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FELIX-FRA\ÇOIS GAUTIER

13 Septembre.

Peuple français ! peuple de frileux !

entonne un hosannah d'allégresse et ouvre ton âme aux joies sudoriftantes du calorique!

Voici venir l'Observatoire, qui se lève comme un seul Mathieu Laensberg, pour te prédire du haut de son télescope lenti-

culaîre une température sénégalesque et un soleil de plomb à rayons continus jusques et y compris le 25 Octobre prochain.

L'année 1 846 pourra donc enfin se vanter d'avoir joué vis-à-vis des Parisiens le rôle d'un four chauffé au rouge, ou d'une étuve à haute pression, et la tribu des melons, cette portion si intéressante de nos productions légumineuses, va nous accabler, grâce à la tiédeur de l'atmosphère, sous l'exubérance de sa fructification.

Réjouissez-vous donc, gourmets uvicoles et frugicoles ; réjouissez-vous, trémoussezvous, et bénissez, soir et matin, cette canicule persévérante, dont plus d'un gilet de flanelle gardera longtemps le souvenir.

Après tout, n'est-il pas bien juste que le blond Phœbus luise quelque peu pour tout le monde, voire même pour cet excellent Jockey 's Club ?

Est-ce donc être trop exigeant que de demander tous les ans au zodiaque deux ou trois dimanches de beau temps, en faveur de nos courses chevalmes et poulinières.

Alerte, Flatman ! allume, Robinson !

le Champ de Mars dresse ses tentes, Chantilly époussette sa pelouse à la robe verte, et nos modernes entraîneurs tirbouchonnent la crinière de leurs jumens favorites.

Nous allons revoir nos vieilles et chères connaissances. Tomate, Lanterne, Confiture et tutte quante en fait de lauréats hippiques ; nous allons revoir le Derby sur le turf, les gentlemen du sport causant de stakes avec les hostlers, ou organisant des handicaps à propos de racers ; nous entendrons encore l'aimable répertoire du vocabulaire anglo-charabia que nos lions palfreniers semblent prendre plaisir à s'extirper du larynx.

Du reste, les événements capitaux de la semaine peuvent se résumer dans la résurrection triomphante du cigare à vingt centimes, qui nous arrive à franc-étrier des îles Philippines avec son cortège tabachique de terceras, quarteras et autres panatelas, et dans la séance non moins annuelle que solennelle de l'Académie.

On a fort applaudi à cette dernière réunion un très spirituel discours de M. Viennet, l'auteur de Michel Brémond.

L'assemblée a passé ensuite à d'autres exercices, parmi lesquels nous ne devons pas oublier la distribution des couronnes et médailles.

Le sujet mis au concours pour le prix d'éloquence française était V Eloge de Turgot, il a rencontré pour lauréat prmcipal M. Henri Baudrillart, déjà mentionné il y a un an pour son Discours sur Voltaire..

La lecture du mémoire couronné a été comme de juste chaleureusement goûtée, et fréquemment interrompue par les bravos de ceux-mêmes qui n'y ont rien compris.

Disons bien haut, et sans la moindre arrière-pensée ricaneuse, que nous ne comptions pas au nombre de ces derniers.

L'ouvrage composé par M. Baudrillart est un travail remarquable et qui sort de la catégorie ordmaire des amplifications de commande.

Mais qui nous délivrera des Eloges et des Essais ?

Qui nous sauvera à tout jamais des mémoires, des diatribes, des critiques, de l'esthétique, de tout ce qui constitue en un mot le haut embêtement littéraire en vogue à l'Institut ?

Sera-ce le cigare à vingt centimes, nouveau phénix qui renaît de ses cendres ?

Nous le souhaitons de grand cœur et nous en remercions bien volontiers le cigarito manillard, dont la réapparition imprévue nous met pour longtemps des régalias sur la planche et doit faire tressaillir d'allégresse M. Théodore Burette, l'auteur de la Physiologie du fumeur, jusque dans le tréfoin de sa chiffarde.

4 Octobre.

Adieu plaisirs, vendanges sont faites.

L'automne, cet avant-coureur des frimas, vient de s'emparer de nos régions atmosphériques. Paris est sorti du bain Lambert où l'avaient plongé les 36 degrés

centigrades de l'ingénieur Chevalier, et le ciel de Naples à jet continu que nous eussent envié les lazzarones de la capitale du royaume des Deux-Siciles.

Mabille, le Ranelagh et le Château- Rouge râlent leurs dernières polkas. Ces établissements de chorégraphie moderne, placés sous la protection du dieu Kang- Kang et de la déesse Polka, s'apprêtent à clore par une soirée vraiment extraordinaire les fêtes ou chocnosophes qui les ont illustrés. M. Bobœuf nous fera ses adieux par Le Siège de Saragosse et l'enlèvement de ballons grotesques représentant Brididi et son lieutenant Zozo, marquis de Quatre Sous peu connu, mais qui mérite de l'être.

Alerte, lascives courtisanes et pécheresses de l'enfer Bréda ! Alerte, barons du lansquenet, gentilshommes de nankin, mar-

quls de Quatre-Sous ! Preux et laids preux rivés à la glèbe de la polka, rendez- vous à l'appel de M. Bobœuf avant de vous jeter à corps perdu dans les joies du Prado et de la salle Valentino. Continuez comme par le passé, jeunes monacos de la gentilhommerie, d'exhiber en plein gaz ces mazourkas phosphorescentes qui sont la providence des sergents de ville et des gardes municipaux sans ouvrage. Hâtez- vous, jeunes beaux efféminés en rabougris, hâtezvous ! Les arbres muent, l'Odéon rouvre ses portes, le vent bougonne aux faîtes des vieux chênes, et l'asphalte des boulevarts sue la boue par les pores de sa peau calcinée.

Qu'on nous pardonne cette excursion dans le domaine du jeune Vakri.

