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MONSIEUR BAUDELAIRE

"Le Sagittaire" publie aujourd'hui les Causeries du Tintamarre, chroniques de Baudelaire jusqu'ici non recueillies : Banville et Fi tu y collaborèrent. En 1S4), déjà, tous les trois, avec Pierre Dupont, mystifiaient les lecteurs du Corsaire en leur donnant un fragment de Sapho, tragédie soi-disant écrite par Arsène Houssaye pour Rachel : farces et malices de leurs vingt ans, délassements, sur les tables des cafés et des tonnelles, au Bœuf enragé, che:^ la veuve du Mameluck, ou che~ la mère Cadet, le plus souvent che:^ le marchand de vins de la rue du Carrousel, des heures studieuses des bibliothèques, des ateliers et des musées. Baudelaire a publié le

Salon de 184J, Dupont est célèbre pour ses Bœufs, Banville par Les Cariatides et Les Stalactites, Vitu par un roman : Les Chauffeurs du Nord. En attendant la Revue de Paris, la Revue des Deux-Mondes, et les grands quotidiens, ils font antichambre, à ofr. 006 la ligne, dans la petite presse, La Silhouette, Le Corsaire, Le Tintamarre, L'Epoque, L'Esprit pubHc ; entre à L'Artiste ^^quia le diable", Baudelaire y est connu, quelques pièces des Fleurs du Mal figurent aux livraisons de 184S et de 1846, signées Pierre Defayis. Rare curiosité donc, et précieux document, de réunir aujourd'hui ces causeries littéraires, artistiques et sportives. Et cependant Baudelaire condamnera la littérature de brasserie, le boulevard, la mode et l'esprit conforme : habiter près du Ciel, méditer et rêver, s'enfermer avec Poe, s'enivrer de Delacroix et de Wagner et bavarder souriant avec la Débauche et la Mort, voilà le but de la vie.

Mais il a vingt-cinq ans, il faut se mêler au tourbillon ; c'est un fils de famille, il a des relations mondaines et son hohémianisme, qui na jamais rien de débraillé, n'est qu'en surface, il reste toujours le parfait dandy, Brummell et Byron, marchant sans cesse aux lumières d'un miroir : chapeau de forme haute, très ample et boutonnable habit noir, en casimir un gilet noir, cravate noire à larges bouts, pantalon aisé, souliers ou escarpins, noirs ou blancs. Hier encore, il habitait l'hôtel Pimodan, dans l'île Saint- Louis, au sein d'un luxe discret et confortable, des meubles luisants, des damas pesants, du rouge, du doré ; glissait, discrètement, un valet silencieux ; le front pur et noble, les yeux brillants comme des gouttes de café, la lèvre impudente et sensuelle, la chevelure à la Raphaël, le bel amant des rimes y vivait dans l'isolement ; sang de bourgeois, mais nerfs en révolte, comme un jongleur indien, il jouait au bilboquet ; dans

le phis grand uiystcre, Jemnie Diival parlait au Liixcnihoiirg île Monsieur Baudelaire, et on ne connut sa parfaite courtoisie et ses airs de gentilhoinnu' (jue quand il descendit dans la vie moderne, bigh life et love life.

Chroniqueur du Tintamarre, // sui i les réunions hippiques et fréquente le monde-cheval ; bourgeois de Paris ivre de couleur, il aime, sous la verdure de Chantilly ou de Versailles, les attelages, sa passion ; il est éi La Marche, au Bois, il note la modernité du jeu, on entoure le comte de Lancosme-Bréves, dont les audacieux paris stupéfient toute cette corbeille de députés, de lorettes, de magistrates, de banquières et d'agioteurs ; voici le fils du roi, le Duc de Montpensier, que Louis-Philippe appelle Mon Dépensier ; voilà, se pavanant en élégant briska, maint courtier féminin de la place Bréda. Mieux que tous, Baudelaire aime la beauté personnelle du cheval, son œil de peintre le détaille, silhouette, encolure

et pur-sang ; rue de Rivoli, il tutoie les jochys et les palefreniers, buvant l'aie et levjhiskx, les flattant pour surprendre les mystères ou les finesses de l'anglais, il traduit son cher Poe ces temps-ci ; ijiie lui importent où vont ces consciences ! Et, les jours du Derhx, il courtise la petite bouquetière du Jockex-Club qui avant la course tire l'horoscope aux propriétaires et fleurit ensuite l'heureux gagnant. Les courses sont encore lieu d'aristocratie, le duc de Xemours fait courir, et on n'a pas besoin du jeu pour vivre un jour et vêtir sa maîtresse. Au retour, l'or coule, et la jeunesse est folle : l'histoire de la jeunesse, sous le règne de Louis-Philippe, est une histoire de lieux de débauche et de restaurant <.

