‹ Causeries d'ÉgypteChapitre 17 sur 40 · AUX JOURS HEUREUX OU MALHEUREUX CHEZ LES ÉGYPTIENS · texte numérisé non relu

AUX JOURS HEUREUX OU MALHEUREUX CHEZ LES ÉGYPTIENS

Beaucoup de gens autour de nous hésitent à se mettre en route un vendredi, et ils ne partent qu'avec un sentiment moitié de malaise et d'effort ; beaucoup plus encore n'hésitent pas et ils préfèrent ne point partir. Il leur en coûte régulièrement un jour par semaine, et, comme la crainte de la malechance ne s'arrête pas là chez plus d'un, on devine quel trouble elle peut porter dans la vie entière. Et pourtant, si forte qu'on suppute la quantité du temps ainsi gâché par certains modernes, elle est faible à côté de celle que cette superstition lit perdre aux Egyptiens de l'âge pharaonique, môme à ceux qui devaient passer pour sceptiques dans leur pays et dans leur siècle.

Un papyrus du British Muséum contenait un calendrier où un savant contemporain do Ramsès II avait consigné, d'après les œuvres de quelques devins antérieurs, la vertu bonne ou mauvaise des jours de l'année (1). Nous n'en

! c'est le Papyrus Rallier w IV, publié en fac-similé ilans les Select Papyri, I. I, pi. clxiv-c.i xviii, traduit et commenté par Chabas, le Calendrier des joins /nsics et néfastes, dans les Œuvres diverses, t. V, pp. 12ti-23u.

possédons plus que les deux tiers environ, un peu moins de huit mois, mais chaque journée y est qualifiée consciencieusement. Les heures qui s'écoulent entre le lever et le coucher du soleil, les seules dont on eût à tenir compte, se divisaient en trois saisons de quatre, dont chacune était régie par son influence particulière. Le plus souvent, elles étaient de môme qualité, et le jour était classé en entier dans la catégorie des propices ou des funestes : il arrivait pourtant que Tune d'entre elles gardât une valeur, tandis que les autres en prenaient une autre, et alors on avait des jours mixtes où la fortune oscillait selon les moments. Le scribe a enregistré ces mouvements avec soin, et, sitôt après chaque date, il a inscrit une note qui prévient le lecteur, bon, bon, bon ou hostile, hostile, hostile, ou bon, bon, hostile, ou telle combinaison à laquelle la division en trois groupes se prêtait. Il indique ensuite ce qu'il convient de faire ou d'éviter, les animaux dont on devait fuir la rencontre ou la vue, et il joint à ces renseignements un abrégé des motifs qui justifiaient ses recommandations. C'était presque toujours un épisode de la légende des dieux, et, comme nous sommes loin de connaître à fond la mythologie égyptienne, nous éprouvons fréquemment de l'embarras pour deviner à quels événements ou à quels personnages il fait allusion. On sent seulement qu'une victoire remportée ou une joie ressentie jadis à cette date par l'un des immortels produisait indéfiniment son contrecoup parmi les mortels et leur valait une chance de prospérité, mais qu'un désastre au ciel projetait ses conséquences fâcheuses sur la terre tout le long des âges : les hommes bénéficiaient ou pâtissaient à distance du plaisir ou de la douleur des dieux.

Les conséquences de ces vieilles histoires divines étaient souvent bizarres, et elles se manifestaient de façon imprévue. Le 23 du mois de Thot est qualifié trois fois

heureux, et pourtant nulle part autant de restrictions ne sont entassées que sur lui. On n'y devait pas brûler d'encens, ni tuer de bœufs, de chèvres ou de canards, ni manger d'oie, ni jouer de la musique ou en écouter, et l'enfant qui venait au monde ne vivait pas. En quoi ce jour heureux différait-il des jours malheureux? On le savait probablement si bien à Thèbes que l'auteur n'a pas jugé à propos d'en informer la postérité, et nous voilà dans l'ignorance jusqu'à nouvel ordre. Le 25 du même mois, les deux premières saisons comptaient comme favorables, mais la dernière était fâcheuse ; les démons alliés à Set avaient jadis commis quelque méfait dans l'après-midi, et l'effroi qu'ils inspiraient nous explique pourquoi l'on enjoignait aux dévots de ne pas sortir de chez eux à la vesprée. Le 6 de Paophi était le jour de la fête de Râ, le Soleil, et les dieux se réjouissaient en famille : il faut croire qu'ils buvaient ferme à cette occasion, car l'enfant qui naissait alors était prédestiné à mourir d'ivresse, C'était, paraît-il, un sort enviable, mais il y en avait un meilleur encore : l'homme ou la femme qui voyaient la lumière le 10 de Khoîak mouraient « un morceau de pain à la main, de la « bière plein la bouche », et l'œil enchanté par l'aspect d'une table bien garnie. J'ai dit ailleurs comment on réussissait à conjurer pour un temps les pronostics fâcheux : des amulettes et des formules de magie permettaient à l'individu qu'ils menaçaient de reculer l'instant où ils allaient se réaliser. Quiconque avait eu le malheur de naître le 23 de Paophi était dévoré fatalement par un crocodile, mais, en se protégeant avec les incantations voulues, il réussissait à perpétuer sa vie jusque dans l'extrême vieillesse : son crocodile était obligé de l'attendre aussi longtemps qu'une imprudence ne le lui livrait pas désarmé.

