‹ Causeries d'ÉgypteChapitre 2 sur 40 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

rien fait nourtant, si mon éditeur, M. Guilmoto, n'avait pas joint ses raisons aux leurs, et ?ie m'avait pas assuré qu'un livre de Causeries orientales aurait quelques chances d'être bien accueilli. J'ai cédé à son insistance amicale, et je souhaite qu'il ne se soit pas trompé dans son pronostic, pour lui d'abord qui s'est chargé de tous les frais, et, je l'avouerai, un peu pour moi-même. J'ai eu, quinze années durant, la prétention de populariser des sciences qui passaient pour être inaccessibles à d'autres qu'aux gens du métier : il me serait agréable de constater que je n'ai point perdu ma peine entièrement et que je leur ai gagné des amis. Fouilles, religions, voyages, coutumes populaires , littérature, histoire, j'ai parlé de tout ce qui pouvait être dit devant des lettrés sans rien exiger d'eux qu'un peu aVattention : il en est résulté, presque sans effort, un tableau vivant des recherches qui se sont poursuivies et des progrès qui se sont accomplis depuis quifize ans dans le domaine de l'Eggptologie.

J'ai exposé fidèlement les idées des autres, et j'y ai mêlé des miennes beaucoup plus que je ne l'imaginais avant d'avoir relu ces feuillets dispersés. Quelques-unes ont été démontrées vraies par les découvertes récentes, d'autres sont douteuses encore. Je n'ai rien retranché, ni rien corrigé au fond même des articles, mais je me suis permis d'en modifier l'allure çà et là et d'en rendre l'expression plus précise ou plus ferme. Quand j'aurai remercié M. de Nalèche, notre directeur, de P empressement avec lequel il m'a permis de les reproduire, Une me restera plus qu'à leur sou/Laite)' bonne chance et à réclamer l'indulgence des lecteurs qu'ils auront dans leur forme nouvelle.

Milon-lu Chapelle, le i septembre 1907.

AU XIVe SIÈCLE AVANT JESUS-CHRIST

Les relations de l'Egypte avec les puissances étrangères étaient réglées, vers le xive siècle avant notre ère, par une douzaine de personnages attachés à la maison de Pharaon et qui l'accompagnaient partout dans ses voyages. Quelques-uns d'entre eux étaient des seigneurs que les peintures des tombeaux thébains nous montrent dignes, solennels, portant haut la grosse perruque aristocratique, et enveloppés des longs habits en toile blanche plissée qui convenaient à des gens d'importance. Ils introduisaient les ambassadeurs syriens ou koushites, et ils leur enseignaient, s'ils ne la connaissaient déjà, la mimique des audiences, la façon de se voiler la face avec les mains devant Sa Majesté, de trahirleur crainte religieuse par des exclamations entrecoupées, de se frotter le nez contre terre et de ramper sur les genoux jusqu'aux pieds du trône; ils interprétaient les discours en langues étrangères, ils présentaient les cadeaux, et ils vérifiaient les lettres de créance. Ils avaient sous leurs ordres des secrétaires et

des rédacteurs habiles à manier le protocole, des truchements et des écrivains pour les idiomes d'Afrique et d'Asie, des traducteurs, des commis, des archivistes. Ils employaient, en guise de cartons à serrer les dépêches, de grosses jarres en terre cuite, qu'un train de baudets ou un bateau spécial emmenait à la suite du souverain jusqu'au jour où, les affaires terminées, on empilait le tout dans une chambre de débarras pour n'y plus penser. Les fellahs qui exploitent à l'usage des voyageurs les ruines d'El Amarna découvrirent, en 1887, plusieurs de ces pots diplomatiques dans un coin du palais d'Aménôthês IV. Ils les brisèrent, s'en partagèrent le contenu et le vendirent aux marchands d'antiquités; trois musées, celui de Gizèh, celui de Londres et celui de Berlin, possèdent aujourd'hui la trouvaille presque entière. MM. Abel et Winckler, à Berlin, Bezold et Budge à Londres, ont publié la copie ou le fac-similé des pièces; M. Halévy a rendu en français, vaille que vaille, tout ce qu'il a pu comprendre. Les lacunes sont nombreuses, le langage difficile et le détail des négociations nous échappe souvent : le sens général ressort clairement des parties qu'on lit avec certitude, et qui le veut, il peut se donner une idée très nette de ce que la politique extérieure de l'Egypte était dans ces temps reculés.

L'aspect et la forme sont pour étonner tout d'abord. Figurez-vous des tablettes en argile, variant, pour l'épaisseur et pour la taille, entre les dimensions d'un biscuit de mer et celles d'une madeleine chez nos pâtissiers. Le courrier qui en portait un certain nombre risquait de plier littéralement sous le poids des affaires de l'Etat entre Babylone et Memphis ; il marchait plus allègre au retour, car les Egyptiens n'usaient pas de matières aussi massives et la réponse de Pharaon était couchée sur papyrus. L'écriture est le cunéiforme altéré très légèrement. Les conque-

