LES TOMBEAUX THÉBAINS
Les touristes qui ont passé à Thèbes d'Egypte les trois ou quatre jours accordés par les Agences de voyages rapides, ont entrevu au moins l'un des tombeaux creusés dans les collines de la rive gauche : l'itinéraire officiel consacre à cette excursion deux ou trois heures d'une aprèsmidi bien remplie déjà par une course à travers la Vallée des Rois et par un déjeuner à Déir-el-Bahari. On visite ordinairement l'hypogée n° 33, celui de Rakhmirîya, et ce serait l'un des plus curieux si l'on en distinguait les peintures ; par malheur, les registres du bas, les seuls que la flamme des bougies ou la lumière fuligineuse des torches éclaire suffisamment, ont été fort endommagés parles générations de fellahs qui ont transformé ces chapelles de mort en chambres d'habitation, et les scènes qui les ornaient ne présentent plus que des débris méconnaissables à qui ne les examine pas longuement. Les voyageurs sortent de là sans avoir rien aperçu que des taches de couleur répandues comme au hasard sur des murailles sales, et diversifiées à l'aventure par des colonnes d'hiéroglyphes endommagés. Ce spectacle lamentable décourage assez habituellement ce qu'ils ont de curiosité, et la plupart d'entre eux se dispensent d'entrer dans les deux ou trois autres grottes du
môme genre que le drogman leur recommande. Ceux qui persistent rencontrent ailleurs des tons plus frais, des tableaux plus nets, des ensembles de scènes plus facilement visibles, mais partout des lacunes énormes qui ne leur permettent pas de se figurer ce qu'était un hypogée terminé complètement, ni ce que l'ornementation y signifie; il leur faudrait, pour arriver à tout rétablir et à tout comprendre, transcrire ce qui subsiste de chacun et, rapprochant les débris, reconstituer pièce à pièce les trois ou quatre types de décoration les plus usités dans cette nécropole immense. Le travail demande beaucoup de temps, beaucoup de patience, beaucoup d'abnégation de soi-même, une grande force de résistance à la fatigue et à l'ennui. Les membres de la mission du Caire se sont attelés à cette besogne, les uns avec un enthousiasme réel, les autres avec une résignation louable : les vingt et quelques tombeaux qu'ils ont copiés jusqu'à présent ont été publiés ou sont sur le point de paraître, et l'on peut juger déjà sur ce faible échantillon le service immense qu'ils rendent à la science (1).
N'avait pas qui voulait une résidence à soi dans la montagne de Thèbes. Le sol des morts appartenait au roi et aux dieux comme celui des vivants, et on devait en acquérir un lopin comptant comme on achetait le site d'un jardin, une prairie ou un champ de blé. Le roi disposait parfois d'un bon emplacement en faveur de ses serviteurs. Quand il désirait récompenser l'un d'eux glorieusement, il le gratifiait d'un pan de colline où il faisait tailler à ses frais une chapelle, des couloirs, un caveau, tout le logement d'une momie : les inscriptions rappelaient alors que tel ou tel avait reçu sa sépulture par ordre gracieux de Pharaon, et
il Mémoires publiés par les membres de la .Mission française archéologique au Caire : tome V, Tombeaux thébains, publiés par MM. Virey, Bénédite, Bouriant, Boussac, Maspero.
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ce lui était un titre d'honneur auprès de la postérité. Les autres s'adressaient aux dieux, c'est-à-dire aux temples, pour négocier l'emplette d'une Maison Éternelle, et sans doute ils payaient bon prix. Le terrain procuré, ils n'avaient pas à se préoccuper de l'architecte qui l'utiliserait : il parait à peu près certain que la plupart des syringes étaient préparées à l'avance et déjà creusées ou môme décorées en partie au moment où on les vendait. Les temples avaient des compagnies de carriers, de maitres maçons, de dessinateurs, de sculpteurs, de peintres, qui travaillaient sans cesse pour eux et qu'ils tenaient à la disposition de leurs clients. Les tombeaux ordinaires étaient disposés sur un plan toujours le même à une même époque : une façade droite, découpée dans le roc, de manière à ménager une petite esplanade sur le devant, une porte basse, parfois entièrement nue, parfois flanquée à droite et à gauche d'une figure représentant le propriétaire et de quelques colonnes d'hiéroglyphes exposant ses titres ; au delà, une salle étroite, oblongue, parallèle à la façade ; puis, en face delà porte d'entrée, un couloir perpendiculaire à la salle, ou une seconde salle terminée par une niche qui contient une ou deux statues, souvent modelées dans la roche même. C'était la chapelle extérieure, celle où les parents venaient aux jours fixés par le rituel apporter l'offrande et les prières à ceux qu'ils avaient perdus. Une porte en bois la fermait, et elle ne la protégeait guère contre les malfaiteurs ou contre les curieux. Le caveau proprement dit était mieux défendu : on y arrivait, soit par des galeries fort inclinées qui s'enfonçaient dans la montagne, soit par des puits cachés dans le sol de l'une des chambres ou de l'esplanade, aux endroits les plus inattendus et les plus aisés à dissimuler. Les concessions se pressent les unes contre les autres suivant les couches du rocher. On les voit ici par groupes de cinq à six, là par files de vingt à trente ; il est rare d'en rencon-
trer qui soient isolées, au moins dans les quartiers du centre, à l'Assassif, à Chéîkh-Abd-el-Gournah, à Gournét- Mourraî. Les collines, forées en tous sens, semblent des ruches gigantesques dont les rayons mis soudainement au jour et bouleversés à plaisir laisseraient apercevoir partout les cellules entr'ouvertes. En certains endroits les galeries sont tellement rapprochées Tune de l'autre que le mur de roche qui les sépare mesure soixante, quarante, vingt centimètres à peine. Les moines coptes qui les ont habitées à partir du ve siècle ont percé ou supprimé ces écrans pour mieux communiquer d'hermitage en hermitage. Les tremblements de terre ont crevassé les parois, le poids des couches supérieures les a écrasées, et le plafond s'est abattu. Une colline entière s'est écroulée de la sorte vers l'Assassif, et plusieurs portions de Cheîkh-Abd-el-Gournah paraissent n'attendre qu'un prétexte pour s'affaisser sur elles-mêmes, tant elles ont été disloquées par le travail imprudent des hommes et par l'usure imperceptible des siècles.
Les salles une fois dégrossies par les maçons, les sculpteurs et les peintres entraient en scène. La montagne thébaine n'est pas, comme la memphite, d'une pâte compacte et unie qui prête au ciseau. Ce calcaire, même dans les endroits où la qualité est bonne, a été rompu et fendillé aux âges géologiques, et les brisures y sont comblées par des infiltrations d'une terre noire et rouge : il revêt souvent l'aspect d'un gâteau feuilleté, imprégné de chocolat et incrusté d'énormes rognons de silex en guise de raisins secs. Il fallait d'entrée de jeu reprendre et combler toutes les fentes, toutes les dépressions de la matière, afin de former une surface unie sur laquelle le sculpteur put réserver convenablement ses reliefs : c'était beaucoup de peine et beaucoup de dépense pour un résultat médiocre, car les enduits et les plaques de calcaire au moyen des-