L'EGYPTE ARCHAÏQUE
Hier encore, l'Egypte de Chéops et de Chéphren marquait dans le passé la limite où portaient nos yeux. On l'apercevait nette et distincte, en pleine possession de ses arts et de ses lois politiques ou sociales, mais, au delà, les monuments s'arrêtaient brusquement et l'on ne distinguait plus rien : il semblait que la masse des Pyramides s'interposât entre elle et l'Egypte qui l'avait précédée. Aujourd'hui, celle-ci se révèle à son tour dans Abydos comme à Négadèh, et ses rois les plus anciens surgissent de leur tombe.
M. Pétrie avait découvert, entre Négadèh et Ballas, des sépultures d'un aspect particulier, dont beaucoup semblaient appartenir aune race d'envahisseurs libyens. M. de Morgan, marchant sur les traces de M. Pétrie, ouvrit, au commencement de 1897, un mastaba massif, en briques crues, décoré extérieurement de ces longues rainures prismatiques, si fréquentes sur les monuments du vieil empire (1). Les vingt et une chambres dont il se compose ren-
(1) Recherches sur 1rs origines de l'Egypte, ethnographie préhistorique el tombeau royal de Se'gadèh, par J. de Morgan, avec la collaboration de MM. Wiedemann, Jéquier, l)r Fouquet. — Paris, Leroux, 1897.
fermaient, avec les débris du squelette, tout un mobilier dune richesse proportionnée à la qualité du personnage. Les armes et les outils y sont en silex pour la plupart, la vaisselle en pierres de diverses espèces ou en poterie noire et rouge, le mobilier en bois plaqué d'ivoire, la parure en pâtes de verre, en écaille, en nacre, en cornaline, en cristal, en or : des débris de provisions s'y mêlaient à des lambeaux d'étoffes calcinées. Un bon nombre de ces objets sont d'un travail très fin, et l'art y revêt déjà les formes que nous sommes accoutumés à rencontrer sur les monuments des âges plus récents. Telle statuette de chien ou de lion en ivoire est d'un ciseau assez banal, mais plusieurs pieds de fauteuil ou de lit, également en ivoire, ne paraissent le céder en rien à ce que les sculpteurs memphites produisirent de meilleur, et les figures depoisson ont une physionomie fort juste et fort amusante. Rien, dans tout cela, ne donne l'impression d'un art qui commence, mais on sent que les hommes auxquels nous le devons avaient une longue tradition derrière eux. L'Egypte s'était dégagée de son enfance au moment où le tombeau fut construit et la civilisation y avait déjà développé les principaux caractères que nous lui connaissons sous les Pharaons modernes : elle était toute nilotique et nul élément ne s'y manifeste qu'on doive attribuer nécessairement à une influence du dehors. Si le peuple était venu d'Asie, ce que rien ne prouve, il ne gardait plus rien de son origine ; la vallée du Nil se l'était assimilé entièrement comme elle à toujours fini par faire tous ses envahisseurs.
