‹ CauseriesChapitre 3 sur 3 · E. MILHAUD · texte numérisé non relu

E. MILHAUD

Il ne nous semble pas probable que M.

Milhaud ait écrit une pareille lettre, aussi ne l'insérons-nous que sous toutes réserves, et en refusant d'avance de payer à M.

Milhaud aucune espèce de dommagesintérêts.

/ 3 T)écembre.

M. Alexandre Dumas, voyageant sous le nom de Comte de Monte-Cristo, est débarqué cette semaine dans un port d'Algérie. Le célèbre romancier désirait garder le plus strict incognito ; MM.

Maquet, Boulanger et l'illustre Desbarolles et les autres personnes de sa suite avaient reçu l'ordre de se renfermer dans les limites de la plus parfaite discrétion. Néanmoins, l'arrivée de M. Dumas s'étant répandue dans la ville, les vaisseaux de la rade l'ont salué de vingt et un coups de canon.

A une heure, M. Alexandre Dumas a reçu les autorités, qui lui ont présenté les clefs de la citadelle. L'illustre voyageur les a remerciés par une allocution chaleureuse extraite des Trois Mousquetaires. Il a fait dire une messe par son aumônier, M. Faira, après quoi il s'est retiré dans ses appartements.

Le lendemain, M. Alexandre Dumas, pieux imitateur de Saint- François de Paule, s'est occupé de délivrer une vmgtame de Français qu'Abd el Kader retenait captifs

depuis près de deux ans. Parmi eux, était le colonel Courby de Cognord. M. Dumas a daigné transmettre lui-même cette bonne nouvelle aux journaux de Paris, en accompagnant sa lettre autographe d'une relation authentique rédigée par M. Maquet.

Le soir, il y a eu banquet à l'hôtel de M. Dumas. La ville et la rade ont été illuminées.

A vrai dire la relation publiée par La Presse et les autres journaux n'est qu'une édition affaiblie d'une des plus charmantes scènes de Tartuffe ; voyons un peu :

LA PRESSE, au public :

Mes amis, attendez, je vous prie, — Vous voudrez bien souffrir, pour ne rien négliger, — Que je m'informe un peu des mouvelles d'Alger.

wo

à son correspondant :

Tout s'est-il passé ces jours-ci, de bonne sorte ? — Qu'est-ce qu'on fait là-bas ? Comme est-ce qu'on s'y porte ?

LE CORRESPONDANT

Nos pauvres prisonniers se portent assez mal, — Et quatre sont entrés hier à Thôpital.

LA PRESSE Et Dumas ?

LE CORRESPONDANT

Oh ! Dumas, il se porte à merveille ! — Gros et gras, le teint frais et la plume à l'oreille !

LA PRESSE

^ Le pauvre homme !

LE CORRESPONDANT

Cognord fut pris d'un grand dégoût, — Et ne put, au banquet, toucher à rien du tout, — Tant sa blessure au flanc était encore cruelle.

LA PRESSE Et Dumas P

LE CORRESPONDANT

Il soupa seul avec sa séquelle, — Et

littéralement, il mangea deux vautours, —

Avec un grand pâté bourré de beefsteacks

d'ours.

LA PRESSE

Le pauvre homme !

LE CORRESPONDANT

La nuit se passa toute entière — Sans qu'un de nos soldats pût fermer la paupière ;

Les fièvres empêchaient qu'ils pussent sommeiller ; — Et jusqu'au jour près d'eux il nous fallut veiller.

LA PRESSE Et Dumas ?

LE CORRESPONDANT

L'œil chargé d'un sommeil agréable, — Il passa dans sa chambre au sortir de la table, — Et dans son lit bien chaud, il se mit à tâtons, — Où, sans trouble, il rêva quarante feuilletons.

LA PRESSE

Le pauvre homme !

LE CORRESPONDANT

A la fin, d'une âme résignée, — Cognard se résolut à souffrir la saignée, — Et le soulagement suivit tout aussitôt.

LA PRESSE

Et Dumas ?

LE CORRESPONDANT

Il reprit courage comme 11 faut, — Et, contre tous les maux tenant ses sens esclaves, — Pour réparer le sang qu'avaient perdu nos braves, — But à son déjeuner quatre grands coups de vin !