Depuis qu'il a mis sur le lit de Procuste la Clarisse du romancier anglais, Gigi, le

gros Gigi, qui vivait naguère en Lovelace de lettres dans rintimité d'un célèbre sculpteur, croît être le vrai, le seul, l'unique Richardson.

Les flatteurs et les mauvais plaisants qui l'entourent lui ayant répété à satiété qu'il a fait un chef - d'œuvre, le gros homme, à défaut des plumes de l'aigle, s'est paré des dépouilles du paon ; et c'est Clarisse en main, Clarisse réduite à sa courte stature, que M. Janin vient soUiciciter les suffrages des momies du sarcophage Mazarin.

Bien des concurrents lui disputeront le hochet académique. On cite en première ligne M. Emile Deschamps et M. Bignan, ce nourrisson des muses qui compte dix lustres à peine, M. Bignan, cet enfant gâté du caduc Institut qui tressa pour le neveu de M. Fulchiron tant de couronnes de

lauriers-sauce, mêlés de quelques brîns d'immortelles.

M. Adam cherche toujours un appartement à louer : les loyers sont hors de prix. L'infortuné directeur,qui descend si tristement la gamme des privilèges, vient de demander à M. Ruolz une symphonie en do-ré. Ce sera là de la musique par le procédé Ruolz.

Chacun sait que la dorure et la musique par le procédé Ruolz ne sont pas de longue durée. M. Adam — le père Adolphe — fera bien de s'adresser à un compositeur qui ne fait pas de la musique de chrysocal.

Le pouls du jeune Vakri continue à battre le lundi dix-huit colonnes du journal U Epoque. La santé du jeune tartineur de L'Epoque donne de grandes inquiétudes aux amateurs du style imagé de ce jeune poupon de lettres pour qui le centaure Hugo Olympio fut une autre Amalthée.

Minuit, — C'est à la lueur pâle d'une lampe fumeuse que j'écris à mon pays ces lignes qui le feront tressaillir !

Alexandre Dumas, Maquet, Théophile Gautier, Vacquerie,Janin,Amédée Achard, Rolle et Joseph Citrouillard, viennent de partir pour l'Espagne en qualité d'historiographes des fêtes qui vont avoir lieu ! !

Ainsi, Paris va être veuf de ses maréchaux littéraires ; — la littérature va pouvoir impunément faire l'école buissonnière ; — le vaudevilliste, respirer ; — M. Bocage, se livrer à ses déhanchements dramatiques ; les princes de la critique ne sont plus là... Malheureuse France !

// Octobre.

L'Artiste, ce journal dé haut embêtement littéraire que vous connaissez, vient de publier un article : Les derniers jours de la littérature. Cet article est sous forme de lettre adressée à M. Victor Hugo par M. Eugène Pelletan, l'ex-critique de La Presse, M. Pelletan a touché du doigt la

plaie cancéreuse qui ronge la littérature. Ce cri sublime d'un homme qui se meurt aura-t-il de l'écho parmi nous ? Les belleslettres naquirent du besoin de nous communiquer nos sentiments et nos pensées ; elles sont l'interprète universel qui doit transmettre à la postérité la plus reculée ces mille fantaisies qui sont le reflet d'un siècle effacé par la main du temps. — Et qu'a-t-on fait de la littérature dans le siècle rapetissé, scrofuleux, rabougri et essentiellement mercantile où nous vivons ?

L'écrivain se voit contraint, comme le dit judicieusement M. Pelletan, de chercher dans les journaux une publicité que les gros bonnets de la librairie lui refuseraient, s'il n'avait obtenu ailleurs ces lettres de naturalisation qui équivalent à une patente.

Les romans en volume nous arrivent

comme de pauvres filles déflorées. Le temps fera justice de réputations faites à la tire dans les bas fonds du feuilleton et sur les planches de quelques théâtres qui se disent malins, sous prétexte qu'ils jouent le vaudeville.

Foin de ces critiques timorés qui sacrifient leurs convictions à des exigences de camaraderie ! Foin de ces Aristarques aux grincements haineux qui cachent leur impuissance sous une érudition d'emprunt !

Dans cinquante ans d'ici, on ne parlera plus des Planche, des Gautier, des Vacquerie, des Lucas. Geoffroy, qui passait de son temps pour un critique sérieux, est déjà plongé dans les profondeurs de l'oubli. M. Janin, qui n'est que Geoffroy frelaté, ne survivra pas à lui-même.

O jardin d'hiver, tu vas verser des pleurs de sang.

Il vient de fleurir dans le jardin de M. Victor Paquet, à Paris, une plante d'Amérique remarquable à plusieurs titres, c'est V Amaryllis Joséphine, dont l'oignon a 55 centimètres de circonférence.

Pends- toi, Alphonse Karr, V Amaryllis- Joséphine n'a pas fleuri dans ton jardin !

Et toi, jardin d'hiver, pourras-tu jamais te relever d'un tel coup ?

M. Victor Paquet, ce jeune jardinier de lettres, découvert tout récemment par M. Alphonse Karr, vient de te damer le pion. Tu es refait comme un simple gogo des mines de Saint-Bérain. Qu'as-tu vu fleurir ? les réclames des queues-rouges de l'annonce anglaise ! qu'as-tu inventé, innové, découvert ?... rien ! ! ! si ce n'est MM. Boutmy, Girardin et Enfantin- Duveyrier qui l'étaient depuis longtemps (découverts), si j'en crois leur acte de naissance.

Le Tintamarre, qui ne se laisse jamais distancer par personne, — pas même par les larrons de la Croix de Berny, — avait envoyé, ces jours derniers, aux courses de Chantilly, son unique garçon de bureau, travesti en membre du Jockey Club. Le bonhomme ne se trouvait vraiment pas déplacé au milieu de la gentry parisienne.