On danse partout. Bals masqués de Grados, à la barrière Montparnasse. Falentino, où Pomaré donne des danses de caractère. Che:;^ Mabilîe, exercices de chorégraphie voluptueuse. Rue Cadet, bals musettes. Clara Fontaine est la

reine de la Chaumière. Dans un chaos brumeux, le chahut, h cancan, et les valses, et le bruit des cuivres, la langueur des violons. Et, au retour, en bande, modèles et théâtreuses, le svelte et crépu Privât d'Anglemont, Achille Ricourt, le magnifique et parfumé Fiorentino Pier-Angelo, Alfred Delvau, Méry, les haltes che:^ fois s ans, le cabaretier qui ne se couche jamais (Baudelaire y récite de sa voix charmeuse les plus belles pièces inédites des Fleurs du Mal) ; che^ Crétaine, le boulanger de la rue Dauphine ; dans les bouis-bouis et dans les caboulots ; le bohème aux yeux d'or, Privât d'Anglemont, invite toutes les fillettes rencontrées et dit généreusement à ses amis : « Alle:(^, baise^ à l'œil sur mon ardoise » . Festins, l'andouille fumée et la dinde froide à la rémoulade ; Baudelaire cause avec Banville, à l'écart : tant sa parole est magique, on croirait se dérouler sans fin une riche et soyeuse étoffe d'Asie...

L Amour domine, c'est l'heure où les filles de Bréda trop longtemps délaissées aux lions beurre frais ouvrent leurs gynécées. Aux inquiets, Le Tintamarre ojfre un joli appartement, pour recevoir les Dames enceintes. Baudelaire a-t-il perdu quelques géantes de la phtisie et deux naines de la gastrite ? La Fanfarlo estelle la reine de la danse j la Pomaré, et la bapîise-t-il l'amie avec des hanches ? C'est vers cette époque qu'il rencontre la petite guitariste que le peintre Deroy et Banville vont célébrer et immortaliser comme lui ? Mais où sont les Louchette et l'affreuse Juive ? Plus il est tendre et rêveur et sentimental, plus il se masque de cynisme; sans cesse, il cherche et craint la femme. Et il n'aimera plus que par devoir, son cœur a fait sa vendange. La fille entretenue se vulgarise et la grisette commence à devenir rare ; même en son berceau, la fille du petit boutiquier rêve qu'elle se vend un millioîi ; l'hystérie monte, dé-

mocratique et misérable, aii-dessiis d'un pot fêlé et d'une console branlante; la gloire de la fouterie étourdit la jeunesse turbulente, et, résignées à l'orientale, les lourdes et stupides prostituées des maisons et du boulevard, cruellement maquillées, errent dans la fange : tout ce qui est voué au Mal est inexorablement condamné à porter des cornes. Baudelaire, ces année'- du Tintamarre, fait l'apprentissage de la Douleur, et, d'ellesmêmes, sans effort, naissent Les Fleurs du Mal.

Mais son service le réclame : en justaucorps de velours serré à la taille, Baudelaire, pendant les entractes de l'Odéon, s'installe au café Tabourey. Il y chante le comédien Rouvière qui vient, dans Hamlet, de créer un rôle inoubliable. Il discute Dumas et Augier. Le théâtre est une de ses passions; bientôt, ce sera l'espoir d'un meilleur avenir; il fréquentera Hostein, Tisserant; ne veut-il pas faire une pièce à femmes,

et, dans ses cartons na-t-il pas V ébauche de L'Ivrogne ? « Je ne nie pas absolument la valeur de la littérature dramatique;; écrit-il; « ce que j'ai toujours trouvé de plus beau dans un théâtre, c'est h lustre; il m'a toujours paru l'acteur principal, vu à travers le gros bout ou le petit bout de la lorgnette.;; Boutade, par dépit peut-être, jamais il ne réussira, là où il pourrait avoir de quoi réaliser ses désirs de richesses : (avoir cent mille francs, le — ) ; ni Don Juan, ni Le Marquis du i^"" Houzards ne seront joués. En Décembre 184J, il décide de ne plus écrire que des romans.

Voici, après les Causeries du Tintamarre^ un Baudelaire sérieux, rangé, méthodique presque, quoique toujours paresseux et si entreprena?it, maladie de la volonté peut-être, certainement résultat de sa vie pleine de dettes et d'avanies. Sa rage de voyage le reprend et il songe à repartir pour l'Ile de France; ah! s'il

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ne crnig}/ail pas Yennni, rennm horrible et r affaiblissement intellectuel des pays chauds et bleus! Le conseil judiciaire le ronfle, Jeanne Duval l'alourdit, va-t-il passer ses jours et ses nuits dans les maisons d'arrêt? Sa vie commence à être toujours faite de colères, de morts, d'oui rages et surtout de mécontentement de luimême ; dans sa course parisienne, le gentilhomme de lettres a compris que l'orgie n'est plus la sœur de l'inspiration, et il a cessé cette parenté adultère. De quoi vivre une vingtaine de jours, et de la solitude pour faire un livre : dans dix ans Les Fleurs du Mal paraîtront che^ Poulet- Mal as sis... Rare curiosité donc d'avoir ressucité ces jeunes essais et précieux soin de les avoir vivifiés avec les aquarelles de ce Guys que Baudelaire aimait profondément, homme et artiste, et ne faut-il pas toujours se souvenir du mépris de l'Angleterre envers Guys, parce qu'il ne dessinait que pour un pauvre et inconnu journal :

les files, les attelages, les cabarets, les théâtres, na-t-il pas coloré tout ce que Baudelaire a si solidement dessiné, et, eux deux, ne sont-ils pas les créateurs du Modernisme ?

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