LE SUBLIME
^r P j Jjg | ; Voici enfin Pascal ! Ecoutons-le. "-^
" Que l'homme contemple la nature entière dans sa haute et pleine majesté ; qu'il éloigne sa vue des objets bas qui l'environnent ; qu'il regarde cette éclatante lumière mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers ; que la terre lui paraisse comme un point en comparaison du vaste tour que cet astre décrit ; et qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'un point très-délicat à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Notre vue s'arrête là ; mais que l'imagination passe plus loin; elle se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir. Tout le monde visible n'est qu'un point imperceptible dans l'ample sein de la nature. Aucune idée ne peut approcher de l'œuvre de Dieu. ... Le monde est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part.
Après avoir considéré le monde, que l'homme porte son œil sur lui-même ; qu'il se regarde comme égaré dans son petit cachot, je veux dire l'univers; et que de là il apprenne à estimer à leur juste prix la terre, Les royaumes, les villes, et soi-même.
Qu'est-ce que l'homme dans la nature ? un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant : un milieu entre rien et tout."
Quelle langue et quelle pensée, mesdames! Noua sommes tous émus. Je ne vous demande pas si vous avez compris. Je l'ai lu sur vos figures. Vous êtes devenues tout à coup sérieuses, graves, étonnées, et comme anéanties devant le sublime tableau de l'infini. — Que c'est grand, monsieur ! — Oui, c'est hors de notre portée ; notre imagination est impuissante à mesurer ; nous nous sentons petits ; nous sommes transportés à des hauteurs qui donnent presque le vertige; nous avons quitté et oublié notre vallée de misères, nos bas-fonds, notre terre, et nous sommes sur les sommets voisins du ciel. Nous sommes en présence du sublime. — Qu'est-ce que le sublime, monsieur? Nous en avons une idée, mais elle est si confuse ! — C'est ce que je viens de décrire faiblement. Le sublime ne peut se définir. Pour vous en donner une idée, je vais procéder comme Socrate, et vous faire quelques questions.
Avez-vous quelquefois contemplé le ciel étoile? — Oui, souvent ; c'est un beau spectacle. — Etiez-vous seule, mademoiselle, dans la solitude de votre âme, comme dirait M. Emerson, ou avec un ami aussi recueilli que vous ? Avezvous bien plongé du regard dans cette immensité toute peu plée de la voûte céleste ? Avez-vous pensé au nombre de ces étoiles, de ces mondes, à leur grandeur, à leur distance ? Pouviez-vous compter ? — Non. — Votre imagination pouvait-elle évaluer cette grandeur? — Impossible. — Pouvaitelle mesurer la distance ? — Non. — Pouviez-vous surtout concevoir la puissance de celui qui a créé cette œuvre comme en se jouant ? — Mille fois non. — Et ne vous sentiez-vous pas petite, émue, mais profondément pensive, et
comme enlevée de la terre dans les plus hautes régions ? — Si. — Voilà le sublime.
Avez-vous été sur l'Océan ? — Oui, j'ai traversé l'Atlantique. — Vous êtes-vous quelquefois tenue debout sur le pont, à la proue du vaisseau? — Bien souvent. — Et vous promeniez vos regards autour de vous, là-bas à l'horizon ? — Oui. — Et votre imagination suivait les eaux bien loin, bien loin, et sans fin au-delà de l'horizon? — Oui. — Et votre âme allait avec les eaux et vous rêviez ? — Oui, je ne pensais plus à la terre, ni à l'Amérique que j'avais quittée et où était ma mère ; ni à l'Europe où j'allais voir pour la première fois Rome, Paris, et la Suisse, et le Louvre et le Vatican ; ni au vaisseau et à ma petite sœur qui me tirait par la robe et me criait je n'entendais pas quoi ; sa douce voix bourdonnait dans mon oreille, confuse et mêlée à la voix du matelot, au murmure des flots, et au sifflement des cordages. — Oui, mademoiselle, vous avez contemplé l'Océan, et vous avez quitté la terre pour parler avec l'immensité, avec Dieu. Vous étiez en présence du sublime.
