LE COCHET, LE CHAT, ET LE SOURICEAU
Un souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu,
Fut presque pris au dépourvu.
Voici comme il conta Paventure à sa mère. J'avais franchi les monts qui bornent cet état,
Et trottais comme un jeune rat
Qui cherche à se donner carrière, Lorsque deux animaux m'ont arrêté les yeux :
L'un doux, bénin, et gracieux, Et l'autre turbulent, et plein d'inquiétude ;
Il a la voix perçante et rude,
Sur la tête un morceau de chair, Une sorte de bras dont il s'élève en l'air
Comme pour prendre sa volée,
La queue en panache étalée.
Or, c'était un cochet, dont notre souriceau
Fit à sa mère le tableau Comme d'un animal venu de l'Amérique.
Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras,
Faisant tel bruit et tel fracas,
Que moi, qui grâce aux dieux de courage me pique
En ai pris la fuite de peur,
Le maudissant de très-bon cœur.
Sans lui j'aurais fait connaissance Avec cet animal qui m'a semblé si doux :
Il est velouté comme nous, Marqueté, longue queue, une humble contenance Un modeste regard, et pourtant l'œil luisant.
Je le crois fort sympathisant Avec messieurs les rats ; car il a des oreilles
En figure aux nôtres pareilles.
Je l'ailais aborder, quand d'un son plein d'écla'
L'autre m'a fait prendre la fuite.
Mon fils, dit la souris, ce doucet est un chat,
Qui, sous son minois hypocrite,
Contre toute ta parenté
D'un malin vouloir est porté.
L'autre animal, tout au contraire,
Bien éloigné de nous mal faire, Servira quelque jour peut-être à nos repas. Quant au chat, c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine
Garde-toi, tant que tu vivras, De juger des gens sur la min
Qu'est-ce qu'un cochet ? — Et un souriceau ? — Quel es? le personnage principal de la fable ? — Nous représent e-til ? — N'y a-t-il pas une souris en scène ? — Quel est le plus sage des deux, le souriceau ou la souris ? — Pourquoi ?
— Le souriceau avait-il vu le monde ? — Avait-il de l'expérience ? — Pensez-vous qu'il juge bien le monde la première fois qu'il le verra ? — Ne sommes-nous pas comme lui? — Est-il dangereux pour lui de mal juger? — Et pour nous ?
L'état, le pays du souriceau et de sa mère est-il grand ?
— Et notre pays, et notre monde ? — Le monde de 1*
CAUSERIES AVEC MES ÉLÈVES. Ul
Une grenouille vit un bœuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un œuf, Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille
Pour égaler l'animal en grosseur;
Disant : regardez bien, ma sœur, Est-ce assez ? dites-moi ; n'y suis- je point encore 1
— Nenni. — M'y voici donc ? — Point du tout. — M'y voilà.
— Vous n'en approchez point. La chétive pécore
S'enfla si bien qu'elle creva.
Qu'est-ce qu'une pécore, monsieur? — C'est synonyme 5 1 animai, bête ; cela signifie ici personne stupide. — Et chétive? — Ce qui est chétif a peu de valeur: Pascal dit que la durée de notre vie est chétive ; si le rosier de votre jardin est chétif, mademoiselle, il ne vous promet pas de belles roses pour votre bouquet. Ce qui est chétif n'a pas de force ; le lion de La Fontaine appelle le cerf " chétif hôte des bois," parce qu'il n'a pas pleuré aux obsèques de sa royale moitié, la lionne. Vous voyez que notre grenouille était de toutes manières une chétive pécore. — Que signifie nenni? — Prononcez na-ni, mademoiselle; c'est une particule négative, comme non. Nenni est familier et souvent très-joli.
Pourquoi la sœur de la grenouille ne retient-elle pas la pauvrette qui va à sa mort ? — Qu'en voulez-vous, mesdames ! les hommes sont-ils mieux avisés, meilleurs conseillers que les grenouilles ? \ Pourquoi la sœur de Didon, sœur Anne, laisse-t-elle, que dis-je? pousse-t-elle l'infortunée reine de Carthage dans les bras d'Enée, et ne prévoit-elle pas qu'elle court à sa perte, à la mort, comme notre grenouille ? — Cest vrai, monsieur, les animaux de la fable sont comme nous. — Voilà pourquoi ils noua intéressent comme des frères. — La sœur de la grenouille
la pleura-t-elle ? — En doutez-vous? encore une fois elk fit comme sœur Anne.
Il nous reste une demi-heure. Allez à la planche : je vous ferai une dictée. Ecrivez sur ma prononciation ; cela achèvera de former votre oreille. En outre, cet exercice vous apprendra à écrire correctement. Je commence.
Anecdote.
En 1868, un habitant de Chicago se présente à la porte du paradis ; il frappe : saint Pierre vient ouvrir. " Qui êtes- vous, dit-il, et d'où venez-vous ? " " Je suis Jacob Francis, et je viens de Chicago." — " Chicago ! réplique le saint étonné ; où est Chicago ?" — " En Amérique." — " Est-ce un petit village ?" — " Comment, saint Pierre, vous ne connaissez pas Chicago ! c'est une grande et puissante ville qui a plus de deux cent mille habitants." " Cest étrange : vous êtes le premier qui arrive ici de Chicago."
Epelez, mesdames, tour à tour, et corrigez vos fautes.
Ne dites pas tune grande ville, mademoiselle, dites u-ne. Je vous lirai la prochaine fois une page de Topffer ; voui verrez comme il rit de votre prononciation. — Oh ! monsieur, il n'est pas français, s'il se moque de nous*— Ne tous y fiez pas trop ; mais vraiment il est suisse.