C'est sous sa dictée que nous écrivons ces impressions de turf, destinées à faire époque dans la littérature :

M. le Duc de Nemours et quelques membres du Jockey Club, — notre garçon de bureau compris, — assistaient, samedi 3 octobre, aux courses de Chantilly qui ont eu les honneurs du huis-clos. Le temps était froid et brumeux ; on eût dit que le firmament avait mis un crêpe à son chapeau. Les vainqueurs du samedi sont Gland, Convalescence et Dorade. Le di-

manche a été le beau jour. On devait disputer le Grand Saint Léger, prix de 6.000, donné par le Roi. Le soleil a éclairé la fête ; néanmoins, à trois heures il s'est voilé, et le vent du Nord a soufflé. Les équipages brillaient par leur absence, les tribunes étaient désertes. Notre garçon de bureau s'est livré à de longues méditations sur la décadence du sport dans notre belle France. Les vainqueurs du dimanche sont : Tronquette, Ulm, Fitz-Emilius et Dorade, jeune lauréat, — déjà nommé, — qui a gagné le Grand Saint Léger.

M. Merle, ce critique si plein d'érudition d'esprit et de finesse, se propose d'écrire ses Mémoires dans La Mode M. Merle a eu des liaisons avec presque toutes les célébrités artistiques, littéraires et politiques de ce siècle ; il a hanté tous ces chansonniers chauvins, trumeaux et

gourmets qui ont chanté les guerriers et les lauriers, les bergers et les vergers, Bacchus, Momus et Cornus ; il peut donc en parler plus pertinemment que tout autre.

Le grand Muzard vient de partir pour Berlin. Ce départ précipité a plongé dans la douleur les balocheuses du quartier Bréda et les gentilshommes à vmgt-neuf sous qui descendent le fleuve de la vie sur l'asphalte du boulevart des Italiens. Rassurez-vous, Mesdames, le grand Muzard, l'Homère du quadrille, sera de retour le 1 5 Novembre : passé cette époque, il ne travaillera plus pour le Roi de Prusse. Sans Muzard, point de Carnaval. Quand Muzard sera mort, le Carnaval sera rayé du calendrier.

18 Octobre.

Vous avez vu sur le boulevart et chez tous les marchands de musique les portraits — pendants — de la divine Mogador et de la charmante Frisette. Ces deux demoiselles vont donc orner décidément le

pupitre de tous les pianos des mères de famille. Qu'on ne s'étonne pas trop de ce bizarre alliage ; aujourd'hui filles et femmes honnêtes ne jurent pas trop ensemble, et, depuis que M. Esquiros, — demander des renseignement à L'Artiste, — et le vertueux M. Hennequin, de La Démocratie pacifique, ont pris sous leur patronage le peuple fourmillant des Vierges folles, le public s'est accoutumé à ces étranges accouplements d'idées. — D'ailleurs, la Céleste Mogador a tout à fait l'air d'une mère de famille. Rien n'y manque, pas même la patte d'oie, tant l'artiste est honnête homme lui-même et véridique. — Quant à Frisette, elle a l'air plus lancé, plus impertinent, elle est plus dans l'esprit de son rôle ; mais l'artiste, sans doute le même, éminemment consciencieux, n'a pas pu réussir à rendre le vice aimable.

II est arrivé cette semaine, dans La Semaine, un événement énorme. M. Hippolyte Castille, l'un des rédacteurs de cette estimable feuille et l'un de nos plus féconds romanciers, s'était avisé de faire des portraits de confrères avec une grande impartialité sans doute, mais vus de haut. Le premier exécuté fut M. de Balzac.

Celui-ci qui, pour être homme de génie, ne manque pas d'esprit, vit dans cette affaire une nouvelle occasion de donner au public des explications sur La Comédie humaine, et il l'a fait avec un esprit superbe, une dialectique souveraine, et cependant à la portée des simples de La Semaine.

L'article éminemment cocasse du jeune Hippolyte l'est véritablement trop pour trouver la moindre citation dans Le Tin-

tamarre lui-même, et la réponse de notre grand écrivain trop sérieuse et trop étendue pour pouvoir être morcelée. Nous recommandons cependant à nos lecteurs ces deux articles comme une distraction des plus nobles et des plus amusantes.

Qu'il leur suffise de savoir qu'entre autres idées baroques le jeune Castille avait eu celle d'accuser d'immoralité le roi des romanciers. " Dans ce livre, dit-il, le vice est trop aimable. Qui ne s'amourachera outre mesure de tous ces délicieux gredins, Lousteau, Lucien de Rubempré, etc.. ? '*

M. de Balzac répond : "Le vice est généralement triomphant, mais il est finalement moins fort que la vertu. Si un jeune homme en lisant La Comédie humaine s'amourache des Lousteau et des Lucien de Rubempré, il est Jugé ! ! ! "

Jugé ! ! !

Cependant, le jeune Hippolyte est très innocent.

Le journal La Semaine en veut donc bien cruellement à l'un de ses rédacteurs, pour insérer de pareilles réponses ?

Lisez le reste, — coups de griffes polis et allongés, du reste, coups de pattes petits, lourds et poilus, et fourrés, patte — d'ours, — je vous garantis un divertissement solide.

M. Hippolyte Castille est auteur des Oiseaux de proie ; c'est un roman philosophique en quatre volumes.

25 Octobre.

L'hiver est décidément arrivé ; les paletots surgissent et Mabille a fermé ses portes. C'est au bal Valentino et au Prado d'hiver qu'il faut se transporter si l'on veut se régaler de chorégraphie voluptueuse, comme disait L'Epoque, ce grand et beau journal,

mort sî malheureusement à la fleur de l'âge, mais qui va, dit-on, renaître consolidé. Ce qui prouve en effet que tout espoir nest pas perdu, et que, nouveau Phénix, L'Epoque va renaître des cendres de ses actionnaires, c'est qu'hier nous avons rencontré trois de ses porteurs, privés de guêtres, il est vrai, mais chargés de sacoches pleines. Qu'y avait-il dans ces sacoches ? Voilà la question. Etaient-ce des quadruples d'Espagne,des billets de banque, des coquilles de noix ou des gros sous ? c'est ce qu'il ne nous a pas été possible de vérifier ; nous penchons pour les coquilles de noix.

