‹ Causeries d'ÉgypteChapitre 40 sur 40 · FAISAIENT DES JOUJOUX EN BOIS ^1''"* TROUVE DANS LEURS TOMBEAUX · texte numérisé non relu

FAISAIENT DES JOUJOUX EN BOIS ^1''"* TROUVE DANS LEURS TOMBEAUX

Les fouilles que le Service des Antiquités poursuit à Sakkarah depuis près de quatre ans n'ont pas encore fait beaucoup parler d'elles ; aussi bien savait-on qu'avec la méthode employée, les approches en seraient rudes et les résultats médiocres au début. Comme au Ramesséum, comme à Karnak, comme à Edfou, comme dans tous les endroits où nous travaillons, nous ne bornons pas nos ambitions à creuser des trous dans le sol, afin d'en tirer, la fortune aidant, des documents historiques ou des objets de musée : nous voulons déblayer à fond les sites que nous attaquons et les protéger contre le retour des décombres, les consolider sans excès où cela se peut, en ouvrir l'accès aux visiteurs, et, par des mesures de défense discrètes, restituer aux monuments dégagés îles chances de durée telles qu'après nous avoir prodigué les jouissances de la découverte, ils demeurent exposés pendant des siècles sinon à l'admiration, du moins à la curiosité des générations futures. La couche de sable est épaisse entre le Sérapéum grec et la pyramide de Téti, sur le rebord

oriental du plateau, mais divers indices nous inclinaient à penser que la tombe de quelque roi héracléopolitain s'y cachait, et l'espoir de ramener au jour les reliques d'une dynastie à peu près inconnue jusqu'à présent nous décida à y concentrer nos efforts. Elles ont reparu, en effet, à l'endroit où nous les attendions ; après dix mois de charrois et de creusements infructueux, l'inspecteur en charge du canton, M. Quibell,les a vu sortir de terre, dépouillées par les voleurs antiques, bouleversées par les Arabes chercheurs de trésors, mêlées à des sépultures grecques, romaines, byzantines, coptes, mais riches encore d'inscriptions et de momies. Le Pharaon Maroukerês est parla, et les officiers de sa cour ont groupé leurs hypogées autour de lui ; c'est entre eux que nous cheminons, en attendant que la tranchée nous mène chez leur maître.

A le juger d'après l'aspect de leur maison dernière, c'était un assez misérable sire et qui payait mal ses gens. Deux d'entre eux, les mieux pourvus, logent contre un énorme mastaba en pierre blanche d'allure imposante mais qui ne leur appartenait pas à l'origine : c'était une construction de l'âge antérieur qu'ils s'étaient appropriée au détriment du premier occupant, en dépit des malédictions formulées contre les violateurs de sépultures. Les autres se contentèrent d'un puits et d'un caveau étroit, sans tableaux, sans légendes, sans rien au mur qu'une stèle en fausse porte où leur nom est inscrit avec leurs titres et avec les proscynèmes accoutumés : on n'y aperçoit un peu de luxe — si c'est du luxe vraiment — que sur leur momie, sur leur cercueil ou dans leur mobilier funéraire. Bien que la momie porte à l'ordinaire le masque en linge stuqué et enluminé qui était censé se mouler sur les traits du vivant, le maillot est mince, grossier, souillé de taches, noué négligemment. Elle repose le plus souvent sur le flanc gauche, la nuque emboîtée dans le chevet de bois ou de

