UN ANGLAIS QUI PARLE FRANÇAIS
Topffer voyageait en Suisse, et voulait passer le col d'Anterne. Malheureusement il n'y avait à Servos où il se trouvait, qu'un seul guide, qui était engagé par un touriste anglais. Que faire? Partager le guide avec l'Anglais, si c'est possible. Mais pour cela, il faut être introduit. Laissons parler le grand humoriste.
"L'Anglais était assis en face du Mont-Blanc, qufc d'ailleurs il ne regardait pas. Il venait de bâiller; je bâillai aussi en signe de sympathie. Je me trouvais comme présenté, comme introduit à lui. Lorsque le moment me parut propice: "Magnifique! dis-je, sans m'adresser encore à lui, sublime spectacle!" Rien ne bougea, rien ne répondit. Je m'approchai :
" Monsieur, dis-je gracieusement, arrive sans doute de Chamonix ?
— Uï.
— J'en suis moi-même parti ce matin." L* Anglais bâilla une seconde fois.
"Je n'ai pas eu, monsieur, l'avantage de vous rencontrer en route ; il faut que vous ayez passé par le col de Balme ?
— No.
— Par le Prarion, peut-être ?
— No.
— Vous avez pu, me dit-on, vous procurer un guide pour demain.
— Uï."
— Uï ! no ! sot animal, me disais-je à moi-même. Puis me décidant à brusquer l'affaire : " Y aurait-il de l'indiscrétion, monsieur, à vous demander la permission de m'associer à vous et de partager le guide ?
— Uï, il y avé de l'indiscréchon.
En ce cas, je n'insiste point," lui dis-je, et je m'éloignai tout enchanté de ce colloque intéressant."
C'est comique et beau, monsieur. — Oui : Tôpffer est plein de humour. — Vous n'avez pas beaucoup de humour en France, n'est-ce pas? — Non, parmi nos écrivains il n'y a guère que Xavier de Maistre et Topffer que le humour inspire. — Us font rire. — Oui. — On ne rit pas en France comme en Angleterre ? — Non, mais on sourit davantage. — Pourquoi les Français n'ont-ils pas le humour ? — Ne devinez-vous pas ? N'ont-ils pas quelque chose que les Anglais n'ont pas ? — Si, le goût. — Sans doute ; mais il y a une autre qualité. — L'esprit. — Voilà. Comprenez-vous pourquoi la France n'a pas le humour ? — Oui. — Le humour de X. de Maistre même est plein d'esprit, celui de Topffer aussi ; il ne donne pas le" bon gros rire anglais, qui fait du bien à la santé, et a si bonne mine à la table couverte de bières fortes et de quartiers de bœuf. — Vous moquez-vous du humour, monsieur ? — Non, je l'envie. C'est une qualité, mais elle est anglaise, comme l'esprit est français. Hors d'Angleterre, point de humour, ou ce n'est pas le vrai, ce n'est pas le humour pur sang ; de même point d'esprit hors de France, ou ce n'est pas le vrai : il n'est plus fin ni naturel. Examinea
d'un côté Tôpffer, de l'autre Sidney Smith, et vous verrea si c'est juste. Comprenez-vous maintenant pourquoi on sourit en France ? — Oui.
\Penétrez un jour dans une société française un peu d'élite. Écoutez parier, regardez sourire. Quelle finesse sur ces visages ! Voyez cette douce lumière sur le front des dames, ce rayon qui court légèrement sur toute la figure. On parle plaisir, et science, et littérature, avec le même charme, la même facilité. Quelle hauteur de pensée souvent, et quelle touche fine cependant ! Vous êtes enveloppé de grâce et inondé de clarté. Comprenez-vous ? jouissez-vous dans cette société ? Oh ! alors vous n'êtes pas anglais ; vous êtes un français tombé par accident en Angleterre.
Ne dites pas que ce tableau n'est pas exact, madame, si vous n'avez pas vécu en France. — J'y suis allée trois fois. — Je dis vivre en France. Aller en France n'apprend rien sur les Français. Celui qui voyage en France rapporte à ses compatriotes toutes les fausses vues, tous les mensonges ; et il ne sait pas qu'il n'a rien vu des Français. Voyez vos journaux et leurs correspondances. Elles font pitié toujours, sauf une entre mille : elle a été écrite par un homme qui a eu le bonheur de pénétrer au foyer des Français, le plus doux des foyers. "Les Français n'ont pas le mot home, dit Marc Twain ; ils ont si bien la chose qu'ils n'ont pas besoin du mot." Oui, vous ne connaissez la France que si vous vous êtes assise au foyer des Français.
N'en est-il pas de même des autres nations ? — Absolument. Pensez-vous qu'on comprenne en France la puissance et la beauté du humour anglais? Je lis tout entier David Copperfield sans trouver un seul éclat de rire.-—
Est-ce possible ? — Et nous ne rions pas comme vous devant nos humoristes eux-mêmes. J'ai appris dans ce pays la puissance de notre Topffer. J'ai lu un jour à un petit cercle de professeurs suppléants — tut ors en anglais
— de l'université de Yale, le Col d'Anterne de cet auteur. Ce fut pour moi une lumière ouverte sur le humour. Les éclats de rire ne cessaient pas ; mes auditeurs faisaient trembler ma chambre et ne pouvaient se tenir sur leurs sièges. J'étais étonné et comme perdu dans ce monde inconnu. — Ne riiez-vous pas vous-même ? — Pas une seule fois; je jouissais cependant à ma manière, car je trouve des délices dans Topffer. — N'en trouvez-vous pas dans Dickens? — Non, il n'a rien de nous; il n'est qu'anglais.
— N'enviez-vous pas le gros rire anglais ? — Si. — Vous le goûterez un jour. — Je n'ai pas cette espérance. ,