Cependant des gens sagaces nous font observer que peut-être ces porteurs portaient à M. de Balzac le prix de son dernier roman, s'élevant à plusieurs millions de roubles. M. de Balzac ne compte que

par roubles. Ce qui confirme cette supposition, c'est que le grand romancier vient d'assister comme témoin au mariage de Mlle Anna de Hanska, cette jeune comtesse polonaise à qui le roman de Pierrette est dédié. Or, si L'Epoque n'avait réglé son compte, comment M. de Balzac se serait-il procuré un habit noir ?

L'habit noir est devenu, dans la civilisation française, une question très grave. En effet, ne voyons-nous pas tous les jours de vulgaires limonadiers refuser de la bière aux gens qu'ils ne jugent pas suffisamment vêtus ? Et, chose triste à dire, si M. de Balzac n'a pas son habit noir, il risque fort de se voir refuser une demi-tasse au café Douix. M. de Balzac ne travaille pas sans café, donc M. de Balzac ne peut pas travailler s'il n'a pas d'habit noir. C'est mathématique.

A propos de littérature, on nous communique une nouvelle accablante. La publication du Gentilhomme campagnard s'est terminée aujourd'hui dans le Journal des Débats, et M. Bertin aurait décidé qu'à l'avenir le Journal des Débats ne publierait plus de romans-feuilletons. L'ingrat ! Sous prétexte que Les Drames Inconnus ont fait four, que La Quittance de Minuit a fait et fera four, il oublie les éclatants succès des Mystères de Paris et du Comte de Monte-Cristo ! Il est vrai que, vu le prix de la littérature au marché, ce succès-là coûte cher. On prête à M. Bertin ce mot imité de Pyrrhus : " Encore un succès comme celui-là, et je suis ruiné ! *'

La nouvelle doit émouvoir les grands feuilletonistes. Mais, bah ! ils sont tous en Espagne, où ils ont fait encore moins d'effet que leur absence n'en produit à Paris.

Je n'ai encore rencontré personne qui s'inquiétât de la santé de M. Amédée Achard, ni de celle de M. Maquet, ni des tauromachies de M. Gautier, ni des nègres doublés de satin de M. Alexandre Dumas père.

Les romanciers sont en Espagne, que nous importe ? Il se passe tous les jours sous nos yeux des drames bien autrement intéressants.

Ne voilà-t-il pas un brave homme épris de sa femme morte, au point d'aller voler son cadavre dans le cimetière communal ? Cet excès d'amour conjugal constitue certainement une anomalie grave. Et voilà qu'on accuse ce brave homme de violation de sépulture. Les journaux disent à ce propos que M. le Procureur du Roi est descendu dans le cimetière. On a pris, je ne sais pourquoi, l'habitude de dire que la justice est descendue ou qu'elle a fait une

descente. Il me semble qu*il est temps qu'on la fasse remonter.

Dans ce but, nous lui signalons une annonce ou plutôt une affiche placardée tous les jours sur le quatrième mur des baraques Duveyrier. On y lit que le chemin de fer du Nord conduit en trente-six heures à Hombourg, petite ville de bains minéraux, où un spéculateur a établi des cafés, des restaurants, des cabinets de lecture, et une salle où l'on joue le trente et quarante et la roulette h cinquante pour cent meilleur marché que sur les bords du Rhin, — Il y a sans doute des cabinets particuliers. L'annonce a tort de ne pas le dire.

/^^' Novembre.

La littérature française vient de revenir d'Espagne où elle a accompli un four infiniment plus éclatant que celui de la fameuse réunion Adolphe Dumas.

M. Théophile Gautier est revenu sombre comme le Dante et très contrarié de s'en être allé avec GaVet. Le célèbre feuilletoniste ne rapporte de Madrid qu'un feuilleton sur les courses de taureaux, feuilleton que se disputent déjà La Presse et la Revue des Deux-Mondes et qui en définitive, ne paraîtra peut-être nulle part.

M. Amédée Achard est encore à Madrid, on ne sait pas trop ce qu'il y peut faire, puisque ses Lettres espagnoles sont terminées. Il n'est pas impossible qu'il attende pour revenir que L'Epoque soit consolidée.

Le plus heureux de tous ces messieurs est sans contredit M. Alexandre Dumas, qui, pareil au soleil, a absorbé dans ses rayons l'éclat des planètes secondaires ; seul, il a été invité aux fêtes royales ; la Société des gens de lettres de Madrid lui

a offert un banquet, et un Pommier espagnol lui a demandé sa pratique. L'illustre auteur des Mousquetaires a profité de cette bienveillance pour laver un petit ours au directeur du Heraldo, qui s'est engagé à lui payer cinquante mille réaux et à lui fournir un Maquet andaloux, proche parent du Cid. On dit que Dumas se propose de le décorer de l'ordre de Monte- Cristo.

Eh bien ! maintenant que toutes ces brebis feuilletonnières sont rentrées au bercail, Paris ne change pas d'aspect ; le canon des Invalides ne tonne pas pour leur retour. On ne lisait pas U Epoque y quand Amédée Achard y faisait l'éloge d'Alexandre Dumas ; lira-t-on plus La Presse quand Dumas ou Gautier y feront l'éloge d'Achard ?

D'ailleurs, la France a bien autre chose

à faire. D'irréparables malheurs l'ont frappée. Les eaux de la Loire et de l'Allier couvrent ses plus fertiles départements. Il est bon de reconnaître publiquement que tout le monde a fait son devoir. Des souscriptions s'ouvrent partout et sont immédiatement remplies ; les théâtres de Paris ont tous organisé des représentations. Avant hier, c'était le Cirque ; aujourd'hui, c'est le Vaudeville, les Délassements, les Funambules ; demain, ce sera le Théâtre Français et l'Opéra.