Vous êtes toujours au haut de votre proue : ramenez vos yeux de l'horizon, et regardez à vos pieds dans ces vagues qui roulent tranquillement devant vous ; plongez-y votre regard; voyez-vous le fond, sondez-vous les abîmes? Votre imagination n'est-elle pas consternée de tant de profondeur ? Vous voilà rêveuse encore et partie en course après une limite que vous ne pouvez atteindre ; le sublime vous a emportée sur ses ailes dans les régions de l'infini. Ne vous sentez-vous pas petite ? — Oh ! si, mais délicieusement heureuse. — Et fière d'aller si loin et d'être capable de courir après Dieu. Nous ne l'atteignons jamais, mais notre gloire, notre grandeur, est de le voir devant nous et de courir sans c^sse après lui.
Je ne veux plus vous laisser sur votre proue, vous auriez peur, et le sublime ne vient pas à nous quand nous sentons la peur. — Pourquoi, monsieur ? — Parce que nous restons sur terre, nous pensons à nous, nous sommes sans ailes pour voler vers Dieu. — Nous prions Dieu cependant quand nou3 avons peur; nous le supplions de nous préserver et de nous sauver. — Sans doute, et la prière est toujours bonne, mais elle n'est pas sublime en ce moment. — Oui, je comprends. — Vous êtes donc sur un rocher, mademoiselle, et à vos pieds l'Océan en furie, cheval sans frein, s'abandonne à toute sa fougue. Pouvez- vous imaginer une limite à sa force ? Y a-t-il rien au monde qu'il ne brise ? Une main humaine peut-elle se poser sur son cou et l'arrêter ? la voix de Dieu ne peut-elle pas seule lui crier halte ! et se faire obéir ? — Si. — Pouvez- vous mesurer cette puissance de l'Océan en courroux ? — Non, certes. — Ne pensez-vous pas à l'infini de la puissance de Dieu? — J'y pense uniquement.— Vous avez encore vu le sublime.
Voilà un aigle superbe, qui plane fièrement au-dessus de notre tête. Une tempête se soulève, et le roi des airs prend son essor ; il part comme le vent, il monte, monte encore, monte toujours, il ne s'arrêtera jamais de voler. Déjà ce n'est plus dans la nue qu'un point noir; le point lui-même a disparu, mais notre imagination le suit dans l'immensité. Pouvez-vous mesurer l'espace qu'il a traversé ? Combien de temps volera-t-il encore ? Sa puissance de voler a-t-elle une limite pour notre mesure humaine ? — Non, Dieu seul la connaît. — N'avons-nous pas suivi l'aigle, vous et moi, au haut des cieux et ne sommesnous pas allés dans l'infini ? — Si. — Voilà encore le sublime.
Ce géant des forêts, ce beau chêne su haut de la mon-
tagne, n'a-t-il pas ses heures sublimes? Pouvons-uoua mesurer sa force de résistance? — Non. — Voyez son terrible ennemi, l'Aquilon qui lui livre bataille. Il renverse les colonnes, les murailles, les tours de granit, et le chêne résiste encore ; il brave et triomphera peut-être. Sa tête fiere est violemment secouée, ses magnifiques rameaux semblent délirer sur ce champ de bataille, sou tronc séculaire ploie et se redresse avec rage, pour ployer encore et se redresser toujours. La résistance du chêne n'est-elln pas sublime? pouvons-nous la mesurer? — Non.
Mais il sera vaincu un jour, peut-être ; il aura à livrei le dernier de ses combats. Ce sera le jour de Waterloo ; écoutez :
" Du bout de l'horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
L'arbre tient bon. . . .
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu'il déracine
Celui de qui la tête au ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.'
Eh bien ! il y a des fins sublimes, et dans cette grande e fatale journée, la résistance du géant n'a pas été mesurée par nous. Nous avons eu encore la vue de Dieu, qui «st venu sous la forme de l'ouragan abattre l'invincible.
" Duel effrayant ! guerre étrange !
Jacob ne luttait qu'avec l'ange, Tu luttais avec Jéhovah ! "