Les chapeaux d'argile qui avaient bouché jadis les jarres de vin, de bière ou d'eau offertes au mort pour l'abreuver étaient scellées à l'un de ses noms. Les caractères s'y déchiffrent aisément, et, sitôt qu'on en eut un dessin en Europe, on y put lire le titre d'intronisation, Horou Alwuî, l'Ilorus guerrier, l'Horus mâle, que le roi avait assumé
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en ceignant la couronne (l). Les inscriptions n'étaient pas rares sur les autres objets ; mais elles consistaient en quelques signes à peine, des chiffres indiquant les quantités de chaque substance présentée au maître, et surtout un groupe de trois autruches, le mot 6a?ou(les âmes), qui attribue aux âmes du roi la propriété des vases ou des coffres sur lesquels il était tracé. Une scène de sacrifice gravée sur une plaquette d'ivoire avait la chapelle du tombeau pour théâtre : on y distingue encore deux animaux accroupis, peut-être les deux bœufs qui avaient traîné le catafalque, le catafalque lui-même avec sa forme de barque divine consacrée à Sokaris, le Dieu de l'Hadès, puis le prénom royal de YHorus belliqueux, et, peut-être sous un kiosque léger, peut-être sur un de ces petits obélisques assez communs dans les vieux hypogées memphites, son nom réel, précédé de l'un des titres les plus fréquents du protocole, maître du Midi et du Nord. Celuici ne comporte qu'un seul hiéroglyphe, le damier qui vaut Manou, et il a échappé aux découvreurs du tombeau. C'est pourtant l'orthographe égyptienne de celui que les Grecs ont transcrit Mènes, et il ne tient qu'à nous de reconnaître dans le personnage enterré à Négadèh le plus ancien des humains qui régnèrent après les dieux, le premier roi de la première dynastie. Avons-nous le droit de le faire, et ce Manou est-il un Menés quelconque ou le Menés traditionnel ? Le jour où les scribes égyptiens dressèrent la liste des souverains qui avaient commandé à l'Egypte entière, ils durent éprouver de sérieux embarras. Us lisaient sur de très anciens monuments, tombeaux, temples, inscriptions, bas-reliefs isolés, des noms de rois dont la filiation et Tordre chronologique ne leur paraissaient pas toujours évidents. Ils en négligèrent plusieurs
(1) Il semble que ce soit le nom d'intronisation du second roi de la première dynastie, Atoti, le fils de Menés (1907).
i\ue nous retrouvons par accident, et ils classèrent les autres selon des règles qui nous échappent, de fajon à en composer des dynasties :1a longueur de celles-ci et l'ordre des Pharaons dans chacune d'elles n'étaient pas fixés entièrement et varièrentselon les époques. On rangea dans les deux premières dynasties des princes que l'on considérait comme originaires de Thinis, et, en tête de ces princes, un certain Menés. Thinis, qui s'élevait à peu près sur l'emplacement de la moderne Girgèh, est assez loin de Négadèh, et l'on peut se demander si les scribes auraient admis comme fondateur d'une dynastie thinite un roi dont la sépulture ne se trouvait pas à Thinis même. Le plus sage est, par conséquent, d'attendre la trouvaille de documents nouveaux, avant de porter un jugement ferme sur la question d'identité de notre Manou et de Menés. Il suffit, pour le moment, d'avoir attiré l'attention sur la similitude des noms, sur la haute antiquité de Manou, sur la possibilité de reconnaître en lui le prototype du Mènes fabuleux (1) : l'avenir décidera du reste.
Il y a peut-être des contemporains de ce prince dans les tombeaux déterrés par M. Amélineau près d'Abydos. Plusieurs des légendes qui y ont été notées semblent avoir la même tournure archaïque, mais le gros des monuments y a une apparence beaucoup plus moderne et nous ramène à des temps moins éloignés de nous (2). Une petite plaquette en ivoire, passée aux mains d'un amateur anglais, nous montrait un Pharaon, celui qu'on appelle l'Horus
(lj J'ai su depuis qu'il venait d'être reconnu par un des savants allemands attachés récemment au musée de Gizèh, par M. Borehardt, et cela m'encourage à persévérer dans l'identification possible, sinon du personnage, du moins du nom.
(2, M. Amélineau, en exposant les résultats de ses découvertes devant l'Académie des Inscriptions, n'avait pas distingué entre les monuments sortis de ses fouilles : il les avait présentés pêle-mêle, ceux de l'âge copte confondus parmi ceux des premières dynasties.
