‹ Causeries avec mes élèvesChapitre 29 sur 54 · DES ANECDOTES · texte numérisé non relu

DES ANECDOTES

Dans quel livre est le Col d'Anterne, monsieur ? — Dans les Nouvelles Genevoises. C'est un ouvrage d'une grande valeur. — Topffer ne riait-il pas ? — Si ; il dit : " Le fou rire est une des plus douces jouissances que je connaisse." Il appelle ainsi le gros rire. — Ne nous lirez-vous plus rien du Col d'Anterne?

— Si ; mais pour le moment je désire

vous abandonner un moment la parole. Racontez -noua quelques anecdotes. — Nous ne savons pas conter comme vous. — En français, non : mais il faut parler pour apprendre à parler. Commencez, mademoiselle.

" Un irlandais possédait une petite maison et une vache. Sur sa maison, il y avait un toit plat tout couvert de gazon. Sa vache avait mangé tous les fossés d'alentour. L'Irlandais se dit : " Ma vache meurt de faim : pourquoi ne la mettrais-je pas sur mon toit ? " Il le fit. L'y voilà ! Mais si la lourde bête tombe du toit, elle se cassera la jambe. Que faire ? Notre homme, qui était ingénieux, lui attache une longue corde au cou, en jette un bout dans la cheminée et descend rapidement. Aussitôt dans la maison, il tourna la corde autour de sa taille et se dit : " maintenant je suis tranquille." Cinq minutes plus tard, il était sur le toit et sa bête à terre."

C'est bien. A votre tour, madame.

>£~Un jour une lettre arrive à la poste de Paris avec cette adresse:." Au plus grand poëte de France." Le facteur la porta à M. Victor Hugo. Celui-ci ne voulut pas l'accepter ; il l'envoya à M. de Lamartine, qui la refusa aussi et l'adressa à M. Alfred de Musset. Celui-ci la fit retourner à M . Victor Hugo qui enfin l'accepta. Elle était bien à son adresse."

Ne nous direz-vous rien, monsieur ? — Je ne connais qu'une phrase. — Donnez-ia.

" Un homme se portait bien ; il voulut se porter mieux il consulta son médecin ; il mourut"

Voilà comme le mieux est l'ennemi du bien. — Molière ne consultait pas les médecins, n'est-ce pas, monsieur ? — Molière ne méprisait pas tous les médecins, il n'attaquait que le charlatanisme et l'ignorance. Il y avait un médecin parmi ses amis. Un jour Louis XIV demande au poêle ce qu'il fait quand il est malade. " Je fais venir mon médecin, dit-il, et nous causons. Il a beaucoup d'esprit, je l'écoute parler ; s'il me remet une prescription, je la jette au feu et je guéris." Vous voyez que s'il ne méprisait pas tous les médecins, il n'estimait aucune médecine.

Et vous, mon ami, n'avez-vous pas votre anecdote ? — Si, j'en ai une sur A. Dumas, que la sœur de mademoiselle m'a racontée en anglais il y a longtemps ; je ne sais pas si je pourrai la dire en français. — Essayez.

" Un jour A. Dumas reçut la lettre suivante signée d'un comte français. — " Monsieur, j'ai ^honneur de vous proposer de nous associer pour la composition d'un drame. Votre nom figurera à côté du mien. Vous composerez seul le drame et je ferai seul les dépenses de la première représentation. Vous aurez tous les bénéfices, car je ne travaille que pour la gloire."

M. A. Dumas répondit : " Monsieur, je n'ai pas l'habitude d'atteler ensemble à ma Voiture un cheval et un âne. Je regrette donc de ne pouvoir accepter votre aimable proposition."

Le comte répliqua : " Monsieur Dumas, je tiens note de votre refus d'unir nos travaux littéraires. Libre à vous de ae pas comprendre vos intérêts, mais ne vous permettez Mus à l'avenir de m'appeler un cheval."

M. A. Dumas a dû être bien ému de cette réponse, n'est-

ce pas, monsieur ? — Pas le moins du monde ; il était imperturbable.

Ne connaissez-vous rien, petite fille ? — J'ai une petite histoire. — Dites-la.

" Madame Robert, ma tante, a un petit garçon et une petite fille. Un soir que j'étais chez elle, le petit garçon cherchait une cuiller et n'en trouvait pas. " C'est ennuyeux, dit-il, avec impatience, quand on cherche une cuiller, on trouve toujours des couteaux. — Eh bien ! s'écrie la petite fille jqui habillait sa poupée, cherche un couteau et tu trouveras des cuillers."

N'a-t-elle pas de l'esprit, monsieur? — Si, c'est la naïveté, l'esprit des enfants et des vieux temps du monde, et quelquefois des bons vieillards. Il y a même des hommes qui sont toujours naïfs ; ils sont bons, car le méchant ne connaît pas la naïveté. Vous savez que notre cher La Fontaine fut naïf toute sa vie.

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