Les injonctions au sujet du feu ne sont pas rares dans

notre calendrier. Le feu n'était pas apprivoisé aussi complètement qu'il l'est chez nous : comme on ne le produisait qu'au moyen d'une opération longue et malaisée, on le nourrissait avec soin et on évitait de le laisser dépérir. Il était du reste un véritable être vivant, un animal presque divin que l'on adorait et que l'on traitait avec le respect dû aux génies supérieurs à l'humanité, mais il s'exaspérait à certaines saisons, et alors on se méfiait de lui. Défense de le rallumer, s'il est éteint, le 5 d'Athyr, et, s'il brûle, défense de le regarder : son éclat fascinerait ceux qui égareraient leurs yeux sur lui et il les attirerait pour les consumer. Le 7 de Tôbi, ordre d'entretenir la flamme brillante, afin d'écarter les esprits mauvais qui s'attaquent au logis. Le 11 du même mois, que personne ne s'approche du foyer, car le dieu Râ avait éclaté jadis en incendie ce jour-là afin de dévorer ses ennemis, et les effets de sa métamorphose se faisaient sentir à chaque anniversaire : à se risquer trop près, on était envahi par une sorte d'aura subtile, et l'on n'avait plus qu'une santé chancelante pendant le reste de la vie. Je dois ajouter que l'Egypte contemporaine a hérité sur ce point les superstitions de l'Egypte antique. Il y a des jours dans l'année ou les fellahs de Thèbes et du Saîd se refusent à faire du feu, d'autres où ils évitent d'approcher de la flamme, même de celle d'une bougie ou d'une lampe, et les plus craintifs vont jusqu'à se priver de fumer. J'ai essayé à plusieurs reprises de savoir la raison de leur frayeur, mais il en est des paysans égyptiens comme des nôtres : ils soupçonnent toujours l'étranger qui les interroge sur ces matières de vouloir les tourner en ridicule, et ils ne répondent pas ou ils ne répondent que très brièvement. Plusieurs d'entre eux, tous musulmans, m'ont dit que ces jours-là le feu humain se changeait en un feu d'enfer et qu'il tuait à brève échéance les êtres animés ou inanimés qui recevaient la

sensation de sa chaleur. C'est, on le voit, la même raison qu'au temps des Pharaons, mais personne n'a pu ou n'a voulu m'apprendre pourquoi la flamme subissait cette altération fâcheuse à jour fixe.

On pensait que beaucoup de bêtes possédaient des moyens de défense mystérieux dont non seulement le chasseur, mais l'indifférent qui les rencontrait par hasard, se préservaient avec peine. Le lion fascinait du regard comme le serpent ; un coup d'œil de plusieurs espèces d'antilopes immobilisait et pétrifiait, pour ainsi dire ; le scorpion enfermait sa victime dans un cercle qu'elle ne franchissait plus, et d'autres créatures étaient si malsaines qu'il suffisait qu'un homme les aperçût pour s'étioler aussitôt. L'influence propre à chaque jour accentuait ou diminuait l'influence propre à chaque bute. 11 y avait tels moments, en toute saison, où l'on voyait qui et quoi que ce fût sans en éprouver le moindre dommage : le 28Thot, le 3, le 8, le 13, le 10, le 28 de Paophi, le 7, le il, le 25, le 30 Athyr, le 2, le 7, le 8, le 22, le 30 Khoiakh, et ainsi de suite, de décade en décade, n'importe qui pouvait se donner l'agrément de promener son regard où bon lui semblait, et le lion ne le fascinait pas, le scorpion ne l'enlaçait pas, l'antilope ne le pétrifiait pas, aucun serpent n'exerçait sur lui son énergie destructrice. A côté de ces animaux nuisibles par nature, il s'en trouvait d'autres qui ne devaient leur perversité qu'à la malignité du jour, le rat, par exemple, et le boiuf. Si les rats ou les souris avaient été dangereux en eux-mêmes, l'Egypte aurait été vite dépeuplée car leur nombre est légion, ou le fellah aurait vécu les paupières fermées afin de ne jamais en apercevoir à la maison ou aux champs. Mais il y avait des instants où le rat, pauvre hère, devenait terrible sans s'en douter, par la vertu du calendrier. Aussi, le 12 de Tôbi, recommandait-on au dévot de ne regarder aucun rat, ou,

s'il posait les yeux sur l'un d'eux par hasard, de se tenir à distance respectueuse de lui : le rat avait servi autrefois Sokhit, dans une de ses expéditions, un certain 12 de Tôbi, et il lui était resté quelque chose des virulences de la déesse. Le taureau, lui aussi, s'envenimait à date fixe par raison mythologique. Son corps était un de ceux dont les immortels se revêtaient de préférence lorsqu'ils descendaient ici-bas visiter les mortels : si on lui venait contre tandis qu'il était possédé d'un dieu, on était menacé de mort soudaine. On se gardait de tuer aucun bœuf le 20 Thot, car le 20 Thot était un des jours où il plaisait les dieux le plus s'incarner de la sorte, et on se serait exposé à blesser l'un d'eux en égorgeant la bête. On n'osait pas non plus mener un bamf en laisse le 20 de Pharmouti, de peur qu'un des mauvais esprits déchaînés ce jour-là, se heurtant à l'animal, ne s'y introduisît et ne lui inspirât la tentation d'encorner son conducteur. Le 25 de Paophi, qui était pour les dieux, comme le 20 Thot, un jour de sorties fréquentes, on évitait de croiser un troupeau, car, si l'un des bœufs était divinisé, c'était grand dommage : le passant tombait mort sans rémission.

