‹ Causeries d'ÉgypteChapitre 14 sur 40 · LE LIVRE D'UN MA.GICIEN ÉGYPTIEN · texte numérisé non relu

LE LIVRE D'UN MA.GICIEN ÉGYPTIEN

seulement les sobriquets purement humains dont le commun se servait à leur égard et auxquels, par conséquent, ils n'étaient pas forcés d'obéir. Ils avaient, pour se désigner eux-mêmes, des termes particuliers qu'ils dissimulaient au fond de leur cœur et dont ils faisaient mystère non seulement aux mortels mais aux autres divinités. Tout l'effort du magicien tendit donc à surprendre leur secret et à leur arracher le mot qui les jetait à sa merci : ce mot, soit qu'il n'appartint à aucune langue humaine, soit qu'on allât le chercher chez un peuple voisin, restait incompréhensible aux clients, et c'était là son plus grand mérite. On pouvait douter qu'un des êtres d'en haut quittât sa demeure céleste et se chargeât d'une commission amoureuse pour une jeune fille, lorsqu'on l'appelait Anubis ou Thot simplement; mais comment se serait-il dispensé de descendre sur terre et d'exécuter l'ordre qu'on lui intimait, lorsqu'on le proclamait Khabakhel, Partômokh ou Knouriphariza? Rien n'est plus singulier, au milieu de ce jargon, que de rencontrer soudain Baal ou Adonaï. Les Juifs jouaient un si grand rôle en Egypte, depuis le temps d'Alexandre, qu'on ne doit pas s'étonner si leurs sorciers avaient prêté aux indigènes une partie des expressions en usage dans leurs opérations ; ils leur avaient cédé Jao, Sabaoth, Eloaï, Mikhael, Joël, tous leurs anges et tous leurs esprits trompeurs. Il n'y avait pas jusqu'au christianisme naissant que les nécromants ingénieux: n'eussent mis à contribution : Jésus semble bien être invoqué chez l'un d'eux et Jean non loin de lui. Il va de soi que les divinités grecques ne manquent pas à coté des asiatiques ou des africaines ; certaines incantations renferment comme un échantillon de chacune des religions en honneur dans les provinces orientales de l'empire romain.

A quel point la magie avait pénétré dans le courant de la vie, on ne le soupçonnerait guère si les fouilles ne

nous en restituaient la preuve chaque jour. On trouve un peu partout, à Chypre, à Carthage, en Gaule, des tablettes de dévotion, préparées jadis par les magiciens pour des clients confiants en leur efficacité. Ce sont de minces feuilles de plomb, roulées ou pliées sur elles-mêmes, griffonnées d'écritures ou de figures mystérieuses. Parfois, on les clouait au mur d'une maison ou d'un tombeau, et, parfois, on les glissait dans le tombeau même par l'ouverture qui servait à verser les libations avec les prières. Les mânes et les démons qui logeaient là étaient des instruments excellents entre les mains des sorciers, surtout les âmes des suicidés, des suppliciés, des gens assassinés, de tous ceux qui périssaient violemment avant leur heure et qui devaient demeurer ici-bas auprès de leur corps jusqu'à ce que le temps prédestiné à leur vie terrestre fût achevé. Les commissions dont on les chargeait étaient multiples. On leur communiquait une liste des chevaux inscrits pour courir dans le cirque, et on leur commandait de les rendre malades ou rétifs, de les affoler, de les paralyser, bref d'empêcher qu'ils ne remportassent le prix. Ou bien, Domitius les requérait d'agir pour lui auprès de sa camarade Candida et de l'allumer d'amour si bien que son cœur en brûlât sans s'éteindre. Les conjurations diffèrent un peu pour la forme de celles qu'on lit dans le livre du sorcier d'Oxyrrhinque, et elles n'en sont pas la traduction en grec ou en latin, mais elles sont construites sur le même modèle, elles déchaînent les mêmes puissances mauvaises, elles fourmillent des mêmes noms mystiques et des mêmes expressions baroques ; c'est la magie égyptienne ou hébraïque acclimatée dans notre Occident. Le recueil analysé par M. Groff n'était qu'un des moindres parmi les grimoires en usage dans le monde romain. On les comptait à la centaine, et l'abus qu'on en faisait était tel que les empereurs finissaient par s'en inquiéter et par en décréter

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