LA PRESSE Le pauvre homme !

LE CORRESPONDANT

Nos gens se portent bien enfin, — Et je vais aux captifs transmettre par avance Combien vous avez pris part à leur délivrance !

Cet essai de parodie ne vaut pas la ravissante imitation des Fourberies de Scapin, faite l'autre jour par la Gazette des Théâtres, à propos des cinquante mille francs qu'on a la petitesse de demander au célèbre Bocage. Le grand comédien vient d'obtenir de la commission des auteurs dramatiques une réduction des tarifs, ce qui s'explique par la misère croissante de l'Odéon (100.000 francs de subvention). La commission a assimilé la salle d'asile ouverte par Bocage à son voisin le petit théâtre du Luxembourg. Le bois est si cher !

Une voie de bois coûte presque le prix d'un abonnement de l'Epoque et renferme moins de combustible. On ne se figure pas comme les feuilletons font de bon feu ! Il n'y a rien de plus sec au monde ; ceux de Grimm par exemple ;

cela pétille... d'esprit, si vous voulez. Lisez ï Epoque !

Vous y verrez que Grimm a eu l'insigne honneur de souper avec Méry, Pierre Dupont (deux poètes), l'éditeur Furne, et puis... et puis devinez ! Et puis le bey de Bonneville ! Et ces messieurs ont fait des bouts-rimés ! Dame ! à l'approche des étrennes, chacun gagne sa vie comme il peut ! nous ne disons pas cela pour Pierre Dupont, dont la chanson des Bœufs a popularisé l'incontestable talent.

A l'heure où nous écrivons ces lignes, le boulevart est illuminé, toute la population se porte à l'Opéra. Comme on va danser ! Comme on va bavarder ! Et comme on sera spirituel ! Et comme les rats grignoteront bien dans la vaisselle plate de M. Guillaume !

Mercredi soir, ce sera bien une autre

affaire. Mabille s'installe aux Variétés, et avec lui le luxe, les tentures, les babels de bougies, les portiques de lumière et des torrents d'harmonie. Ce seront véritablement de belles fêtes et nous souhaitons qu'elles puissent soutenir la concurrence de l'Opéra. Mais bah ! pour distancer l'Opéra, il faudrait des hais plastiques, comme le disait si gaiement M. Alphonse Karr, à qui nous sommes heureux et fiers d'avoir volé ce mot complètement inédit.

20 Décembre

Le bey de Tunis est parti, mais i!

nous reste celui de Bonneville. Ce prince africain, non content des cinquante mille francs qu'il a donnés aux inondés de la

Loire, a versé entre les mains de M.

de Rambuteau vingt-cinq mille francs pour les pauvres de Paris. Il est malheureux que la position de fortune du bey de Bonneville ne lui permette pas d'imiter la générosité de son prédécesseur. A défaut d'aumône, il répandra du moins des fleuves de prospectus, et Le Tintamarre ouvrira une souscription en faveur des mondés Duveyrier.

M. Alexandre Dumas est arrivé à Alger ; le maréchal littéraire a été présenté à M. Bugeaud, les deux grands hommes se sont traités avec la courtoisie et les égards dûs entre maréchaux. M. Desbarolles, M.

Maquet et le reste de l'état-major de M. Dumasont été l'objet d'égards tout particuliers de la part de M. le Gouverneur général, qui les a invités avec la plus exquise politesse... à décamper le plus tôt possible, attendu que

l'illustre guerrier n'aime pas les écrivailleurs. M. Alexandre Dumas, vivement blessé, a demandé ses passeports, qui lui ont été accordés avec d'autant plus d'empressement qu'on les lui avait offerts. Il est possible que M. Dumas fasse une déclaration de guerre ; M. Desbarolles serait chargé de convoquer la garde nationale de Saint- Germain ; on dit que M. Dumas fils commanderait la flotte, mais ce bruit mérite confirmation. Puisse ce jeune homme n'être pas déjà coulé î

Le procès Araldi s'est terminé comme il était facile de le prévoir. La cour royale a réformé sur tous les points le jugement du tribunal de commerce. Mademoiselle Araldi a été déboutée de sa demande et condamnée aux dépens. M. Ponsard ne paiera donc pas les 50.000 francs auxquels le célèbre Bocage avait été condamné. On

dit que, dans son désespoir, Bocage s*était décidé à solliciter un engagement aux Délassements-Comiques ; il aurait cédé la direction de l'Odéon à M. Meyer, puisque ce petit manteau bleu des directeurs veut régenter à toute force un théâtre royal, mais le grand Bocage aurait gardé la subvention. L'affaire n'a pas pu s'arranger.