rants chaldéens avaient envahi souvent la Syrie au cours des siècles précédents, et ils lui avaient imposé leur civilisation. Les peuples qui habitaient entre le mont Taurus et les frontières de l'Egypte avaient, adopté le système des poids et mesures de la Babylonie : ils imitaient les modèles babyloniens dans la poursuite des arts et de l'industrie; ils se vêtaient, ils se paraient, ils se coiffaient à la mode babylonienne. Les Phéniciens possédaient probablement déjà leur alphabet, origine du nôtre, mais ils le réservaient pour leurs besoins particuliers; ils préféraient le syllabaire cunéiforme dans leurs rapports avec leurs voisins ou avec leurs suzerains d'Egypte. Et ce n'étaient pas seulement les Etats de langue sémitique qui pratiquaient cette écriture incommode : les tribus asianiques du Taurus et du Moyen Euphrate avaient fait comme les autres, et quelques-unes de leurs lettres sont parvenues jusqu'à nous, mais elles n'ont pas. encore trouvé d'interprète. Les dépêches en langage courant sont toutes adressées à deux Pharaons seulement, Aménôthês III et son fils Aménôthês IV, et elles paraissent couvrir un espace de quinze à vingt ans. Un certain nombre d'entre elles émanent de très éminentes majestés, qui interpellent le roi d'Egypte d'égal à égal et qui lui prodiguent du frère selon l'étiquette, rois du Mitanni, rois d'Alasia, rois de Babylone ou de Ninive. La plupart des correspondants sont de moins haute volée, cheikhs, émirs, gouverneurs de villes qui se recommanden à la bienveillance de « leur seigneur, leur dieu, leur soleil ». Les formules pullulent sous leur stylet, et plusieurs de leurs missives ne sont que des enfilades de phrases polies où l'on a peine à distinguer un fait particulier. Tout ce monde s'informe anxieusement de la santé du maître, et il se répand en souhaits aux femmes du harem, aux enfants royaux, aux nobles, à l'infanterie, à la cavalerie, au pays entier. Pharaon ne devait pas être en reste de com-

pliments avec des gens si courtois, mais nous ne savons pas quel langage il leur tenait : ses réponses se cachent encore, et elles attendent sous quelque ruine perdue de la Syrie ou de la Ghaldée le benoît coup de pioche qui les ramènera à la lumière.

Il y était question souvent de femmes . La polygamie, qui florissait alors illimitée, prêtait grandement aux combinaisons politiques : chaque souverain possédait quantité de sœurs, de filles ou de nièces dont il disposait à son gré, et si plein que fût son harem, il y trouvait toujours une place pour l'étrangère qui lui apportait une alliance nouvelle. Toutes les fois qu'une armée montait d'Egypte en Syrie, ses succès jetaient au lit de Pharaon autant de recrues qu'elle avait pris de villes ou réduit de roitelets. Ces infantes comptaient dans la rançon de leur père ou de leur frère et elles répondaient de la fidélité de la famille, mais leur position à la cour était assez précaire : pour une qui recevait par faveur le titre de reine, cent et plus ne dépassaient jamais la condition d'épouse secondaire ou de simple concubine. Le premier rang appartenait aux filles du sang solaire égyptien, héritières comme leurs frères, et qui avaient souvent sur la couronne des droits supérieurs à ceux de ces derniers : les étrangères ne venaient qu'à la suite, et seulement à défaut des Égyptiennes. Les rois de Babylone ou du Mitanni, qui connaissaient les lois des pays voisins, rechignaient d'aventure à accepter pour leurs filles cette servitude qui les humiliait elles et leurs parents. Les avantages d'une alliance avec Pharaon étaient si considérables qu'ils finissaient pî\r vaincre leur répugnance et par sacrifier l'une après l'autre toutes les princesses disponibles de leur entourage. Ils auraient désiré recevoir en échange sinon une fille ou une sœur, du moins une parente môme éloignée de leur puissant allié; mais Aménôthês III avait l'orgueil de sa race, et il

répondait à son frère de Babylone que « jamais Egyptienne n'avait été livrée au dehors à un vassal ». Une fois arrivées à Thèbes les Asiatiques étaient perdues pour les leurs : les portes du gynécée se refermaient sur elles et personne ne savait plus ce qu'elles devenaient. Si le père ou le frère s'en informait et s'il demandait qu'on lui garantît leur existence, Pharaon commandait parfois qu'on ouvrît la partie réservée du palais à l'ambassadeur chargé de l'enquête. Le pauvre homme était alors fort embarrassé : on lui présentait une dame parée et peinte qui lui affirmait être celle qu'il cherchait, mais il ne possédait souvent aucun moyen de reconnaître si elle disait vrai. Les nouvelles épousées amenaient avec elles un cortège de servantes, d'esclaves, de scribes, un trousseau, des meubles, des bijoux, un trésor d'or et d'argent qui assurait leur entretien. L'usage voulait que le gendre rendit à son beau-père un présent proportionné à la valeur de la dot, et il s'acquittait de cette obligation dispendieuse, mais sans enthousiasme. C'était matière à récriminations sans fin; quoi qu'on lui envoyât, le Syrien prétendait qu'on ne lui avait pas payé l'équivalent de sa fille. Quelquefois il refusait net d'accepter le cadeau ; le plus souvent il se bornait à réclamer un supplément par des lettres aigresdouces, où il marquait vivement le contraste entre la ladrerie égyptienne et sa propre générosité.

A côté des pièces qui nous révèlent ces côtés peu connus de la vie intime des souverains, d'autres nous montrent quelle était la situation dans les régions de la Syrie soumises à leur influence. Les Égyptiens ne possédèrent jamais en Asie un empire régulier, divisé en provinces administrées par un gouverneur nommé directement. Ils occupaient çà et là quelques forteresses sur les routes stratégiques, mais le reste demeurait aux mains des barons indigènes qui avaient détenu, le pouvoir au moment