Le célèbre Bocage a profité de l'occasion pour faire relâche vendredi. Ce grand citoyen a bien prouvé par cette manifestation qu'il s'associait à la douleur publique.

Pendant ce temps, la roulette et le trente -et -quarante continuent à s'afficher dans les journaux Duveyrier ; et nos lois, qui savent si bien atteindre la moindre

auberge des Batignolles où l'on joue deux sols après le dîner, semblent impuissantes pour arrêter le scandale des annonces de Hombourg.

Il est dur cependant d'être obligé de se faire procureur du roi. Nous allons soulever contre nous beaucoup d'honnêtes joueurs. — " Qu'est-ce que ça vous fait qu'on se ruine? " diront-ils. " Laissez donc ces vertueuses annonces. On est bien aise de savoir qu'en quarante heures le chemin de fer du Nord vous transporte à Hombourg, endroit divin, paradis du hasard, où le jeu revient à cinquante pour cent meilleur marché que sur les bords du Rhin. Vous voyez bien que c'est une économie. Et puis ces annonces-là rapportent beaucoup d'argent à la Société Duveyrier. Si vous retirez à cette excellente entreprise toutes les annonces immorales et quelques-unes

de ses réclames inexpressibles, vous la tuez, c'est clair ! "

La belle affaire !

Pourtant, une réflexion nous vient : si la boutique Duveyrier fermait, La Presse mourrait aussi, et nous ne pourrions pas lire dans son numéro d'aujourd'hui le splendide feuilleton de M. Marc Fournier.

Car Madame de Girardin renonce au Courrier de Paris, à sa trompe et à ses bottes. Le Vicomte de Launay ne fera plus siffler la cravache du sport, il renonce à la gloire du dandysme, gloire éphémère !

Il jette au loin les débris de son cigare ; il se fait mère de famille.

M. Marc Fournier lui succède. Marc Fournier, esprit sec, amer, froidement railleur, froidement enthousiaste et de peu d'haleine, a renoncé tout de suite à l'ancienne forme, qui implique une certaine

conception, une véritable abondance et une grande sûreté de main. Il intitule son feuilleton : Historiettes et Mémoires, ce qui lui donne la facilité de le composer d'anecdotes de dix, quinze, trente ou cinquante lignes, empilées l'une sur l'autre, jusqu'à ce que le feuilleton soit plein, et qu'il y ait le compte.

Comme on voit, les procédés littéraires se simplifient de jour en jour.

En somme, Paris est triste et nébuleux, et c est une médiocre joie pour lui que d'avoir enfin le portrait lithographie de Mlle Rose Pompon à côté de ceux de Frisette et de Mogador. Nous nous en référons à ce mot d'un homme d'esprit : A quoi bon acheter le portrait cinquante sous ? "

Comme note biographique, utile à la postérité, nous consignons ici que le véritable nom de Rose Pompon est Elvire

Bonzé. Comme disait Alcide Tousez, dans je ne sais quelle farce, voilà un nom à coucher à la porte.

Mais nous ne conseillons pas à Elvire de se conformer scrupuleusement à cet aphorisme, qui pourrait la mener trop loin.

7 Novembre 46.

Le soir de la première représentation de L'Univers et la Maison, il y a eu au foyer de l'Odéon un jeune écrivain, très connu parmi les inconnus du journalisme, qui demandait à tout venant un coin de loge pour y asseoir son paletot, sa per-

sonne comprise. Il aperçoit un de ses amis, et lui crie d'un voix de stentor :

— As-tu une place à me donner ?

M. Hippolyte Lucas, qui passait, se retourne, prend l'apostrophe pour lui, et répond bénignement à notre petit confrère qu'il voyait pour la première fois :

— Mon ami, je suis fâché, je n'en ai pas. Ce trait ne peint-il pas à merveille le

placide feuilletoniste du Siècle?

A L'Univers et la Maison, joignez Le Nœud Gordien, attribué à un homme politique, ancien Samt-Simonien, et vous aurez tous les événements de la semaine.

Dans le jour, les Parisiens vont voir le nouveau portail de Saint-Germain-l'Auxerrois, peint en bleu foncé semé d'étoiles d'or, et illustré d'estampes en manière de peinture. C'est très beau, car ça fait mal aux yeux. Les fresques de M. Motter,

généralement couleur de saumon et de riz à la turque, ont l'air d'un ancien décor soigneusement lavé à l'eau seconde.

De nouveaux tableaux vivants vont se montrer au cirque des Champs-Elysées.

Le public verra enfin la famille Keller, qui jusqu'à présent n'a travaillé que dans les maisons particulières. Il est vrai qu'elle y adopte un costume assez primitif pour être autorisé par la Préfecture.

Ces jours derniers, la famille Keller posait chez M. V.... Un des groupes représentait la France, s'appuyant sur la Charte, qui tient les tables de la loi.

— Sarpejeu ! je voudrais bien violer la Charte ! s'est écrié M...

Le mot est impudique, mais il a eu le plus grand succès.

Hier, aux Champs Elysées, nous avons

été témoins de Tarrestation d*un Auvergnat qui tenait un jeu de hasard en plein vent. L*enjeu était une collection de plaisirs et de pain d epices enveloppés dans un numéro des Débats, sur lequel s' étalait impunément l'affiche colossale de sa roulette de Hombourg. Le rapprochement nous a paru curieux.

Disons ici quelques mots d'une affaire toute privée qui n'intéresse guère que l'humble signataire de cette causerie, lequel en fait ses excuses au lecteur.

Une demi-douzaine de gens de lettres ont reçus cette semaine une circulaire rédigée en assez mauvais français, dans le but de leur faire faire une longue course, d'exécuter ainsi à leurs dépens une petite charge de fumiste, comme dit M. Davost. Nous prévenons l'auteur très laid de cette plaisanterie d'un goût douteux qu'il est

temps de mettre un terme à la comédie de lettres anonymes qu'il joue depuis trop longtemps. Son secret est aujourd'hui celui de la comédie et toutes les commères le savent. Et nous le prions d'agréer ici mille choses malhonnêtes. Ainsi soit-il !