Le pis c'est que les hommes eux-mêmes acquéraient à dates précises des propriétés redoutables. Le devin requérait ses adeptes de ne pas s'arrêter à contempler le travail des champs, le 11 et le 12 de Pharmouti. Ils n'avaient point le droit de surveiller la culture, ni les récoltes, ni les façons qu'on donnait à la terre, car jadis, en pareil temps, Montou avait forcé les ennemis de Râ à remplir pour lui ces tâches serviles ; l'œil humain, pesant sur les laboureurs ou sur les jardiniers, déchaînait le malheur contre eux. Encore aujourd'hui, les fellahs n'aiment point qu'on les dévisage ou qu'on observe leurs actions avec une attention trop soutenue : ils soupçonnent aussitôt un jettatore, et ils esquissent le geste ou ils murmurent la formule qui pré-

serve. La superstition du mauvais œil sévissait sur l'Egypte ancienne, et il n'y avait précaution qu'on n'inventât contre ceux ou celles qui étaient affligés de ce vice. Le plus fréquent et aussi le plus efficace des talismans dont on s'armait contre lui était la breloque de l'Œil d'Horus, cette ouzaît qu'un bijoutier entreprenant essaya de remettre à la mode il y a quelques années. L'Œil y est représenté avec son sourcil épaiset avec les traits de kohol dont les égyptiens s'enjolivaient les paupières, par hygiène comme par coquetterie. On distingue parfois au milieu de la prunelle cette mignonne image humaine que tous les peuples anciens croyaient discerner dans le regard du vivant, et où plusieurs reconnaissaient une manifestation de l'âme. Liée au poignet, attachée au cou, pendue au collier, cousue sur un vêtement, Y ouzaît n'était pas moins efficace que ne le sont à présent les griffes de tigre ou les petites cornes des Napolitains. Des peintures mystiques nous la montrent campée sur des jambes lluettes et munie de mains grêles qui tendent l'arc : elle perce de ses llèches les esprits pervers que le jettatore met en branle, et sa force, empruntée à celle du Soleil, triomphe de leurs attaques.

Il va de soi qu'on ne partait pas en voyage ou même qu'on ne quittait pas la chambre pour une course avant d'y avoir réfléchi à deux fois. On consultait l'almanach sitôt qu'on voulait aventurer un pied au dehors, et les restrictions qu'il imposait ne laissaient pas que de gêner beaucoup ceux qui se résignaient à les observer. Ou méritait le reproche d'imprudence à s'embarquer sur le Nil le 22 Paophi, car on courait la chance d'être dévoré par un crocodile. Le 4 Athyr, on avait la vie sauve, mais la ruine entrait au logis pour une simple promenade en bateau. Le 19 Athyr, des tourbillons se creusaient dans le ileuve et on ne pouvait ni remonter ni descendre au lil de l'eau sans risquer de s'y engloutir; en fait, il valait mieux

s'enfermer à la maison. Le 19 Méchir, il ne fallait pas songer à voyager en barque, ni le 24 non plus. Plus souvent encore, on se barricadait chez soi et on n'en bougeait plus tant on redoutait d'accidents divers en cas de sortie. Le 15 Paophi, si l'on allait respirer le frais vers les cinq heures de l'après-midi, on jouait gros jeu. Le serpent Ouat, l'un de ces dragons mythologiques dont l'Egypte était infestée, s'ébattait en liberté pendant toute la soirée avec son cortège d'esprits malins : qui le voyait par aventure devenait aveugle à la minute. Le 27 de Pharmouti, la déesse Sokhît avait fait rage parmi les hommes : recommandation de ne s'aventurer dehors sous aucun prétexte au coucher du soleil ou à son lever, afin de ne pas être hanté par elle. Le 5 de Pakhons, on était sûr de gagner la fièvre, si l'on se promenait en plein air. Dans la plupart des cas, le scribe se contente de dire : « Ne sors pas de ta maison », sans spécifier la nature du mal qui punissait l'infraction à sa loi, mais il mentionne presque toujours les faits qui rendaient la désobéissance périlleuse et ils sont si graves que le lecteur comprenait a demi-mot: c'était la mort à bref délai. Le nombre des jours taboues variait selon les mois, six en Paophi, sept en Khoiak et en Phamenôt, cinq en Pharmouti, et ainsi de suite : on peut estimer qu'un cinquième environ de l'année était frappé d'inaction par la croyance populaire.

Les Egyptiens n'avaient pas le privilège de ce genre de superstition : les Chaldéens, les Assyriens, les Elamites, tous les peuples sémites du vieux monde en souffraient comme eux, et les nations classiques, Grecs ou Romains, ne le cédaient en rien aux orientales. Hésiode esquisse dans son poème des Jours un tableau du mois où les inlluences sont indiquées avec les besognes qu'on peut accomplir et les tâches qu'il faut éviter. La mythologie y joue son rôle et l'on y apprend, par exemple, que le 5 est fâcheux parla