de l'invasion. Ceux-ci, assujétis après une assez courte résistance, payaient un tribut annuel en métaux précieux ou en produits de l'industrie locale, et ils s'engageaient à combattre les ennemis de leur suzerain quels qu'ils fussent. A cela près ils continuaient à vivre comme par le passé, selon leurs religions, leurs lois et leurs coutumes ; ils s'alliaient entre eux ou ils se battaient, ils se volaient leurs villes, ils se ravageaient leurs champs, ils pillaient les caravanes, et ils détroussaient au besoin ou ils assassinaient les messagers de Pharaon. Celui-ci se mêlait le moins qu'il pouvait de leurs affaires, mais ils le harcelaient sans relâche de leurs doléances et de leurs accusations mutuelles. Le fond d'El-Amarna contient une cinquantaine de pièces relatives à une querelle de Rib- Adda, sire de Byblos, et d'un certain Abdashirta, aux péripéties de laquelle les autres seigneurs de la côte phénicienne et de la Cœlé-Syrie finirent par être entraînés l'un après l'autre. Les deux factions s'adressant au malheureux Aménôthês IV pour le prier d'intervenir chacune en sa faveur, nous avons çà et là les deux versions opposées du même événement. On s'accuse réciproquement de trahison, de fourberies, de meurtres; on implore un secours de troupes, dix, vingt, cinquante archers, et on laisse entendre que l'adversaire est ouvertement ou secrètement de connivence avec les ennemis, avec les Khatis de préférence. Les intrigues et les luttes qui troublaient ce canton nous sont comme l'image fidèle de ce qui se passait partout ailleurs. On bataillait d'un bout à l'autre du territoire, et la paix ne régnait pas plus parmi les vassaux du roi d'Egypte que chez les barons de la France féodale au xie siècle. Notez qu'une bonne partie des noms mentionnés dans l'Ancien Testament ou chez les géographes classiques sont cités dans ces vieux textes, Tyr, Sidon, Béryte, Akko, Damas, Gaza, même Jérusalem. On comprend, sans que j'y insiste,

quel intérêt présente pour la critique des livres bibliques cette vraie potée de lettres écrites par des Cananéens, plus d'un siècle avant l'entrée des Hébreux dans la Terre Promise.

Tous ceux qui ont admiré au Louvre les archers de Suse les reverront avec plaisir sur les planches en couleur dont M. Dujardin a enrichi l'ouvrage de M. Dieulafoy (l). Jamais encore on n'avait reproduit avec autant de justesse et de fidélité les tons froids et luisants de la brique émaillée. Sans doute on n'éprouve pas en présence des copies cette impression de vie à demi latente qu'on ressent devant l'original; nul artifice ne la rendra, si parfait qu'on l'imagine. Elle tient aux jeux incessants du jour sur la saillie des reliefs et dans l'épaisseur des émaux, et le spectateur en augmente l'illusion continuellement parles modifications d'éclairage qu'il opère lui-même, sans en avoir conscience, à chacun de ses mouvements. Le procédé, qui prend le tableau d'un point déterminé, le fixe dans un seul effet lumineux toujours invariable; l'apparence de la vie s'efface dès que la lumière cesse de trembler sur les contours et s'immobilise.

M. Dieulafoy a raconté ailleurs les aventures de la mission qui valut à la France les œuvres les plus belles de l'antique civilisation persane. Il essaie maintenant d'utiliser les matériaux qu'il a rapportés et d'en reconstituer une histoire de l'Acropole susienne. Suse était pour les Grecs le type accompli de ces capitales asiatiques auprès desquelles les cités de l'Hellade semblaient des bourgades insignifiantes pour la plupart. Son nom seul éveillait dans les esprits les plus rebelles à l'imagination, je ne sais quelle image de grandeur et de beauté presque surhumaines : des palais lambrissés de cèdre et

(1) M. Dieulafoy, l'Acropole de Suze, Paris, 1893, iu-l°.

d'or, soutenus de colonnes gigantesques ; des jardins larges comme des provinces où l'on chassait le fauve des journées entières sans sortir de l'enceinte ; des temples mystérieux où le feu sacré ne s'éteignait jamais; des troupeaux de femmes et d'eunuques; les Immortels avec leurs vêtements et leurs armes sans prix; une horde de nobles, d'amis, de parents, et seul, à l'écart de la foule, le grand Roi, le Roi des Rois, qui, d'un geste, soulevait le monde en alarme et précipitait l'Asie sur la Grèce divisée. Et telle on la voyait dans le présent, telle on la devinait dans le passé : toujours ses maîtres avaient dominé sur un empire puissant, le plus vieux que l'on connût après l'Egypte et la Babylonie. La citadelle était assise sur une butte altière de décombres, entre deux des bras nombreux que TOulaï creuse dans la terre noire. Un demi-cercle de montagnes neigeuses se dessinait vaguement derrière elle, de l'est au nord ; à l'ouest, les plaines d'alluvion se déroulaient et la vue s'étendait par-dessus les champs, les rivières et les bois, jusqu'aux marais qui séparaient l'Elam de la Chaldée. Que l'ennemi descendît du plateau de l'Iran ou qu'il montât des bas-fonds de l'Euphrate, Suse apercevait de très loin ses approches et elle avait plus de temps qu'il ne lui en fallait pour se préparer à l'accueillir chaudement.