/5 Novembre.

L'Espagne est décidément le pays des aventures. Pensant que M. Maquet se faisait attaquer par des brigands sur la route d'Aranjuez, M. Dumas mettait sens dessus dessous la ville de Grenade.

M. Dumas fils avait été frappé d'une pierre à la tête ; et M. Alexandre Dumas Père a profité de la circonstance pour faire lever une contribution de guerre sur la ville de Grenade.

Mais peu s'en est fallu qu'il n'y laissât ses os. Il est vrai qu'il aurait eu la satisfaction de se faire enterrer à l'Alhambra, côte à côte avec le dernier Abencerage.

Que seraient alors devenus le théâtre Montpensier et les Mémoires d'un Médecin, dont trente volumes à peine sont ébauchés ?

Tout le monde ne peut pas, comme le Journal des Débats, prendre sur lui de se passer de feuilletons. Il faut s'appeler Bertin pour jouer un pareil coup d'état, qui trouvera peut-être des imitateurs.

D'ailleurs, moins il y a de roman dans un journal, plus il y a de place pour l'ar-

ticle Variétés ; désormais, Eugène Sue sera remplacé par M. Alloury, Alexandre Dumas, par M. F. Barrière, et Paul Féval, par le jeune Sainte-Beuve, tout récemment débulozé. Il est à croire que, faute de rédacteurs, la Revue des Deux-Mondes ne tardera pas à descendre dans l'autre.

Il est positif que M. de Balzac se porte candidat au fauteuil académique. Divers commissionnaires sont employés, depuis plusieurs jours, à transporter à l'Institut les œuvres encore incomplètes du fécond romancier.

Nous n'avons pas revu cette semaine les annonces de la roulette de Hombourg. Est-ce que l'autorité serait intervenue et aurait arrêté dans son cours cette œuvre philantropique ?

Après les bains d' Hombourg qui vont, dit-on, comme sur des roulettes, nous ne

connaissons rien au monde de plus gaî qu'un projet qui s'élabore à cette heure, dans la cervelle d'un industriel jadis très connu. Ce noble inventeur, dont l'idée fixe était autrefois de transformer les rues de Paris en réfectoire et de nourrir ses actionnaires à gogOy a résolu maintenant de les rafraîchir à bon compte et de faire couler le vin par les bornes fontaines.

Le réservoir central serait établi aux environs des Villes de France, rue Neuve rue Vivienne ou rue Richelieu. Nous y reviendrons.

Grâce à la poudre coton, il est arrivé cette semaine un déplorable accident.

Une dame avait garni de coton les oreilles de son fils âgé de huit ans^ afin de le préserver de quelque maligne fluxion, puis elle le conduit à l'école.

Vers le milieu de la journée, le petit

garçon se comporte mal en classe, son professeur le réprimande ; il lui répond insolemment, et le maître d'étude se laisse emporter jusqu'à donner un soufflet au petit polisson.

O terreur ! sa tête vole en éclats. Le coton avait fait explosion. La justice informe.

Nous l'informons que cette histoire est un canard.

22 Novembre.

Il paraîtrait que M. Ponsard n'est pas mort, ni Agnès de Méranie, ni M. Bocage non plus. Ces trois messieurs se portent bien et se porteraient mieux sans une certaine dame italienne, tragique de pro-

fession, qui, sous le nom de Louise Bettoni Araldi, réclame en justice le rôle d'Agnès de Méranie, qu'elle considère comme sa propriété particulière et inaltérable.

Nous, qui avons vu jouer Madame Araldi au Théâtre Français, il y a à peu près deux ans, nous concevons parfaitement la timidité de M. Ponsard à l'endroit de Madame Araldi, Agnès meurt au cinquième acte en s'écriant :

. . . O ma pauvre famille !

O mon petit garçon ! O ma petite fille !

Pour dire convenablement des alexandrins de cette saveur, il ne faut rien moins que le talent consommé et la vieille expérience de Madame Dorval. On ne peut pas confier ces vers-là à la première tragédienne venue.

D'un autre côté, s'il faut aborder la

question de principe, avouons que les prétentions de Madame Araldi auraient des conséquences étranges, si un rôle peut devenir la propriété d'une actrice, celle-ci doit avoir le droit de le vendre, de le louer et de le sous-louer. Si elle meurt, le rôle devient le patrimoine de son héritier ; et la question n'a plus de solution possible si cet héritier est un garçon ou bien s'il n'a que l'âge du jeune Citrouillard.

Nous craignons bien que le tribunal ne soit de notre avis et qu'il n'accorde à Madame Araldi le droit déjouer, Agnès de Méranie. .. en province.

Musard, le grand Musard, va nous être rendu ; les bals de l'Opéra commencent le I 2 Décembre. La recette du premier bal sera portée toute entière sur la liste de souscriptions des inondés de la Loire. On ne sait pas assez combien il y

a de générosité dans une contredanse, de charité dans une polka et de dévouement dans une tulipe orageuse !

Aujourd'hui, dimanche, Messieurs les membres de la Société des Gens de Lettres se réunissent en assemblée générale, à la mairie du deuxième arrondissement. Il s*agit de discuter une proposition ainsi conçue :

Article I. — Les membres du comité seront renouvelés par tiers.

Article II. — Les membres sortants pourront être réélus.

Ce qui revient à ce syllogisme fallacieux :

" Pour faire un Sortilège, prenez une poule blanche, si elle est noire, ça ne fait rien.

L'auteur de cette proposition ingénue n'est ni M. de La Palice, ni Cadet- Rous-

sel, ni Gribouille. C'est M. Estienne Esnault.