Le Théâtre Français vient de se concilier l'estime des contemporains. Don Calderon de la Barca, prenant le pseudonyme d'Hippolyte Lucas avait résumé ses études sur les Grecs, dans une tragédie intitulée J^lceste, imitée de Lope de Vega. Le comité du Théâtre Français, convoqué pour entendre la lecture de cette olla-podrida en cinq actes et en chocolat, a été véritablement enthousiasmé. Il a reconnu que XAlceste de M. Lucas était cousue de style et pétrie d'intérêt. Mais considérant

qu un semblable chef-d'œuvre revenait de droit au grand Bocage, et qu'il serait non seulement inique, mais encore inhumain de l'en priver, le comité a refusé Alceste à 1 unanimité. Eh bien, voyez l'ingratitude ! le grand Bocage n'a pas illuminé le temple Odéonien ! Et cependant la pièce est véritablement un chef-d'œuvre, au dire de la copiste de M. Lucas, qui s'est évanouie trois fois en la recopiant î Cette Alceste sera cause que M. Lucas deviendra misanthrope !

Malgré les efforts de plusieurs professeurs de danse, tels que M. Varin, l'illustre Laluyé et le grand Boizot (van de Pavert), professeur de polka de leurs Altesses Impériales les Archiduchesses d'Autriche, la redowa n'a pu devenir populaire. Quelquesunes des jeunes drôlesses, qui font les délices de la fashion parisienne, ont essayé

de redower au bal Valentino. Elles ont fait four comme de simples Lola Montés, Et puis la belle chose que la danse de caractère ! Allez donc à l'Opéra le samedi, ou aux Variétés le mercredi ; c'est là que vous pourrez juger du caractère des danses.

Il ne s'agit plus d'être chorégraphe, il faut être clown ; il ne suffit pas de faire des assemblés et des jetés-battus, il faut être capable de refaire le nœud de sa cravate avec le bout de son escarpin ; il faut connaître à fond la crapaudine et le tremplin, et terminer chaque figure par un grand écart. Le grand écart est à la danse ce que la pointe est au couplet, ce que le nez est au visage et ce que le parapluie est à M. Sainte-Beuve. Sans le parapluie, pas de Sainte-Beuve; sans le grand écart, pas de danse.

Mercredi nuit, on s*est étouffé dans le

foyer des Variétés, on s'égorgeait dans la salle. M. Hyacinthe, s'étant mal comporté, s'est fait exporter par un garde municipal ; le comique à trompe a été bientôt relâché, mais on prétend que le commissaire de police a exigé qu'il déposât son nez comme caution.

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27 Décembre

L'année 1 846 se meurt, Tannée 1 846 est morte. Personne ne la regrettera ; elle a été maussade, pauvre, triste et malsaine. Elle nous a donné les inondations et les inondés, le coton-poudre et Fampoux.

Elle s'est si mal comportée, la malheureuse, que sa sœur 1847 aura peut-être bien de la peine à réparer ses sottises. Elle lui laisse, entre autres soms, celui de jouer Robert Bruce. Voilà certes un joli legs ; l'année 1 84 7 ferait sagement de renoncer à la succession.

Le succès unanime, c\u Agnès de Méranie a obtenu auprès de M. Latour de Saint-Ybars, a décidé, dit-on, le gouvernement à fonder une école centrale de ponsardisme, en faveur des petits clercs d'huissier qui se destinent à la littérature. On leur donnerait un uniforme comme aux élèves du Conservatoire, ou aux Jeunes Aveugles.