M. Dieulafoy n'a rencontré que des débris de la vieille forteresse qui succomba sous les coups des Assyriens ; il a pu lire le plan presque entier de la forteresse persane. Il a suivi patiemment sur le terrain le tracé des murs, déblayé du haut en bas les parties qui lui paraissaient présenter quelque particularité de construction intéressante, et il est parvenu à rebâtir par la pensée l'ensemble de remparts, de tours, de fossés, de portes qui protégeaient le palais des rois. C'est une fortune rare pour les archéologues et pour les historiens que de rencontrer un sujet

ardu comme Test celui de la fortification archaïque, traité par un homme du métier qui joint aux connaissances techniques une science réelle de l'antiquité. M. Dieulafoy a passé rapidement en revue l'Egypte, la Babylonie, la Syrie, l'Assyrie; il a examiné ce que chacun des grands peuples orientaux a inventé pour l'attaque et pour la défense, et les conclusions auxquelles cette enquête Ta conduit sont de nature à modifier gravement les opinions courantes. Les citadelles égyptiennes sont conçues pour la plupart sur un même plan d'une régularité enfantine. Cela tient, je crois, à la nature du sol plutôt qu'à l'inhabileté des ingénieurs. L'inondation, qui revient presque à jour fixe et qui fait des cités comme autant d'îles semées inégalement à la surface d'un lac immense, en rendait les approches malaisément praticables pendant plusieurs mois de l'année. C'était un avantage pour les habitants, mais qui leur imposait des tracés d'une simplicité extrême. Il fallait que les eaux pussent filer le long des murs sans rencontrer nul obstacle qui en contrariât l'impétuosité. Le moindre saillant sur le front aurait déterminé des remous inquiétants pour la solidité de la place ; le fleuve aurait miné sournoisement les remparts, comme il mine les promontoires qui s'avancent en dehors de la ligne des berges, et il les aurait emportés un beau jour. C'est pour cette raison que la plupart des citadelles égyptiennes forment un parallélogramme de murs épais, compacts, rectilignes, mais nus, sans tours ni avancées. Les Chaldéens, qui vivaient comme les Egyptiens dans des contrées soumises au régime des crues annuelles, paraissent avoir protégé leurs villes de façon analogue. Autant qu'on peut en juger jusqu'à présent, ils les revêtaient d'enceintes régulières, d'une ampleur considérable afin de résister au bélier et à la sape, mais presque lisses au dehors ou garnies de tours qui dépassaient fort peu le front des courtines. Si l'on veut

trouver des fortifications dont le concept soit plus savant et plus conforme à nos habitudes, on doit les chercher dans les contrées où les fleuves ne débordent pas, dans la terre de Canaan et en Assyrie.

M. Dieulafoy a restitué très ingénieusement l'aspect et le plan des citadelles ninivites et babyloniennes au moyen des tableaux de pierre sculptés sur les monuments, puis il a vérifié sur le terrain les résultats obtenus, en les comparant aux faits certains que le déblayementde Suse lui avait fournis. Les grandes villes susiennes étaient entourées d'une triple enceinte, dont l'agencement rappelle singulièrement les dispositions adoptées par les Césars byzantins autour de Constantinople. C'était une entreprise redoutable que de les aborder, et il fallait, afin de triompher d'elles, beaucoup de temps, beaucoup de bras, beaucoup de machines, une patience et une ténacité à toute épreuve. Les murs étaient trop hauts pour que l'escalade en fût possible et les ingénieurs ignoraient encore l'art de pousser les galeries de mines jusque sous les fondements : ils devaient démolir et crever les courtines à coups de bélier ou de griffes métalliques, briser ou incendier les portes, tous travaux qu'ils exécutaient sous une grêle de flèches, de pierres, de poutres pesantes. Le profil des constructions était calculé merveilleusement pour permettre aux défenseurs de tuer le plus de monde possible à l'ennemi : même la brèche ouverte et la ville occupée, la partie n'était pas encore perdue pour eux, et le donjon leur offrait un abri sur où ils pouvaient résister longtemps, en attendant qu'une armée de secours les délivrât. Les forteresses susiennes après avoir bravé les efforts des Assyriens défièrent ceux des Grecs. La trahison les livra à Alexandre, mais aucun des généraux qui les attaquèrent pendant les guerres qui suivirent sa mort ne réussit à y pénétrer de force, bien que les garni-

sons se composassent de quelques soldats à peine. Abandonnées par les Parthes et les Sassanides, elles n'étaient déjà plus que des monceaux de ruines au moment où les Arabes envahirent le pays et le convertirent à l'Islamisme. Les millions de briques crues dont elles étaient bâties, décomposées par le soleil et à demi délayées par les pluies, se sont amalgamées peu à peu et ne forment plus aujourd'hui qu'une masse compacte, où il semble tout d'abord qu'on ne surprendra aucune trace de travail humain : ceux-là seulement qui ont dû exécuter leurs fouilles dans des conditions analogues soupçonneront ce qu'il a fallu de patience et de sagacité pour discerner l'épaisseur des lits de briques, la direction des parements, la fuite et l'entrecroisement des murailles.

Qui ne se rappelle, à l'Exposition de 1889, les reconstitutions ingénieuses que M. et madame Dieulafoy avaient tentées des palais entassés dans l'acropole susienne ? Elles occupent ici plusieurs planches très habilement gravées. C'étaient en partie des salles d'audience où le Grand Roi daignait se révéler aux seigneurs de la cour et aux ambassadeurs étrangers les jours de fête. La restauration est douteuse en plus d'un endroit, et peut-être des sondages nouveaux feraient-ils sortir du sol des données qui imprimeraient une allure différente au problème. Bien des points sont pourtant établis avec assez de certitude pour qu'on puisse juger d'après l'œuvre de M. Dieulafoy ce qu'était l'architecture persane. Elle n'utilisait guère qu'un type qui lui appartînt en propre, celui des taureaux accroupis, accouplés deux à deux par le milieu du corps, et surmontant les chapiteaux des colonnes : le reste est emprunté à des peuples divers, à l'Assyrie et à la Babylonie, à l'Egypte, à l'Asie Mineure, à la Grèce. Il faut avouer néanmoins que les architectes perses ont su composer avec tant d'éléments disparates, des édifices d'un aspect ori-