M. Alexandre Dumas est toujours en Espagne ; malheureusement, il n'a pas cru devoir garder par devers lui le jeune Achard, qui achardise dans i^'Epoque, de manière à faire regretter MM. Monselet, Baudrillart, Dumolet- Bacon, Margueries et autres Forqueray du journal monstre.

Quant à ce pauvre Dumas, il lui arrive une chose fort bizarre : la garde nationale de Saint- Germain-en-Laye l'a nommé capitaine. Tout le monde a été surpris. On a vu là-dedans une question d'influence. On a parlé d'une bannière portant cette devise :

Au Comte de Monte-Cristo les bisets reconnaissants.

M. Dumas ne montait pas sa garde,

les condamnations par défaut s'accumulaient sur sa tête ; il avait déjà pour quarante huit jours de prison. Ses ruses déjouaient la gendarmerie la plus espiègle, il était invisible, insaisissable. Le sergentmajor de Saint-Germain vit bien qu'il n'y avait rien à faire et que Dumas couperait plutôt la main droite de Maquet que d'aller parader devant son théâtre, sur la place de son château.

Dans cette extrémité, on nomma Dumas capitaine de cette garde dont il n'avait pas voulu faire partie ; maintenant il est pris par la reconnaissance, et tout fait croire qu'il portera dignement la double épaulette ; peut-être en cédera-t-il une à Auguste Maquet.

Cette façon de réduire à récipiscence les citoyens récalcitrants nous rappelle une anecdote où se peint tout entier Etienne

Béguet, le défunt journaliste, Tun des prédécesseur de Jules Janin au feuilleton des Débats.

Un député influent lui avait recommandé un certain petit jeune homme venu du fond du fond du Calvados avec une malle pleine de Vaudevilles et un portemanteau chargé de Mélodrames. Ce jeune malheureux, entièrement crétin, sonnait tous les matins à huit heures chez Béquet et lui lisait de six à quatorze actes de sa prose.

Béquet médita longtemps de le mettre à la porte. Mais, craignant de se fâcher avec le député qui lui avait recommandé ce petit cauchemar, il se ravisa, et le fit nommer sous-préfet.

En ce temps-là, on avait encore de l'esprit, même au journal des Débats.

29 Novembre.

11 y a dans le haut de la rue Saint- Antoine une ruelle qui s'appelle l'impasse Guéménée. Au fond de cette ruelle, à droite, et à l'extrémité d'une vaste cour

toute encombrée de constructions délabrées et noirâtres, on trouve un hangar en planches disjointes que précède une sorte de boutique obscure. Cette boutique, c'est tour à tour un comptoir de marchand de vins, un étal de fruitière, un bureau de location et un foyer. Le hangar, c'est un théâtre.

Pendant quinze ans, le père Thierry, un homme typique tout aussi curieux que le célèbre Doyen, donna là-dedans des leçons de déclamation à une génération entière d'ouvriers lampistes, de maçons sans ouvrage et de jeunes truands qui préludaient à l'art dramatique en claquant dans les petits théâtres ou en faisant le commerce équivoque des billets moins chers qu'au bureau.

On a dit que Bouffé avait fait ses premières armes dans cette cabane. C'est une

erreur. Le père Doyen s'honorait d'avoir facilité les premiers pas du célèbre comique ; et notre ami, H. Nicolle, a fort bien raconté cette curieuse histoire dans un des derniers volumes du Musée des Familles.

Quoi qu'il en soit, le préfet de police a vu, dans les représentations hebdomadaires de la salle Guéménée une infraction aux lois et règlements qui régissent les théâtres. Cinq fois le père Thierry fut traduit devant la police correctionnelle : cinq fois, il fut acquitté. Thierry est mort ; mais le concierge de la maison, plein de transaction de son oncle, a continué son entreprise, et, à son tour, la police administrative l'amenait, il y a quatre jours, sur les bancs de la sixième chambre. Le nouveau professeur a gagné définitivement sa cause. Le tribunal a prononcé l'acquittement par ce motif qu'il n'était pas établi que son école dramatique

rentrait dans les conditions d'un théâtre telles que la loi les définit. 11 serait injuste de critiquer des juges indulgents. Cependant, M. le Préfet de Police mettait en avant des griefs d'une haute valeur en dénonçant les tendances fatales d'une partie de la classe ouvrière à délaisser ses utiles travaux pour la carrière si incertaine du théâtre.

Rien n'est plus regrettable en effet que de voir des jeunes gens sans talent et sans éducation première se lancer tête baissée devant la rampe, et étaler avec aplomb leur intolérable nullité. C'est une belle et noble gloire que celle d'un grand acteur ; mais l'art dramatique, comme la littérature, ne supporte pas la médiocrité.

Laissons la pauvre échoppe du père Thierry et rendons-nous tout de suite à la splendide Ecole Lyrique, dirigée, rue de

La Tour d'Auvergne, par MM. Horn et Daudé. Là tout est dorure, tapisseries et girandoles. Les élèves, les femmes surtout, sont d'une élégance rare ; quant à la salle, qu'on se figure une réduction de l'Opéra- Comique. Comme voici l'hiver, les bals vont recommencer dans cette bonbonnière ; bals charmants, presque aristocratiques, car on n'y voit ni Pomaré, ni Rose Pompon, ni Mogador ; par conséquent, on y peut aller sans rougir, c'est quelque chose.

Outre le procès du père Thierry, il y a eu cette semaine le procès de Mademoiselle Araldi contre MM. Bocage et Ponsard. Nous avons dit notre sentiment sur cette affaire ridicule. Relevons seulement aujourd hui une agréable plaisanterie de M. Léon Duval.

Cet honorable avocat, plaidant pour mademoiselle Araldi, a affirmé qu après

avoir retiré le rôle d'Agnès de Méranie des mains de sa cliente, M. Ponsard Tavait amoindri et mutilé pour pouvoir le faire jouer par madame Dorval. Il paraît que Mademoiselle Araldi a pour son illustre concurrente tout juste la même estime que M. Ponsard professe pour Racine, qu'il traite de goitreux. A ces causes, M. Ponsard a tort de malmener Mademoiselle Araldi : ils sont dignes de se comprendre.