faute des Furies : elles parcourent alors le monde afin de châtier le parjure. Le 7 doit son caractère sacré à la naissance d'Apollon : il n'y a aucun inconvénient à y vannerie blé vers le midi, et il est bon d'y couper le bois dont on veut menuiser un lit ou construire des barques légères. Le monde antique plongeait tout entier dans le surnaturel. L'homme s'y sentait entouré de tribus mystérieuses, dieux, génies, démons, âmes errantes, créatures élémentaires sans forme achevée et encore presque inconscientes, dont la course croisait sa course et dont la vie se mêlait à sa vie du jour de la naissance à celui de la mort. Le danger perpétuel dont elles le menaçaient était d'autant plus redoutable qu'il ne les percevait pas comme il voyait les hommes : il marchait à l'aveugle au milieu d'elles et il ne constatait leur présence qu'au moment où, les ayant heurtées et offensées sans y songer, il éprouvait les effets de leur colère. Il devait donc chercher les moyens soit de les écarter de sa route, soit de repousser leurs assauts, soit de vérifier leur présence, et il s'adressait, pour cela à la science des pronostics, à la divination, à la religion, à la magie. Il se couvrait d'amulettes, il apprenait des formules, il s'enquérait des jours et des heures où leur pouvoir était le plus fort et où toutes les précautions dont il s'enveloppait perdaient leur efficacité habituelle, et alors il se terrait chez lui pour être hors de leur atteinte pendant ces instants critiques. Le calendrier que j'ai décrit et d'autres du même genre l'instruisaient sur ce dernier point, et ils lui étaient aussi nécessaires à se bien conduire parmi les races invisibles, que les calendriers astronomiques ou religieux à bien observer l'ordre des fêtes et l'époque de ses travaux aux champs ou dans les villes.

Tout cela parait pitoyable aux modernes et ce l'est peutêtre, mais les historiens ont le plus grand tort de le négliger systématiquement. Les deux serpents dont rêva, une

nuit, l'un des rois éthiopiens, n'étaient, à coup sûr, qu'une fumée de sommeil sans consistance et sans signification véritable. Sitôt que les prêtres de Napata eurent déclaré qu'ils étaientle signe précurseur d'une conquête de l'Egypte, le sort de l'Egypte fut décidé : le roi rassembla son armée, partit en guerre, et, comme il croyait que les deux serpents lui avaient annoncé la victoire, il se battit si bien qu'il fut victorieux. On en citerait déjà plus d'un exemple dans ce que nous avons déchiffré sur les monuments, de ces guerres et de ces conquêtes dont la cause première est aussi futile que la vision de l'Ethiopien. Les augures, les présages, les conjonctions des astres, les influences des jours fastes et néfastes, ont décidé du sort des peuples et dirigé la marche de l'humanité pendant toute la durée de la plus vieille histoire ; on doit en tenir compte si l'on veut comprendre l'esprit de l'antiquité et le faire comprendre à nos contemporains.

22 mars 1898.

Le double des Égyptiens les plus anciens devait être parfois fort embarrassé lorsque, après avoir subi les dernières purifications et reçu les dernières offrandes, il se trouvait enfin seul dans son caveau, à côté de son cadavre. Ses parents et ses amis de dessus terre, pleins de compassion pour sa faiblesse et de sollicitude pour le bien-être de sa vie future, avaient entassé auprès de lui des cadeaux de toute sorte, utiles ou inutiles. Il avait des vêtements et des étoffes pour s'en fabriquer, des chaussures, des perruques, des bijoux, des parfums, des armes de guerre et de chasse, des provisions de bouche à en revendre, des boissons à n'en savoir que faire, même des domestiques obligés à le servir et des bateaux destinés à le transporter, lui, ses gens, ses bestiaux, son bagage, sur les canaux de l'autre monde, niais cette richesse même lui était une cause de soucis et de craintes. Demeurer éternellement au tombeau, défendu par l'épaisseur des murs et par la vertu des incantations funéraires, c'était pour en mourir d'ennui

une seconde fois ; pas un de ces fantômes, accoutumés naguères au plein soleil et à la brise fraîche du Nord, ne se serait résigné à végéter sans fin dans l'atmosphère étouffée de deux ou trois chambres toujours closes. Et, d'autre part, la route était dure qui menait, à travers le pays des dieux, jusqu'aux grèves du Nil céleste sur lequel la barque de Râ naviguait ses journées, ou jusqu'aux îles innombrables où le bon Osiris avait établi son paradis d'Ialou. On devait parcourir plus d'une contrée étrange, franchir des ruisseaux d'eau bouillante et des déserts infestés de serpents, livrer des batailles aux peuplades de génies et de dieux qui hantaient certains cantons ou s'assurer leur bonne volonté : c'était un long voyage à l'aventure, et les premiers doubles qui l'entreprirent sans guide ou sans routier eurent fort à faire pour atteindre le but sains et saufs, avec leurs convois de marchandises et de serviteurs effarés.

Comment les survivants le surent-ils ? Sitôt qu'ils en furent instruits, ils s'efforcèrent de venir en aide à leurs morts, et comme ils avaient un intérêt personnel à faciliter les migrations des doubles, ils ne tardèrent pas à inventer des procédés très efficaces. Ils notèrent le nom et la situation des régions mystiques, le caractère et les mœurs des êtres qui les habitaient, la nature des périls qu'elles présentaient. La tâche leur était d'autant plus compliquée que les paradis étaient nombreux en Egypte et les voies multiples qui se dirigeaient vers chacun d'eux : il fallait relever tous les itinéraires possibles, de façon que l'âme fût en état de choisir son séjour dernier et d'aller le rejoindre sans erreurs. Dès que l'on avait découvert une station ou un danger nouveau, on lui consacrait un chapitre particulier, et tous les chapitres réunis formèrent bientôt plusieurs ouvrages de longueur différente. A bien y songer, il eût été nécessaire que les fidèles les appris-