ginal et grandiose. M. Dieulafoy en a indiqué brièvement les origines, et les comparaisons qu'il institue entre les bas-reliefs colorés de Suse et diverses œuvres asiatiques ou grecques de style à demi-archaïque sont fort ingénieuses. De même qu'on voyait à la cour des nobles et des princes appartenant à toutes les nations que Cyrus ou Darius avaient soumises, les ouvriers et les artistes de toute provenance affluaient sur les chantiers ; chacun y travaillait à sa façon et dérobait ou prêtait quelque chose au voisin, le Susien à l'Égyptien, celui-ci au Grec ou à l'Assyrien. Les lotus du Nil s'associèrent aux types d'animaux des bords de l'Euphrate, et les Immortels de la garde royale se drapèrent comme les personnages des reliefs lyciens. L'art perse était composite de même que l'empire perse, et les emprunts qu'il fit à droite et à gauche n'eurent pas plus le temps de se fondre en un tout harmonieux que les nations de s'amalgamer en un peuple unique.

7 avril 1893.

Les explorateurs les plus anciens de l'Afrique sont sortis récemment de leurs tombeaux. Ce sont des Égyptiens, qui appartiennent à l'une des familles les plus puissantes du pays, celle des barons d'Assouân et d'Éléphantine. Ils vivaient vers l'an 3500 avant notre ère, ou à peu près : on n'y regarde plus à deux ou trois siècles, lorsqu'il s'agit d'indiquer une date dans l'histoire des vieux empires orientaux. Je ne dirai pas qu'ils ont poussé loin à l'intérieur du continent noir, mais leurs expéditions avaient été longues, fatigantes, périlleuses, profitables : elles leur avaient inspiré tant d'orgueil et elles leur avaient rapporté tant de bonnes choses, qu'ils voulurent en conserver le souvenir à la postérité et qu'ils en gravèrent le récit dans leurs hypogées. M. Schiaparelli a copié et publié, l'an dernier, les Mémoires de l'un d'eux qui s'appelait Hirkhouf (1); M. de Morgan et M. Bouriant en ont découvert, cette année, plusieurs autres (2), aussi illustres de

(1) E. Schiaparelli, Una tomba egiziana inedita délia 17» dinastia, con inscrizioni storiche e geof/rafiche, in-4° Rome, 1892 (Extrait des Mémoires de la Reale Accademia dei Lincei, Ser. 4», vol. X, P" lj.

(2; Elles ont été publiées depuis par J. de Morgan, de la frontière de Nubie à Kom-Ombo, p. 143-599.

leur temps et aussi inconnus du nôtre que Hirkhouf pouvait l'être. Les inscriptions sont toutes mutilées à des degrés divers, et ce qui en subsiste ne sert souvent qu'à faire regretter ce qui est perdu : elles nous prouvent, du moins, ce qu'il y avait d'activité et d'esprit d'entreprise chez ces Égyptiens qu'on nous représente toujours casaniers et ennemis des voyages.

Eléphantine a joué longtemps dans l'antiquité le même rôle qu'Assouân dans les temps modernes : elle était le marché le plus fréquenté du commerce avec le Soudan. Elle n'occupait pourtant que la moindre portion d'un îlot mince, appuyé sur plusieurs blocs de granit que des bancs de sable avaient réunis successivement l'un à l'autre, et sur lesquels le Nil avait versé une couche épaisse de son limon. Des acacias, des mûriers, des dattiers, des palmiers-doums l'ombragent, dispersés en haies à l'orée des sentiers, posés en écran sur le front du fleuve, semés par groupes au milieu des champs. Une demi-douzaine de norias rangées en batterie le long des berges puisent l'eau, nuit et jour, sans presque interrompre leur grincement monotone. Les habitants ne perdent pas un pouce de leur étroit domaine : ils ont aménagé partout de petites pièces de dourah et d'orge, des plants de bersîm, des carrés de légumes. Quelques buffles et des vaches paissent discrètement dans les coins, des poulets et des pigeons innombrables s'en vont par bandes à la maraude. La ville antique s'élevait à la pointe Sud, sur un plateau de granit haut placé au-dessus de la crue. Les restes en ont huit cents mètres de tour et ils se groupent autour d'un temple ruiné, dont les parties les plus vieilles ne remontent pas aujourd'hui au-delà du xvie siècle avant notre ère. Elle était ceinte d'un gros mur, et un château en briques sèches, assis au Sud-Est sur un îlot voisin, lui permettait d'ouvrir ou de fermer à son gré les débouchés de la

cataracte. A l'Orient, mais séparée par un chenal large de quatre-vingt-douze mètres, Syène s'étageait comme un faubourg d'Éléphantine sur les flancs de la colline. Des pâturages marécageux recouvraient l'emplacement de l'Assouân actuelle, puis c'étaient des jardins, des vignes qui produisaient un vin célèbre par la vallée entière, une forêt de dattiers et d'acacias courant vers le Nord, au bord de l'eau. Les marchés et les rues des deux cités jumelles présentaient dès lors une multiplicité de types et de costumes assez réjouissante : les Nubiens, les nègres du Soudan, peut-être les peuples de l'Arabie y coudoyaient les Libyens et les Egyptiens du Delta. De l'autre côté du fleuve, sur la rive gauche, de vastes cimetières confondaient ces nations diverses dans une même hospitalité. Les tombeaux des princes se suivaient en lignes irrégulières sur les flancs de la colline abrupte qui domine l'entrée du port. Une rampe bâtie sommairement en grosses pierres brutes conduisait de la berge à l'entrée de l'hypogée. La momie, après l'avoir escaladée lentement aux épaules de ses porteurs, s'arrêtait un moment sur la plateforme à la porte de la chapelle. La décoration n'admettait pas beaucoup de variété : elle s'étale presque tout entière au dehors, sur les murs qui encadrent la baie et qu'on apercevait distinctement des rues d'Eléphantine. Une longue inscription recouvre le linteau et les montants, puis le portrait du mort se dresse à droite et à gauche, comme pour veiller à la sécurité de sa demeure éternelle.

