mon sommeil. Mon frère était sur 6on séant et j'entendais battre son cœur. — ' Que fais-tu ? Qu'y a-t-il? — C'est le cauchemar. — L'as- tu tué? — Je l'ai manqué ; il était là assis sur mes genoux ; je lui ai lancé mon poing : il était parti. — Laisse-moi dormir, et ne le manque plus, s'il revient. — Non, je te jure ; je me sens du courage.'
J'étais à peine rentré dans mon sommeil que je crie à mon tour, éveillé par la douleur de mon front; j'avais des tourbillons devant les yeux ; et j'entendais mon fière crier avec enthousiasme en sautant sur son lit : i Victoire ! victoire ! je ne t'ai pas manqué cette fois, tu ne reviendras plus, misérable, hideux monstre. Victoire ! mon frère, victoire ! — Suis-je donc ton cauchemar ? allume vite la bougie, et viens voir ce que tu as fait de mon front. — TJ
fiait sur mon épaule ; il ne reviendra plus ! victoire ! — N'entends-tu pas? donne-moi de Feau et ne tue plus tes cauchemars. — Hélas ! je l'ai manqué.' — Cela peut paraître étrange, mais depuis ce jour mon frère n'a plus eu de cauchemar. C'est sans doute qu'il se sentait brave, et la confiance qu'il a dans son poing a ramené le calme dans son esprit"