pierre, les sandales, la canne et les armes répandues le long du dos ou des cuisses. Le cercueil est rectangulaire, en bois de Syrie ou de Caramanie, nu à l'extérieur n'étaient une ligne d'inscription et, sur la face est, la porte surmontée de deux yeux ouverts par lesquels le double observait ce qui se passait au dehors. L'extérieur est tapissé de figures ou de textes religieux : les pièces du trousseau mortuaire y sont dessinées dans l'ordre rituel, puis, audessous, de longues oraisons sont tracées à l'encre noire en hiéroglyphes cursifs. Quelques siècles auparavant, sous les rois qui bâtirent les grandes pyramides, il y avait peu d'écriture dans le réduit, autour du sarcophage; tous les tableaux de la vie domestique ou agricole, tous les moments du sacrifice, toutes les énumérations d'oHrandes, toutes les prières étaient réservées pour la chapelle où l'ancêtre recevait ses descendants et les prêtres de son culte. Bientôt pourtant, les princes de la V6 et de la VIe dynastie, inquiets du vide de leur chambre, y avaient introduit, chichement d'abord et ensuite avec une prolixité fastueuse, des chapitres ou même des livres entiers qui leur valaient, lorsqu'ils les lisaient, une perpétuité d'existence bienheureuse. L'usage s'en propagea aux nobles, puis à la classe moyenne, puis à vingt sortes d'individus chez qui le désir de ne pas s'anéantir après les funérailles n'était pas moins vif que chez les riches, mais à qui les moyens manquaient de s'édifier une tombe décorée d'images et de paroles préservatrices. Leur cercueil prit pour eux sur ses ais tout ce qu'ils purent contenir d'incantations ; les personnages de bas-relief se métamorphosèrent en poupées de bois peint, et groupés sur le couvercle du cercueil, ils y exécutèrent de compagnie les scènes qu'ils avaient représentées sur la muraille des hypogées plus anciens.

Ceux que M. Quibell a recueillis chez ses Héracléopolitains ne sont pas des plus jolis qui se puissent imaginer,

mais ils sont les plus amusants et les plus variés. La vitrine dans laquelle ils sont exposés ne déparerait pas l'étalage d'un Paradis des Enfants la veille du Jour de Tan, à condition toutefois qu'on n'y regardât pas de trop près à l'état de chacun des bonshommes qu'elle renferme. La fourmi blanche, qui sévit jadis à Sakkarah, n'a rien épargné ; quelques pièces avaient été évidées intérieurement par elle et se sont résolues en poudre dès qu'on les a effleurées du doigt, d'autres ne sont plus que la moitié d'ellesmêmes, et celles qui semblent être à peu près intactes ne doivent leur belle apparence qu'à l'encaustique dont on les a saturées pour les raffermir. Je ne sais ce qu'elles dureront encore : si longtemps qu'il en restera, elles seront la joie de nos visiteurs, les grands autant et plus que les petits. Voici d'abord la cuisine, une cuisine bourgeoise d'il y a cinquante siècles. Un mur bas la sépare de la rue, percé d'une porte rustique près de l'angle : Taire presque carrée qu'il délimite se divise en deux portions sensiblement égales, une courette et un hangar ouvert sur le devant si bien qu'on aperçoit ce qui se passe à l'intérieur. Le toit est plat et forme terrasse ; il est soutenu par deux colonnes en bois, de celles qui ont le chapiteau à bouton de lotus. Le hangar est aménagé en magasin, avec des fourneaux et des réduits dans le fond, de grandes jarres isolées et sur la façade des groupes de vases, pour le blé, pour l'orge, pour le vin, pour l'eau, pour l'huile. Dans la cour, trois hommes sont fort affairés à tuer un bœuf : la bête gît sur le flanc, et, tandis que l'un d'eux lui fend la gorge, l'autre se prépare à recueillir le sang dans une bassine. A côté des bouchers et barrant presque la porte, un cuisinier accroupi rôtit une oie sur un brasier : d'une main il attise la flamme avec un éventail, et de l'autre il lui présente sa volaille embrochée. Il y a fête chez le mort, mais nous n'assistons pas au repas, nous ne voyons plus