Madame la duchesse de Montpensier assistait à la première représentation de la pièce de M. Ronsard. S.A. R. a écouté avec beaucoup d'attention les deux pre-

miers actes, mais le troisième ayant commencé à étaler les tortures du grand Bocage qui râlait éperdu, la jeune Duchesse, prise d'une grande pitié, a jeté son mouchoir comme aux courses de taureaux en criant : Assez ! assez ! Grâce ! grâce !

On a remarqué, aux bals masqués des Variétés et de l'Opéra, un assez singulier trio, composé d'un homme et de deux

femmes. L'un, M. le Vicomte de C ,

était déguisé en nourrice et s'était charbonné la figure de manière à former le plus singulier contraste avec son bonnet et son fichu de paysanne. Il tenait à la main un petit tambour dont il ne cessait de battre pour amuser les deux poupons qui l'accompagnaient. Ces deux poupons étaient deux grandes et jolies femmes vêtues d'un sarrau rayé et d'une grande bavette, et coiffées d'un bourrelet.

Si nous en croyons les indiscrétions d'un habitué, ces deux poupons seraient des réclames à cinquante francs pièce.

Dans un corridor des Variétés, deux femmes se prennent de querelle, se jettent à la face de leur masque diverses injures un peu crues, qui pourraient bien n être que de cruelles vérités, puis enfin se prennent aux cheveux et se gourment.

Survient un sergent de ville, qui apparemment les connaissait bien.

— Eh bien ! Mesdames, est-ce ainsi qu'on agit entre femmes comme il faut ? On ne fait pas de scandale et on échange ses cartes.

Un monsieur vient de fonder un journal intitulé L'Etoile de la Jeunesse, Il affirme que sa publication est la seule véritablement utile qui ait paru depuis Le Génie du Christianisme y et il prend la

liberté de la recommander aux pères de famille. Jusque là, ce monsieur ne dit rien que de juste et de parfaitement sensé ; mais il termine en disant : « Messieurs les pères de famille ne voudront pas priver leurs enfants d'un abonnement à L'Etoile de la Jeunesse, ne fût-ce qu'A CAUSE DES CONSÉQUENCES!»

Qu'elles peuvent être ces conséquences } Que peut-il arriver de fâcheux à un citoyen qui n'abonnera pas ses moutards à la susdite Etoile ? Serait-il passible d'une garde hors tour, d'Odéon ou de travaux forcés ? Serait-il obligé de lire les réclames de la société Duveyrier ou le traduirait-on en cour d'assises ? Quand l'mventeur de L'Etoile nous aura fait connaître quelles sont ces conséquences, nous verrons si nous devons y abonner le jeune CITROUILLARD, qui nous regarde comme son second père.

Le premier l'ayant abandonné, le second doit tout au moins l'abandonner.

En somme, il paraît que le journal L'Etoile existe ; plus heureuse que la planète Leverrier, qui est complètement impalpable, L'Etoile se touche.

Le théâtre Montpensier n'a pas été ouvert le 25 Décembre, jour de Noël. La menuiserie, la serrurerie et la peinture ne sont pas prêtes. On voit qu'il y a de la marge. Les murailles sèchent très lentement, malgré les appareils à vapeur. Les savants prétendent que les plâtres séchés par ce procédé n ont aucune espèce de solidité et cèdent au moindre effort. C'est fort rassurant pour le public des boulevards. Mais un journal aussi agréablement savant que savamment farceur affirme que les trois premières représentations seront offertes à l'armée. Ces jours-là, MM. les militaires seront seuls

admis, et on ne leur demandera rien, pas même deux sous par personne.

Ils rempliront ainsi les fonctions d'essayeurs, et tiendront lieu de ces énormes charges de plomb dont on encombre le tablier des ponts en fil de fer. Si le théâtre crève, c'est M. le Ministre de la Guerre qui paiera les soldats cassés. Ah ! quel plaisir d'être soldat ! ah ! quel plaisir ! ah ! quel !... ah ! ah ! ah !

M. Granier de Cassagnac a consacré un énorme Premier- Paris à Agnès de Méranie. Désormais, M. Auguste Vacquerie traitera dans son feuilleton la question du libre-échange et les débats des Chambres législatives. Ce sera plus drôle.

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