sent par cœur pendant la vie, afin d'être prêts au grand voyage quand leur heure serait venue, mais c'était là une obligation dont ils se dispensaient volontiers : pour obvier aux désagréments que cette négligence risquait d'entraîner, on imagina d'enseigner aux morts cette géographie d'outretombe. L'un des prêtres qui habillaient le cadavre lui psalmodiait à l'oreille les morceaux dont se composaient l'un ou l'autre des recueils ou, souvent même, tous les recueils l'un après l'autre : le double en retenait ce qu'il voulait et il y démêlait les renseignements utiles à s'orienter exactement pendant son expédition. Il semble que cette instruction orale suilit, pendant les premiers siècles, aux générations qui construisirent les Pyramides. Plus tard, on s'aperçut sans doute que souvent la mémoire sert médiocrement ceux qui se fient en elle : le double avait mal entendu ou mal compris, il oubliait des formules, il les brouillait, et, les défigurant, il en faussait le sens ou il en diminuait la valeur. On s'avisa de lui donner par écrit les textes qu'on lui avait simplement récités jusqu'alors, et l'on traça les plus importants sur les ais du cercueil, sur les parois du sarcophage, sur les murs de la salle funéraire, enfin sur un rouleau de papyrus qu'on déposa auprès de la momie ou sous ses bandelettes. Les exemplaires de ce Livre des Morts se comptent aujourd'hui à la centaine ; il n'est si petit musée européen qui n'en ait acquis au moins quelque fragment.

On l'a traduit plusieurs fois en français, en anglais, en allemand : l'un de nos meilleurs égyptologues, Lepage-Renouf, en publiait une interprétation nouvelle, lorsque la mort a interrompu son œuvre au mois d'octobre de l'an passé. Lepage-Henouf était anglais malgré la tournure française de son nom, ou plutôt il était originaire de ces iles normandes qui ont fourni tant de bons serviteurs à l'Angleterre. Une tradition de famille veut qu'il descendit d'un page de notre

Duguesclin et elle rattache à la fonction de cet ancêtre le nom de Lepage. Il se mêla activement aux controverses religieuses du milieu de notre siècle, devint inspecteur général des écoles, passa ensuite à la direction des antiquités égyptiennes du Musée Britannique. Comme beaucoup des nôtres, il a dispersé son œuvre parmi vingt Revues dont la plupart ont disparu, et ceux-là seuls soupçonnent ce que nos études lui doivent qui ont eu la patience d'aller la rechercher aux endroits dans lesquels elle se cache. Sa traduction est accompagnée d'un commentaire où les principales difficultés du texte sont indiquées et où les allusions mythologiques sont expliquées brièvement (1). Elle est la plus claire de celles que nous possédons, mais la clarté est toute relative en ces matières. La meilleure partie des prières rassemblées au Livre des Morts procèdent par allusion à des faits ou à des concepts qui n'avaient rien de mystérieux au moment où elles furent rédigées. Les légendes diverses d'Osiris, ou les mythes solaires, étaient choses familières aux Egyptiens des classes moyennes, et même les gens du vulgaire les connaissaient pour la plupart, sinon dans le détail, au moins dans le gros. On admettait, par exemple, que le soleil changeait de barque pendant le jour, et c'était lieu commun dans les écoles que ces deux bateaux s'appelaient l'un la Saillît, l'autre la Mazît. L'équipage de l'un n'était pas entièrement pareil à celui de l'autre, non plus que la forme, la décoration etlegréement ; chacun d'eux avait des propriétés particulières et il offrait au dieu des facilités de navigation différentes. Le Thébain ou le Memphite, instruit dans sa religion, n'ignorait rien de ce qui les concernait, et leur nom, introduit dans un texte à telle ou telle place, dirigeait immédiatement son esprit sur une série d'événe-

(1) Lepage-Renouf, the Bool; of the Demi, — reprinted f'rom the Proceedings of the Society of Biblical Archaeology . Liv. I-VI, 1890-1897.

ments déterminée. Le moderne, pour qui toute cette mythologie est lettre morte, n'arrive qu'à force de travail à reconstituer point par point l'ensemble de pensées et d'images que ces deux mots de Saktît ou de Mazît éveillaient d'un seul coup chez le dévot ancien : il lui faut des heures d'application et des pages de commentaire avant d'entrevoir vaguement ce que l'autre voyait pleinement à la simple lecture. La traduction de Lepage-Renouf n'est accessible, comme les autres, qu'à l'égyptologue de métier : quiconque voudrait l'aborder sans préparation n'y distinguerait presque partout qu'une suite de mots et de phrases sans signification apparente.

Les chapitres sont nombreux, et tous les exemplaires n'en contiennent pas la môme quantité : les papyrus les plus complets en comptent de cent cinquante à cent quatrevingts. Ils se composent d'un titre qui déclare l'objet de la prière, d'une formule qui est la prière même, d'une vignette qui illustre par une image ou par une série d'images les paroles du texte : quelquefois, une rubrique ajoute des instructions au mort sur la façon de débiter le morceau ou de consacrer un amulette qui en concentre les vertus. Ce qu'il y a de plus intéressant pour nous dans tout cela, c'est d'ordinaire le titre et la vignette. Le titre nous indique l'intention qui présida primitivement i\ la rédaction; il nous révèle ainsi les idées que les Égyptiens se forgeaient sur l'âme humaine et sur le genre d'existence qui l'attendait de l'autre coté du tombeau. C'était la vie de cette terre transposée dans l'au delà avec toutes ses jouissances et toutes ses misères. On aperçoit dans une vignette le défunt quittant son hypogée à la poursuite du séjour de ses rêves : il a le bâton à la main et il pose le pied sur les premières déclivités de la montagne d'Occident, derrière laquelle les contrées des ombres se déroulent à l'iniini. Le voilà parvenu à la limite du inonde réel, et