La Presse a fait un coup d'état. Elle supprime, à partir du 1 ^' Janvier, toutes les annonces intermédiaires entre l'annonceaffiche, dont elle ne veut plus, et l'annonce anglaise, dont le public ne veut pas. Cette fois M. de Girardin se trompe tout-à-fait, et la petite perfidie que cache cette révolution sera déjouée par la force des choses.

Pendant que la grande presse prédit le

règne de Duveyrier et le consulat de M. Gelé de Baumeville, l'apôtre Jean Tournet continue à préparer l'avènement de Vourier. Le fougueux Journet avait déjà publié les Cris et Soupirs, le Cri suprême, le Cri d'indignation ; il vient de continuer la série par un Cri de délivrance, ce qui fait supposer que nous allons être délivrés de ses Cris.

Les eaux d'Hombourg ont reparu à la quatrième page des journaux Duveyrier.

La roulette a la vie dure.

6 Décembre 1846-

O bienheureux carnaval ! ton règne arrive. Voici Musard qui va faire hurler tous ses Sax ! Mabile s'empare des Variétés. Le jeune Artus prépare son galoubet ;

Pilauds, Marx et les autres embauchent des clarinettes à prix d'or ; le cuivre devient plus cher que les billets de banque. Il s'agit d'enlever à trombonne tendu quinze ou vingt mille chorégraphes dont un seul vaut quatre Petipa et dix-huit Coralli.

Vous croyez que les inondations, la rareté du travail et la cherté du pain vont empêcher Paris de danser comme de coutume ? Allons donc ! La colonne Vendôme, perdant l'équilibre, se renverserait sur les Tuileries, les Tuileries sur le Louvre, le Louvre sur Saint-Germain l'Auxerrois, et tous ces monuments écroulés écraseraient vingt cinq mille hommes, que les élèves de l'institution Chicard exécuteraient sans sourciller leur thème de chorégraphie voluptueuse et leur version de mazurka.

A la vérité, les entrepreneurs des bals de r Opéra et les directeurs de l'Ecole

Lyrique donnent leur premier bal au bénéfice des inondés. Cette bonne action compense bien des chaloupes un peu trop orageuses.

Le froid est dur ; il n'y a plus personne à rOdéon. Cela se conçoit : le public de ce théâtre se compose de Marseillais ; tous les Marseillais sont amis de M. Méry ; M. Méry est frileux ; donc l'enthousiasme de ses amis ne peut pas être très chaud.

Le même M. Méry continue à faire des mots spirituels que nous ne comprenons guère. M. Méry a la manie de M. Harel et de feu Royer-Collard, celle de faire des mots. Il fait des mots partout, au bain, à la promenade, au lit, à l'Odéon ; il fait des mots pour sa femme de ménage, pour son portier, pour les journaux de Marseille, pour M. Bocage et pour M. Lebey de Bonneville. Un de ces jours nous verrons

quelque grande affiche annoncer que M.

Méry fera des mots au bénéfice des mondés.

Nous plaignons sincèrement les vingt cinq mille soldats français qui se sont fait passer en revue par le bey de Tunis. Il n'y a malheureusement pas de cheminée capnofuge susceptible d'échauffer le Champ de Mars. Il faisait un temps propre à donner une idée de la campagne de Russie. On ne dit pas si M. Lebey de Bonneville avait été invité à se joindre à l'état-major.

Le Messager a cessé de paraître. M.

Brindeau et M. Ballard se trouvent ainsi sans emploi. Ils vont sans doute reprendre la carrière du théâtre, qu'ils avaient déjà parcouru non sans succès. Nos encouragements ne leur manqueront pas.

Quant à notre vieille amie UEpoque, elle n'est pas aussi considérée qu'on paraissait le croire. Quelques-uns de ses rédac-

teurs plaident pour obtenir le règlement de leur compte. Aussi se refusent-ils désormais à écrire l'époque.

La célèbre affaire Beauvallon n*est pas terminée, tant s'en faut. Il paraîtrait que l'un des principaux témoins va comparaître devant la cour d'assises, comme prévenu de complicité d'assassinat. Le ministère public aurait, dit-on, acquis enfin des données certaines sur le lieu et la manière dont les pistolets homicides avaient été essayés.

Nous allons donc revoir en face de la justice du pays ces fameux gentilshommes qui ont doté notre époque d'un élément comique de plus. Pour notre part, nous déplorons ce résultat auquel on était loin de s'attendre. Le drame judiciaire, qui s'est déroulé à Rouen, a été scandaleux sans profit pour personne, et n'a guère démontré que cette vérité suffisamment

reconnue : le danger des mauvaises connaissances. Des gens éminents, mêlés à tous ces événements, ont saisi l'occasion pour se montrer extrêmement ridicules.

Qu'est-ce que la société a gagné à tout cela ?

Le tribunal de police correctionnelle a condamné ces jours derniers quelques personnes imprudentes pour avoir souffert qu'on jouât chez elles, après un diner à trente sous par tête, quelques parties d'écarté à deux sous. La loi est formelle et le tribunal l'a appliqué. Mais le parquet ne poursuit pas encore les directeurs des bains de Hombourg qui se sont servis de la voie des journaux pour annoncer des jeux de la roulette et de trente-et-quarante. Cela viendra.

On prétend qu'un journal a reçu la lettre suivante, dont nous ne garantissons pas l'authenticité :

Monsieur le Rédacteur,

T^ermettez moi de me servir de la voie de votre inestimable journal pour relever une erreur grossière accréditée par le feuilleton de L'Epoque. Selon M. Auguste Vacquerie, M. Milo serait un sculpteur grec. Or, il est de notoriété publique qu'il n'existe pas d'autre Milo que moi, qui ne suis pas sculpteur, mais seulement ancien fondateur de L'Audience.

Agréez, etc.

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