Mekhou est le premier de ces barons dont les aventures nous soient connues. Il vivait sous Pioupi II, qui est l'avant-dernier Pharaon de la VIe dynastie (1). Son cousin

(1) Inscription de Mekhou, 1. 1 sqq. dans J. de Morgan, de lu frontière de l'Egypte à Kom-Ombo, p. 147.

Hirkhouf avait exécuté trois voyages successifs, sous le règne du prédécesseur de Pioupi II, Métésouphis Ier. Métésouphis Ier était tout jeune encore lorsqu'il vint à Éléphantine en l'an V de son règne. Il y reçut l'hommage des principaux peuples qui erraient dans le désert, les Ouaouaîtou, les Mazaîou, les gens d'Iritît, et leur soumission à ses ordres l'encouragea sans doute à lancer une mission dans les régions, peu visitées alors comme aujourd'hui, qui se déploient sur la rive gauche du Nil à la hauteur de Derr. Son choix tomba sur Irouî père de Hirkhouf et sur Hirkhouf lui-même. « Sa Majesté m'envoya avec mon père « Irouî, au pays d'Amami, pour ouvrir la route vers cette « contrée : je le fis en sept mois, et j'en rapportai toute « sorte de denrées, ce dont je fus loué très fort (1). » Ce n'était pour ainsi dire qu'une pointe d'essai, où notre homme avait fait son apprentissage sous la surveillance de son père : il repartit bientôt, seul cette fois. « Je sortis « par la route d'Éléphantine, je cheminai au pays d'Iritît, « puis au pays de Mâkhir, puis au Dar-risi qui appartient « à l'Iritît, l'espace de huit mois; je cheminai et j'apportai « toute sorte de denrées de cette contrée, en très grande « quantité, telle que jamais on n'en avait apporté autant « vers cette terre d'Egypte auparavant. Je cheminai par « les territoires du prince de Sitou qui appartient au « peuple d'Iritît, je traversai ces régions, prouesse qu'on « ne trouve point qu'ait jamais accomplie aucun des chefs « de caravane qui sont sortis avant moi vers le pays « d'Amami(2). » De retour au logis, le roi ne souffrit point qu'il restât longtemps inactif. « Sa Majesté m'expédia « une troisième fois au pays d'Amami; je sortis d'Elé- « phantine sur la route de l'Oasis, je trouvai le prince

(1) Inscription de Hirkhouf, B, 1. i-5. ■1 Inscription de Hirkhouf, B, 1. 5-10.

« d'Amami qui marchait vers la terre des Timihou pour « guerroyer contre les Timihou, à l'angle occidental du « ciel. Je sortis avec lui contre la terre des Timihou et je « sus la gagner si bien qu'il rendit hommage à tous les « dieux du Pharaon... Je gagnai donc ce prince d'Amami, « et je parcourus TAmami, depuis le pays d'Iritît jusce qu'aux extrémités de Sitou. Je trouvai le prince d'Iritît, « Sitou, les gens d'Ouaouit, vivant en paix. Je cheminai <t avec trois cents ânes, chargés d'encens, d'ébène, « d'ivoire, de peaux de rhinocéros, de peaux de léopard, « et de toute sorte de denrées excellentes (1). » Des soldats égyptiens l'escortaient, ainsi que des auxiliaires d'Amami, et les cheikhs du pays d'Iritît durent lui fournir les ânes, les bœufs et les provisions nécessaires à l'entretien de cette petite armée. Quand il arriva aux frontières de l'Egypte, le Pharaon « lui envoya à sa rencontre le « seigneur Ouni, avec un bateau chargé de confiseries, « de bonnes choses, et de bière » (2), pour le réconforter après les privations qu'il avait éprouvées au cours de son voyage.

Hirkhouf ne se complaisait pas aux développements oratoires : il a dit sèchement ce qu'il avait à dire, sans soupçonner qu'on put exiger de lui plus que le nom des peuples parcourus et l'indication sommaire des objets rapportés. Il faut compléter son langage par le témoignage d'aventuriers plus récents et qui ont agi dans les mêmes conditions que lui. Gomme les voyageurs arabes du moyen âge, les Egyptiens de l'Ancien Empire couraient le monde en faisant le commerce : ils partaient à la découverte avec une pacotille et ils en revenaient avec des ballots de marchandises pour une valeur supérieure. On se demandera

(1) Inscription de Hirkhouf. \\, 1. 10-1 i, et (J, 1. l-o.

(2) Inscription de Hirkhouf, C, 1. S-!).