là, dans un second tableau, nous assistons à l'accueil qui lui est fait. Un sycomore au feuillage épais, chargé de figues, marque la frontière, et une femme sortie du tronc à mi-corps tend au voyageur un plateau couvert de pains et de fruits, un vase d'où l'eau regorge. S'il refuse, il ne peut pousser plus avant, mais il doit reculer et rentrer icibas ; s'il accepte, le pain et l'eau font de lui le vassal des dieux et lui ouvrent le libre accès des plaines mystérieuses. Il est obligé d'y marcher l'œil et l'oreille au guet, afin de n'y point périr d'une seconde mort qui ne laisserait plus rien subsister de lui. On l'aperçoit, dans une série de miniatures, qui s'escrime de la lance ou du couteau contre des serpents de taille et de venin variés, contre des insectes empoisonnés, contre une tortue, contre un grand âne rouge, incarnation de l'esprit malin, Set-Typhon. Ailleurs, une barque s'oiïre à lui pour l'emmener vers l'un des domaines. d'Osiris, et cette barque est fée, elle l'interroge, elle exige qu'il nomme et qu'il décrive par le menu les parties dont elle est fabriquée : la scène est figurée au naturel, le double debout sur la rive, la main levée par un geste de supplication, et, devant lui, le bac inquisitif avec son équipage de divinités. Après avoir examiné ces images, on ne doute plus du sens qu'on doit attacher au livre lui-même ; c'est un routier et un guide de la conversation dans l'autre monde, à l'usage des âmes en quête d'un paradis convenable.

Titres et vignettes, cette portion du recueil s'explique d'elle-même, mais les dillicultés s'accumulent dès qu'ayant franchi ce seuil on essaye de pénétrer dans les formules. La plupart d'entre elles sont de véritables discours que le défunt prononçait dans telle ou telle circonstance prévue par le titre. Les serpents infernaux n'auraient pas succombé aisément sous sa lance, s'il n'avait pas joint à l'action de son arme la vertu des paroles magiques.

L'orateur se garde bien de raconter qu'il est un double humain, car cet aveu aurait encouragé son adversaire et lui aurait laissé peu de chances de succès : il crie à pleins poumons qu'il est un dieu, plusieurs dieux, tous les dieux, qu'en maintes occasions il a massacré des ennemis redoutables, que nul ne lui résiste ici-bas et là-bas. Si l'oraison est prononcée sans faute, avec le ton et le geste appropriés, l'effet en est irrésistible : elle agit comme une incantation sur les sens du serpent, elle lui fait croire qu'il a devant lui les personnages évoqués et non pas un double tremblant d'effroi, il faiblit et il tombe après une bataille plus ou moins chaude. Les Egyptiens bavardaient volontiers : beaucoup des chapitres mesurent une cinquantaine de lignes ou plus et il fallait une demi-heure au moins pour les mimer selon le rite. Quelques-uns sont devenus presque célèbres sitôt qu'on les a déchiffrés, ainsi ce chapitre 125° où l'on lit ce que Ghampollion appela la Confession négative. Le double^ introduit devant le Conseil d'Osiiïs, prend chacun des conseillers à témoin et lui jure qu'il n'a commis aucun des actes réprouvés par la coutume ou par la loi ; la pureté de la morale, l'esprit de douceur et de charité dont ses paroles sont imprégnées ont frappé d'admiration les gens les moins disposés à s'enthousiasmer pour les choses de l'Egypte. Le cas est malheureusement assez rare; l'allusion mythologique domine et rend la lecture fastidieuse môme pour les hommes du métier. Ce n'est pas que les pensées y manquent d'élévation et de poésie ou que la l'orme n'y ait aucun mérite littéraire, mais concepts et images tout ce que les Egyptiens y avaient mis appartient à un ordre d'idées trop étranger au nôtre pour que nous y entrions sans un effort prolongé. Lorsque, après avoir approfondi le sujet, on a réussi à discerner les endroits qui les touchaient le plus, ceux qui leur donnaient le mieux l'impression du beau et dont on perçoit la

beauté, on ne tarde pas à désespérer de rendre sensible aux autres ce que l'on s'est appris à sentir soi-même : il faudrait leur expliquer tant de choses par le détail que les plus patients en seraient rebutés.

21 septembre 18'J8.

Les Égyptiens, grands et petits, ne faisaient rien sans consulter les dieux. Qu'il s'agît d'un voyage à entreprendre par un simple particulier, ou d'une flotte à expédier par une reine dans les parages de l'océan Indien, le bourgeois et le souverain se rendaient également au temple pour y recevoir l'avis de la divinité et ils réglaient leur décision dernière sur sa réponse. Le cérémonial n'était pas le même dans les deux cas : l'homme du commun expliquait son affaire à un prêtre qui le mettait en rapport avec le dieu et qui obtenait pour lui un arrêt ; le pharaon, dieu lui-même et fils de dieu, s'adressait sans intermédiaire à son père ou à son frère divin. Mais quel que fût le rite ou la pompe déployée, le fait et le résultat étaient identiques pour les deux personnages : le dieu, représenté par son image, avait entendu la requête, puis indiqué son avis par un moyen quelconque, et le dévot agissait d'après l'expression de cette volonté soi-disant surhumaine.

