LE SUBLIME. — SOCRATE
La nuit est-elle sublime, monsieur? — Oui, son silence et ses ténèbres mettent en présence de Dieu. — Et le désert ? — Il est sublime aussi, nous ne pouvons pas le mesu rer. — N'y a-t-il pas de sublime dans lame de l'homme ? — Si, sans doute : l'homme qui monte au-dessus de lui-même, qui se sacrifie pour sa famille, pour la patrie, pour l'humanité, est un être sublime. Debout près de lui, nous devons regarder en haut pour le contempler, et souvent nous tombons à genoux comme pour adorer cette apparition du divin au milieu de nous. Sa vue aussi nous fait quitter la terre et nous porte vers l'infini, vers Dieu, cette source unique du sublime. Ce grand frère de notre humanité nous fait sentir aussi notre petitesse; avec la mesure de notre vie ordinaire, des actes de tous les jours, nous ne pouvons mesurer ce sublime membre de notre famille. Mais nous ne sommes pas humiliés ; nous sommes touchés plutôt, et fiers de notre race, et nous faisons un effort pour nous élever nous-mêmes. — Quels sont les êtres sublimes ? — Connaissez-vous Jeanne d'Arc? — Oui, tout le monde la connaît. — C'est la plus sublime âe* créations de Dieu. — Parlez-nous-en, monsieur. — Je le ferai un autre jour.
Savez-vous comment mourut Socrate ? — Oui, il fut condamné à mort, et but la cigiie. — Avez-vous lu le
Phédon de Platon ? — Non. — H faut le lire. Tout homme, toute femme qui tient à l'élévation de l'âme doit lire le Phédon. C'est une honte d'avoir lu dix autres livres seulement et de ne pas connaître celui-là. En vérité, on est obligé de constater tous les jours que les plus grands livres sont ignorés. — Tout le monde n'est pas littérateur, monsieur. — Cela n'est pas nécessaire, madame mais nous avons tous besoin de lire les livres qui élèvent, qui font penser, et je vous en prie, lisez le Phédon. — Estce un grand ouvrage ? — Par son nombre de pages ? — Oui. — Il a 116 pages seulement. Voyez si l'on est excusable de ne pas le lire. — Où le trouverons-nous ? — H est dans vos bibliothèques publiques. — Comment devons-nous le demander ? — Demandez le 5e tome des œuvres de Platon, traduction Emile Saisset. Vous le trouverez aussi à la librairie étrangère de cette ville. — Est-il sublime? — La mort de Socrate que vous y lirez est sublime. Lui qui n'a pas connu le Christ nous confond par sa sérénité en présence de la mort. Il parle de Dieu, de l'âme, de l'immortalité, et il va dans l'autre vie comme à un céleste banquet. La Rochefoucauld a dit : '' Le soleil et la mort ne peuvent se regarder fixement." Et Socrate regarde la mort le sourire au front, et comme nageant dans le flot de la lumière éternelle. Au moment où il boit le poison son âme s'élève au-dessus de notre humanité. Les épouvantes de la mort ne le touchent pas ; sa douceur pénètre le cœur du bourreau, et il console luimême ses amis.
" Socrate porta la coupe à ses lèvres, dit Phédon, et la but avec une tranquillité et une douceur merveilleuses, Jusque là nous avions eu presque tous la force de retenii
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qos larmes ; mais, en le voyant boire, et après qu'il eut bu, uous n'en fûmes plus les maîtres. Pour moi, mes larmes s'échappèrent avec abondance, et malgré tous mes efforts, il fallut que je me couvrisse de mon manteau pour pleurer en liberté sur moi-même ; car ce n'était pas le malheur de Socrate que je pleurais, mais le mien, en pensant quel ami j'allais perdre. Criton, avant moi, n'avait pu retenir ses larmes, et était sorti ; et Apollodore qui n'avait presque pas cessé de pleurer auparavant, se mit alors à crier, et à sauglotter de telle sorte qu'il n'y eut personne à qui il ne fît fendre le cœur, excepté Socrate. — Que faites- vous, mes amis, nous dit-il? N'était-ce pas pour cela que j'avais renvoyé les femmes, de peur de ces faiblesses, car j'ai toujours pensé qu'il faut mourir avec de bonnes paroles ? Tenez -vous donc en repos et témoignez plus de fermeté. — Ces paroles nous remplirent de confusion et nous retînmes nos pleurs."
Pouvons-nous mesurer la grandeur morale de Socrate, mesdames ? — Non, en vérité. — Ce spectacle no nous enlève-t-il pas à la terre pour nous porter vers Dieu ? — Si.
— Connaissez-vous le combat des Horaces et des Curiaces ?
— Oui. — Savez-vous que deux des champions de Rcme furent tués et que le troisième resta seul contre trois ? — Nous connaissons cette histoire. — Savez-vous que le vieux père des Horaces attendait l'issue et la nouvelle du combat, le sort de sa patrie et celui de sa famille, avec une émotion indicible? — On se l'imagiue facilement. — Mais eavez-vous que son fils s'enfuit pour séparer ses trois adversaires ? — Oui. — Et qu'un messager vint dire au vieil Horace qu'il avait perdu deux de ses fils ? — Oui. — Quelle fut sa réponse ? — "Et le troisième," s'écria-t-il ? — Continue»
.e dialogue, madame. — " Que vouliez-vous qu'il lit contre trois ? — Qu'il mourût" s'écria le vieux romain. — Est-ce sublime ? — Oui, monsieur, c'est plus grand que nous. — Pouvez-vous mesurer cet amour de la patrie ? — Non, certes.
Le sublime est partout cette impossibilité de mesurer avec notre petite mesure humaine. Pensez-vous qu'il y Ait du sublime pour Dieu ? — Oui, comme pour l'homme, — Y a-t-il donc des choses, des sentiments, des grandeurs que Dieu soit incapable de mesurer ? — Non, Dieu mesure facilement les plus grandes hauteurs physiques ou morales. — Par conséquent il n'y a pas de sublime pour Dieu . . . et il n'y en a pas non plus pour la bête, qui n'entrevoit même pas cet infini que nous voudrions toucher, après lequel nous courons et qui nous échappe par sa grandeur incommensurable. Nous sommes entre les deux bouts, comm<* vous voyez r* Ni anges ni bêtes," dit Pascal.
Vous souvenez-vous de la tempête essuyée par saint Paul, racontée dans les Actes des Apôtres ? — Oui. — Capitaine et matelots sont dans l'épouvante. u Calmezvous, dit le Saint ; le Dieu que je sers m'a apparu et m'a dit qu'aucun de nous ne perdra un cheveu de sa tête." Et il est calme et serein dans sa fbi au milieu du tumulte et malgré la fureur des vents et des flots. N'est-ce pas le sublime ? — Si. — Pouvez-vous atteindre saint Paul dans «a foi ? — Non, impossible. — U y a cent exemples. Encore un, et je finis.
Deux ouvriers, deux maçons, étaient sur un échafaudage. Il s'écroule : une seule planche reste, assez forte peut-être pour porter un des deux ouvriers. Ils l'ont compris à à'instant. Le pavé est à plus de cent pas au-dessous d'eux. Ils vont s'y briser. Un des deux se dévoue ; il va sauter.
. . . "Non, Pierre, s'écrie l'autre, avec vivacité, tu as des enfants," et il se précipite dans la mort. — Oh ! monsieur, quel ouvrier, quels ouvriers ! — Sans doute : ce maçon
n'est plus notre égal; il est notre maître et notre lumière ; il nous a mis à genoux ; notre imagination et notre cœur suivent son âme héroïque au sein de Dieu.