peut-être pourquoi les sires d'Eléphantine, qui disposaient de troupes considérables, n'avaient pas recours à la force brutale afin de se frayer un chemin à travers les peuplades nubiennes. Ils ne se gênaient pas pour lancer à l'occasion des bandes de soldats sur la droite ou sur la gauche de la vallée du Nil, vers la mer Rouge ou vers les oasis du désert libyen : si peu que leurs razzias en ces parages leur rapportassent, des bœufs, des esclaves, du bois, du charbon, quelques onces d'or, quelques paquets d'améthystes ou de feldspath vert dont on fabriquait des bijoux, c'était toujours autant de pris et le trésor princier ne dédaignait aucun profit, si mince qu'il fût. Mais leurs armées n'allaient jamais bien loin : dès qu'ils voulaient frapper un coup à distance, l'aridité des montagnes nubiennes arrêtait leurs fantassins et les rapides de la seconde cataracte opposaient à leurs vaisseaux un obstacle presque infranchissable. Ils étaient obligés de poser les armes et de se changer bon gré mal gré en marchands pacifiques : leurs caravanes passaient alors sans péril par des chemins d'où leurs soldats ne se seraient pas tirés sains et saufs. C'est ainsi que Hirkhouf ou Mekhou en agissaient sur l'ordre du roi. Les objets qu'ils choisissaient pour les troquer en route étaient de ceux qui valaient le plus sous le moindre volume et avec un poids très léger : les verroteries, les bijoux, la coutellerie grossière, les parfums violents, les étoffes voyantes qui charment encore après cinquante siècles les peuplades africaines. Celles-ci payaient ces trésors inestimables avec de l'or en poudre ou en lingots, avec des plumes d'autruche, avec des peaux de lion ou de léopard, avec des dents d'éléphant, des cauris, des billots de bois d'ébène, de l'encens, de la myrrhe, de la gomme arabique. Les singes étaient appréciés en Egypte, les cynocéphales surtout, dont les grands seigneurs se divertissaient et qu'ils gardaient

enchaînés à leur chaise les jours de réception solennelle : les marchands en acceptaient volontiers qu'ils tâchaient de ramener vivants. La route était épuisante, le voyage interminable : les baudets, seules bêtes de somme que l'on possédât ou que l'on utilisât en ces parages, ne fournissaient que des étapes assez courtes et l'on usait des mois et des mois à couvrir des distances qu'une caravane de chameaux traverse en quelques semaines. Les routes sur lesquelles on se risquait étaient celles que les puits ou les sources jalonnaient à des intervalles très rapprochés, et la nécessité d'abreuver souvent les ânes, l'impossibilité d'emporter des provisions d'eau considérables, contraignaient l'explorateur à suivre des itinéraires sinueux et compliqués. On comprend qu'avec des moyens pareils Hirkhouf et ses contemporains n'aient point plongé fort loin dans le mystère de l'Afrique. Les pays qu'ils étaient si fiers d'avoir visités se groupent à petite distance de l'Egypte, l'Amami et l'Iritit dans le désert au sud-ouest d'Eléphantine entre la première et la seconde cataracte ; les Timiliou, relégués vers V angle occidental du ciel, à l'une des extrémités du monde égyptien, étaient les Berbères qui peuplaient les oasis. En résumé, c'est à la découverte de la Nubie et du désert libyen que les seigneurs d'Eléphantine travaillaient, sous les Pharaons de la VIe dynastie.

Au delà, ils ne connaissaient guères que des noms de peuples, mêlés à des histoires merveilleuses ou à des légendes mythologiques. Le Nil dérivait d'un fleuve divin qui enveloppait le ciel, et sur lequel la barque du soleil naviguait constamment, le fleuve Océan des traditions grecques : arrivé aux parages Sud du firmament un bras se détachait et tombait sur la terre en cascade puissante. L'endroit où il touchait notre monde avait d'abord été fixé à la première cataracte, puis il s'était reporté vers le

Sud à mesure que le cercle des connaissances géographiques s'élargissait. Il va de soi que ses alentours étaient habités par des races particulières, intermédiaires entre celles des hommes et celles des dieux. Tous les voyageurs qui s'en étaient approchés y signalaient l'existence d'une Ile de Double, où un serpent à voix humaine régnait sur les doubles des morts, et d'une Terre des Mânes dont le nom seul indique la nature. Le dernier des pays semblables à l'Egypte était le Pouanît, la patrie de l'or et de l'encens, qui s'étendait le long des côtes de la mer Rouge. Les marchands qui le fréquentaient y achetaient des objets ou des êtres qui provenaient des régions fabuleuses de l'Extrême Sud; ce qu'ils recherchaient le plus et qu'ils trouvaient le moins, c'était un nain d'une espèce particulière, dont le nom de Danga ressemble singulièrement à celui de plusieurs tribus africaines. Le premier Danga avait été amené en Egypte un peu moins d'un siècle avant Hirkhouf, sous le Pharaon Assi, de la Ve dynastie. Il avait été accueilli à la cour comme une espèce de bouffon, chargé de dissiper l'ennui du souverain par ses cris sauvages, par ses gestes, surtout par une sorte de ballet que seul il savait exécuter en sa perfection et qu'on appelait la Danse du Dieu (1). Le dieu dont il imitait la danse était lui-même un nain, à la grosse tête barbue et chevelue, aux membres énormes, vêtu d'une peau de léopard, Bîsou, originaire des ports du Pouanît et naturalisé égyptien d'assez bonne heure. Bîsou, à la fois jovial et farouche, guerrier et musicien, exprimait ses variations d'humeur par une mimique guerrière avec l'épée et le bouclier, ou par des mouvements joyeux qu'il

(1 Inscription de Hirkhouf, J). 1. 6-'J. Le Danga rappelle les Satyres, qui, selon Diodore (I, 18), avaient été amenés à Osiris en Ethiopie, et qu'il avait attachés à son année.

rythmait en s'accompagnant de la petite harpe triangulaire des tribus du désert.