Les procédés dont Amon, ou Phtah, ou Osiris, ou n'importe lequel des êtres adorés dans les temples, usaient à l'occasion afin de commander à leurs fidèles ou de les con-

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seiller, étaient variés presque à l'infini : ils envoyaient des rêves prophétiques, ils parlaient d'une voix mystérieuse, ils se révélaient par des bruits divers, par des mouvements, par des signes, et ce qui avait été d'abord de leur part manifestation spontanée, leurs serviteurs ici-bas, les prêtres et les magiciens, avaient appris à l'obtenir d'eux par des pratiques d'un effet immanquable. C'étaient surtout leurs statues qui avaient le privilège de transmettre les réponses qu'on réclamait, non pas toutes leurs statues au hasard, mais des idoles de fabrication spéciale qu'on préparait exprès pour cet office. Nous n'en possédons plus aucun spécimen à ma connaissance ; autant qu'on peut le conjecturer, elles étaient le plus souvent en bois, peintes ou dorées à l'égal des statues ordinaires, mais composées de pièces rapprochées et mobiles. Les bras se haussaient ou se baissaient à la hauteur de l'épaule ou du coude, de façon que la main pût se poser sur un objet et le retenir ou le laisser échapper. La tête oscillai* sur le cou ; elle se renversait en arrière, puis elle retombait. On ne voit nulle part que les jambes fussent articulées, et il est peu probable qu'on exigeât d'elles le simulacre compliqué de la marche. L'image une fois terminée à la ressemblance de la divinité à qui elle fournissait un corps, il fallait l'animer; on évoquait pour cela l'être même dont elle était le portrait et, par des opérations encore mal connues, on enchaînait au bois une portion de luimême, une âme, un double, une puissance qui ne le quittait plus. On construisait ainsi de véritables dieux terrestres,' contre-parties exactes des dieux célestes et comme leurs ambassadeurs ici-bas, capables de protéger les hommes, de les châtier, de les instruire, de leur dépêcher des songes, de leur débiter des oracles. Lorsque l'on s'adressait a eux, ils recouraient à deux moyens opposés, le geste ou la voix. Ils prenaient la parole et soit en quelques mots,

soit en de longs discours, ils prononçaient le verdict convenable à telle ou telle affaire. Ils remuaient les bras, ils secouaient la tête sur un rythme invariable. Le fait n'était pas réputé miraculeux,' mais il était de vie journalière, et la consultation des dieux rentrait dans les fonctions courantes des chefs de l'Etat, rois ou reines. Les monuments en offrent des exemples nombreux, à la grande époque thébaine et dans les temps qui la suivirent.

En voici un des plus anciens, et que je citerai le premier parce que le dieu y parle directement. La reine Hâtchopsouitou songeait à expédier une escadre aux régions qui produisent les aromates, mais le voyage était long, périlleux, la route mal définie, le site des cantons de l'Encens incertain, et elle hésitait à s'engager dans une aventure d'issue aussi douteuse. Elle se rendit un jour au temple de Karnak, et là, elle confia ses angoisses à son seigneur Amonrà, le patron de sa race. « Quand le sou- « verain eut versé ses supplications devant le maître de « Karnak, on entendit un ordre dans la place sainte, un « avis du dieu lui-môme, à l'effet d'explorer les voies « qui mènent au Pouanît et de parcourir des chemins qui « conduisent aux Échelles de l'Encens ; puis, le jour où « l'on aborderait au retour, d'apporter les produils de « cette Terre Divine au dieu qui avait modelé les beautés « de la reine ». Ainsi encouragée, elle dépêcha six vaisseaux à la découverte et, quand ils revinrent chargés de parfums, le dieu la remercia par d'autres discours, dont on lit encore la teneur sur une des murailles du temple de Déir-el-Bahari (1). Les conversations entre dieux et rois n'étaient pas rares dans les temples, et ce n'est pas sans raison que la plupart des légendes qui accompagnent les tableaux gravés sur les murailles sont rédigées sous

(1; Voir plus haut, p. 80 sqq. du présent volume.

forme de dialogues : l'usage décoratif correspondait à une réalité de presque chaque jour. Dans d'autres cas, la statue se taisait et elle se bornait à indiquer son sentiment par un geste : elle remuait la tête fortement par deux fois pour dire oui. Une pièce des plus curieuses, qu'on a recueillie dans le temple de Khonsou à Thèbes, raconte qu'une princesse syrienne, belle-sœur de Ramsès II, tomba malade et fut possédée longtemps par un démon ou par l'âme d'un mort. Comme les magiciens asiatiques ne réussissaient pas à la délivrer, le père s'adressa à son gendre et lui demanda un exorciste, le plus habile qu'on eût alors en Egypte, mais ce personnage ne s'estima pas assez fort pour lutter contre le mauvais et l'on dut avoir recours à une intervention plus efficace, celle de Khonsou lui-même. Ramsès donc alla au temple, et il interpella la statue : « Seigneur bon, me voici encore « devant toi, au sujet de la lille du prince du Bakhtan ». Puis, il fit amener celle des images qui chassait les malins, et, la mettant devant l'autre : « Seigneur bon, dit-il, si « tu veux bien tourner ta face vers cette statue de ta forme « qui chasse les malins, on la mandera au Bakhtan ». Et aussitôt Khonsou remua fortement la tête, deux fois. Alors Ramsès reprit : « Donne-lui ta vertu pour que je l'envoie « à Bakhtan débarrasser la fille du prince ». Et, de nouveau, l'idole remua fortement la tète par deux fois. Cet assentiment gagné, on procéda au transfert de Fellluve qui permettrait à la statue de triompher du mort. La cérémonie était assez simple. La personne ou l'objet qu'on voulait charger de la sorte était placée devant l'objet ou la personne qui devait le charger, agenouillée, accroupie, ou debout selon la circonstance, et le dos tourné vers elle. Après quelques formalités, la statue ou la personne levait la main et, à quatre reprises, elle la passait sur la nuque de l'autre : l'effluve s'écoulait d'elle pour pé-

LES STATUES PARLANTES DANS l'ÉGYPTE ANTIQUE 171

nétrer ainsi chez le récipiendaire, et celui-ci la conservait jusqu'à ce qu'ayant lui-même imposé les mains à la personne qu'il s'agissait de guérir, il se trouvât soudain comme vidé. Et, de fait, Khonsou arrivé au Bakhtan accomplit les passes sur la princesse, et la vertu divine expulsa le mort, après un court entretien avec celui-ci et avec son prêtre.