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frappant de taille, Horou-douni, en lutte contre un ennemi renversé devant lui. C'est le sujet même du plus ancien bas-relief égyptien connu jusqu'alors ; le roi Snofrouî qui termine la IIIe Dynastie ou qui commence la IVe, l'avait sculpté au Sinaï afin d'y perpétuer le souvenir de ses victoires sur les Bédouins. Le style et la composition du tableau sur ivoire ressemblent tellement à ceux du tableau sur rocher que Spiegelberg n'hésite pas à placer l'Horou-douni vers la IIIe Dynastie. C'est ce que je pensais, et des inscriptions découvertes l'an dernier ont confirmé ce sentiment d'une manière surprenante. Elles proviennent d'un très grand tombeau qui appartenait à un roi intitulé l'Horus-Sit en qui se manifestent les deux formes divines, Horou-Sît Khâ-sakhmouî. Plusieurs des fonctionnaires attachés à ce personnage ont laissé l'empreinte de leur sceau sur certains des objets dont on fit cadeau à son double; l'un d'eux dépendait aussi d'une dame Hàpounimâît, qui était la femme ou la parente de Khâ-sakhmouî. Or, une inscription de Memphis où il est question de Snofroui cite, sans insister autrement, une reine du même nom. Si, comme certains indices nous autorisent à le supposer, la reine du tombeau memphite est identique à celle du tombeau thinite, il y a chance pour que notre Khâsakhmouî soit un des prédécesseurs immédiats de Snofrouî, peut-être son père ou son grand-père (1). De toute façon il établit la liaison entre les Pharaons de l'empire memphite et ceux de l'empire thinite que nos fouilleurs travaillent à découvrir, entre le Chéops de la grande pyramide de Gizèh et le Menés éventuel de Négadèh.
Depuis vingt ans et plus, l'étude des hypogées memphites m'avait amené à enseigner que l'Egypte des Pyra-
[1) Tout ceci demeure encore après dix ;ins à l'état d'hypothèse, et aucun des classements proposés pour ces rois n'est établi sur des documents certains.
mides était la fin et comme la décomposition d'une Egypte antérieure. La langue s'en allait de vieillesse, la religion se transformait, l'art se révélait d'autant plus rappro.ché de la perfection qu'on s'enfonçait plus loin dans le passé, l'organisation politique et la vie sociale tendaient à se relâcher. Les découvertes de Négadèh et d'Abydos nous font toucher du doigt cette civilisation que je devinais à peine. Nous y voyons prédominer des idées et des coutumes dont les générations plus récentes ne conservaient que le souvenir assez vague. Les morts, par exemple, n'y étaient pas momifiés, mais ils étaient mutilés, dépecés, et les os déposés ensuite dans la chambre sépulcrale ; quelquefois le cadavre brûlait avec le mobilier, et la tombe entière était incendiée au dernier acte des cérémonies funèbres (1). On célébrait couramment le sacrifice humain, et probablement aussi on se livrait à l'anthropophagie rituelle. Plusieurs prières, gravées dans l'intérieur des pyramides de la Ve et de la VI0 Dynastie, le prouvaient déjà, et elles avaient été rédigées à l'époque de ces vieux rois, sans doute môme avant eux, aux siècles où ii n'y avait pas encore de Pharaons. On comprend maintenant, en examinant les os rongés et les squelettes désarticulés, ce qu'était l'Osiris féroce dont j'avais signalé l'existence dans ces formules de tournure très archaïque : au commencement, VEtre bon par excellence de la religion égyptienne avait été animé des instincts farouches de son peuple, et il ne les adoucit que graduellement à mesure que ce peuple se poliçait. Et pourtant, malgré la rudesse des mœurs et la simplicité de l'outillage, il faut avouer qu'on est encore loin des origines. L'écriture existe et le système en est déjà complet : les
(1) La tombe de Négadèh avait été brûlée et M. de Morgan crut au début que le feu y avait été mis avec intention, probablement au dernier acte des funérailles • on a reconnu depuis que l'incendie avait été allumé, peut-être accidentellement, par les voleurs qui dévalisèrent le lombeau.
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hiéroglyphes y ont leur valeur classique et nous n'éprouvons aucune peine à les déchiffrer, là où nous n'avons pas affaire à des griffonnages hâtifs tracés sur un tesson de vase par un ouvrier pressé. Comme derrière l'Egypte des Pyramides nous pressentions l'Egypte de Menés toujours puissante et toujours civilisée, nous entrevoyons maintenant derrière l'Egypte de Menés une Egypte plus primitive, mais déjà adulte et des mieux armée pour l'existence. Ses monuments existent quelque part sous les sables ; ils surgiront dès que l'argent ne nous manquera plus pour les en retirer.
29 décembre 1897.