Le Danga du temps d'Assi avait si fort émerveillé les courtisans par son agilité que l'on avait toujours essayé depuis lors de se procurer un bouffon pareil : mais l'espèce en était rare et les années s'étaient écoulées sans qu'on réussît à le remplacer. L'admiration qu'il avait inspirée produisit des résultats inattendus. Les âmes, même celles des Pharaons, ne pouvaient pénétrer dans le paradis d'Osiris qu'à la condition de franchir un bras de mer qui le divisait de la terre des vivants. Un bac magique assurait le service à de certains jours, mais le passeur n'admettait pas indifféremment qui se présentait : on devait lui prouver qu'on avait le droit de s'embarquer et répondre à cent questions captieuses de théologie transcendante, avant qu'il consentît à recevoir un passager. Une prière, composée sans doute peu après le règne d'Assi, quand la mémoire du Danga, était fraîche encore, nous montre le bac à son poste attendant les Mânes. Tout à coup, une rumeur se propage parmi les dieux et les morts groupés sur la berge; le Danga arrive, et il faut le conduire sans tarder au Pharaon Osiris qui l'a fait chercher en vain jusqu'à présent, et qui se promet grand plaisir de sa danse. Le passeur perd aussitôt la tête, charge l'âme qui s'annonce à lui comme étant le Danga, la pilote sans lui rien demander au port du paradis, et la débarque au perron du tribunal d'Osiris, où elle s'expliquera sur la qualité de Danga qu'elle a usurpée si lestement (1).

L'idéal, pour un explorateur égyptien chargé de mission officielle, c'était de rencontrer un Danga et de le trans-

(1) Papi I", I. 100-404, Miriuri, 1. .".TO-JJTl ; cfr. Maspero, Études de Mythologie et d'Archéologie Égyptiennes, t. II, pp. 429-443.

porter vivant en Egypte. Hirkhouf fut plus heureux que bien d'autres : pendant son troisième voyage il en acheta un, que les hasards du commerce avaient jeté au pays d'Amami et qui était originaire de la Terre des Mânes. L'émoi fut grand à la cour lorsqu'on y apprit l'heureuse nouvelle, car le Dnnga d'Assi était le dernier qu'on y eût vu, et l'on ne savait plus que par tradition ce qu'était ce jouet curieux. Métésouphis qui avait ordonné les voyages d'Ilirkhouf venait de mourir après dix ans de règne : il était allé reposer dans l'une des pyramides de Sakkarah, d'où il ne devait plus sortir qu'en 1881, pour venir s'exposer à l'admiration des touristes dans une des vitrines du Musée de Boulak et pour nous enseigner ce qu'était la momie d'un roi 3.500 ans avant notre ère. Son plus jeune frère, Pioupi II, lui avait succédé, âgé au plus d'une vingtaine d'années, et l'on juge de quelle joie il accueillit le messager qui lui annonçait la capture du Danga. Le Conseil des ministres rassemblé, le roi dépêcha un rescrit par lequel il comblait Hirkhouf de compliments et lui commandait d'amener son prisonnier sans délai. La missive royale fut gravée plus tard dans la tombe du vo}Tageur, en face d'Éléphantine! Pioupi II désirait donner à son féal sujet une récompense telle que, dans les siècles futurs, en parlant de grandes faveurs dont tel ou tel personnage avait été l'objet, on dit encore : « On a fait pour « lui ce que Sa Majesté fit pour Hirkhouf, quand celui-ci « revint de ses voyages en Amami, avec le Dnnga! » Les pygmées étaient si farouches et on craignait tellement de perdre celui-là, que la chancellerie indiquait les précautions à prendre pour qu'il ne s'échappât. « Quand il che- « minera avec toi dans la barque, fais qu'il y ait toujours « avec lui des gens avisés de chaque côté de la barque, « de peur qu'il ne tombe à l'eau ; quand il se couchera « pendant la nuit, fais que des gens avisés couchent avec

« lui dans son lit, et qu'ils changent dix fois par nuit. » Un bateau de la flotte royale fut mis à la disposition d'Hirkhouf, et tous les officiers civils, militaires ou religieux du royaume reçurent l'ordre de lui fournir des vivres sur son chemin (1). Les sables de Sakkarah, qui nous ont conservé la momie de Métésouphis, cachent encore peutêtre celle du pauvre être qui amusa tant son successeur. Le Musée du Caire possède le corps embaumé d'une des gazelles favorites de la reine Moutemhait : pourquoi ne s'enrichirait-il pas un jour de ce qui fut le nain préféré de Pioupi II ? Rien ne se perd en Egypte, et les fouilles y produisent ce résultat merveilleux de nous restituer, non pas seulement, comme ailleurs, le récit des événements, mais la personne même des hommes qui les accomplirent : on y déterre pêle-mêle, sous les ruines, les matériaux et les héros de l'histoire.

Des expéditions comme celles d'Hirkhouf, répétées souvent, entraînèrent des conséquences plus durables que la capture d'un pygmée dansant et la faveur d'un voyageur auprès de son souverain. Ces peuples chez qui les marchands d'Eléphantine fréquentaient, à force d'entendre parler de l'Egypte, de son industrie, de sa richesse, de ses armées, ils finissaient par concevoir pour elle une admiration troublée de crainte : ils apprenaient à la considérer comme une puissance supérieure à tout et son Pharaon comme un dieu à qui personne n'oserait résister. Que, plus tard, une armée surgisse commandée par ce Pharaon lui-même, et ils sont prêts à se soumettre : une fois soumis, ils adoptent rapidement les mœurs, le costume, la religion, la langue de leurs vainqueurs. Les caravanes d'explorateurs ouvrirent les voies ; les soldats vinrent à leur suite et formèrent cette grande Egypte qui,

(1) Inscription de Hirkhouf, D, 1. 1-25.

s'étendant de Khartoum à la mer, domina le monde oriental pendant plus de six siècles. N'a-t-on pas vu le même fait se reproduire longtemps après, dans les régions voisines, pour les voyageurs et pour les marchands européens ?

1 juillet 1893.

Page 1