On le voit, les statues parlaient vraiment, à haute et intelligible voix; elles hochaient vraiment la tête; elles agitaient vraiment les mains, et comme elles ne faisaient certainement rien de cela d'elles-mêmes, il fallait bien que quelqu'un le fît pour elles. Il y avait, en effet, dans les temples, un prêtre ou une classe de prêtres à qui le soin revenait d'exécuter ces manœuvres. Leurs fonctions n'étaient point secrètes, mais ils s'acquittaient d'elles ouvertement, au vu et su de tous. Ils avaient leur place marquée-dans les cérémonies, dans les processions, dans la hiérarchie sacerdotale, et chacun savait parmi le peuple que c'était eux la voix du dieu ou sa main, et qu'ils tiraient la ficelle afin qu'il branlât de la tête au moment opportun. Il n'y avait donc pas là une de ces fraudes pieuses que les modernes soupçonnent en pareille conjoncture, mais personne n'ignorait que la consultation divine s'accomplissait par cet intermédiaire purement humain. Les choses ainsi posées, on se demande comment non seulement ie peuple, mais les scribes, les nobles et les rois pouvaient avoir confiance en des avis de la sorte, et si, dans les derniers temps au moins, il n'y avait pas là une cérémonie traditionnelle où l'on persévérait par respect pour l'antiquité, mais à laquelle on n'attachait plus une grande importance. Le témoignage des monuments nous oblige à convenir qu'on la prit au sérieux; jusqu'à l'agonie du paganisme, et que tous ceux qui y jouaient un rôle étaient pénétrés de respect pour la charge qu'ils remplissaient. Ils avaient

été élevés dès l'enfance a croire que des âmes divines animaient les statues, et à ne s'approcher d'elles qu'avec une émotion ou une crainte respectueuse. Chaque fois qu'un fidèle réclamait leur office, ils s'y préparaient par des prières et par des rites qui leur rappelaient la gravité de l'acte, et dont la puissance était indiscutable à leur gré. Ils étaient, comme état d'esprit, dans la situation du prêtre de nos jours qui monte à l'autel. Du moment qu'il a revêtu les habits sacerdotaux et répété les premières paroles sacramentelles, il ne s'appartient plus à lui-même mais au sacrifice qu'il va consommer ; il sait qu'à sa voix et à son geste les espèces vont se changer en la chair et au sang précieux, et il procède sans se troubler à l'œuvre qu'il a la certitude d'opérer. Il en était de même en Egypte, bien entendu avec les réserves nécessaires. Le prophète, lorsqu'il en avait fini avec les actes préparatoires, et qu'il se tenait auprès de sa statue prêt à élever la voix pour elle et à la faire remuer, ne doutait pas un instant que le dieu allait descendre en lui, le saisir, l'inspirer; il pensait qu'une force s'emparerait de son être et lui dicterait ses paroles ou lui tirerait la main. Que la fraude se mêlât parfois à ses actions, j'y consens et il est possible, mais, alors même, ne pouvait-on pas se dire que le dieu, prescient de tout, avait réglé les choses de telle manière que la faute de son serviteur favorisât ses desseins? Le prêtre prévaricateur, s'imaginant forcer les intentions célestes et duper le fidèle, était victime de sa propre manœuvre, et il annonçait uniquement ce qu'Amon avait voulu qu'il annonçât.

C'était donc la divinité qui gouvernait directement et la vie des Égyptiens et la politique de leurs rois : elle avait sa place marquée dans les délibérations, et l'on n'osait pas souvent négliger ses décrets. Cette immixtion, qui serait gênante pour nous, ne l'était pour aucun des peuples de

l'antiquité, et en Assyrie ou en Chaldée, nous la retrouvons perpétuelle. C'était Ishtar d'Arbèles, ou Adad, ou Shamash à qui les rois de Ninive s'adressaient, et nous possédons de ce dernier une série de consultations sur une quantité de questions relatives aux affaires intérieures de l'empire ou à ses relations avec les puissances étrangères sous Asarhaddon et sous Assourbanabal. En résumé, les dieux régissaient le monde ancien, et le sentiment des contemporains ne se trompait pas, quand il doublait toute guerre entre les hommes d'une seconde guerre entre les dieux. Les statues prophétiques avaient parlé des deux côtés lorsque les armées en venaient aux mains, et leurs ordres ne cessaient d'arriver directs pendant toute la durée de la campagne. C'étaient bien elles qui étaient vaincues, si la fortune des armes se prononçait contre leur peuple, et elles partageaient son sort. Lorsque le vainqueur ne les tuait pas en les brisant, il les emmenait prisonnières, et il les déposait dans les temples de leurs rivales pour les y servir comme esclaves autant que par manière de trophées. Si, par hasard, on les restituait plus tard à leurs anciens maîtres, on avait soin de graver sur elles une inscription commémorative de leur défaite et de leur captivité.

21 décembre 1898.

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