que le concert qui lui succède toujours en cas pareil. Une figurine d'homme trône dans une sorte de stalle, et à sa droite, un peu en avant, une jeune femme, vêtue correctement du pagne à bretelles, est assise sur une chaise : deux harpistes, postés de chaque côté, exécutent leur air et trois musiciennes, accroupies devant le groupe, chantent en battant des mains. Où sont les danseuses? On les trouvera sans doute dans quelque tombeau voisin ; notre personnage semble se contenter pour ce soir d'un simple concert vocal et instrumental. Tandis qu'il « fait ainsi un jour heureux », ses serviteurs peinent à son intention. Des menuisiers scient la poutre d'où sortiront ses meubles ou dégrossissent à l'herminette un panneau de coffre. Des potiers poussent le tour et cuisent sa vaisselle au four. Une théorie de femmes jaunes, flanquées chacune d'un garçonnet brun, défilent avec les produits de ses domaines éternels, et deux barques armées sont là qui l'attendent s'il lui plaît se promener sur le fleuve. L'une d'elles a son mât dressé et sa voile haute pour marcher contre le courant au « doux vent du Nord ». L'autre a le mât baissé, comme lorsqu'on veut suivre le fil de l'eau : les matelots pagayent, trois de chaque bande. Ce sont vraiment de beaux joujoux, contre lesquels un de nos enfants échangerait volontiers sa ménagerie en caoutchouc et ses soldats de plomb.

Pourtant, les morts ne les avaient pas avec eux pour s'en divertir. Je ne sais pas si feu Kanouni et ceux de ses collègues dont nous avons confisqué le bien se demandèrent jamais pendant leur jeunesse ce qu'il en adviendrait d'eux après les funérailles, lorsqu'ils reposeraient seuls au milieu de leur fortune en miniature. L'au-delà, c'était pour eux la nuit intense, les ténèbres compactes et lourdes de l'Occident, où l'on sommeillerait douloureusement dans une demi-inconscience, à moins que les rites célébrés sur

le cadavre n'eussent l'efficacité que la religion leur attribuait; mais étaient-ils souverains en vérité, et pouvait-on s'imaginer la manière dont ils agiraient? La momie descendue au caveau, on la couche dans son cercueil au fond de la chambre, la face à l'Est, on scelle le couvercle en murmurant les versets consacrés, on entasse aux alentours les bateaux, les paysans porteurs d'offrandes, les gens de métier, les musiciens, les esclaves, la maison, puis on bâtit en travers de l'entrée le mur que nul vivant ne franchira désormais. Les ouvriers remontent à la surface, l'écho de leurs voix s'affaiblit et s'éteint, bientôt un bruit sourd résonne, celui des pierres et du sable qu'on précipite pour combler le puits ; encore quelques instants et le double enseveli sous trente ou quarante mètres de remblais restera perdu dans le silence. Est-ce pour toujours, ouïes miracles dont les prêtres lui ont répété si souvent la promesse vont-ils s'accomplir devant lui? Le croyant ne doutait pas que la lumière ne jaillît aussitôt à sa prière et que la vie n'éclatât dans sa tombe. Etres et choses, tout s'agrandissait aux dimensions usuelles, les cruches et les coffres s'emplissaient, les ouvriers se hâtaient à la tâche, le bœuf râlait sous le couteau du boucher, l'oie rissolait et cuisait à bon jus. L'action une fois amorcée ne se ralentissait plus, mais par la vertu de l'incantation, chacun de ces actes se renouvelait indéfiniment : le bœuf renaissait entre les mains des serviteurs, et l'oie ne manquait jamais, ni l'eau fraîche, ni l'huile, ni les vins délicats, ni le chant du harpiste, ni l'esclave amoureuse. Ce sont là jouissances très matérielles, »t tant qu'à s'arranger un bonheur d'outre tombe, il semble que les Égyptiens auraient dû le concevoir moins grossier. Mais quoi! ces possesseurs de poupées magiques, nobles, fonctionnaires, commerçants, soldats, la constitution politique de leur patrie les soumettait pendant leur vie à plus puissant

qu'eux ou à plus opulent ; s'ils ne succombaient pas à la misère et s'ils avaient quelques plaisirs de temps à autre, c'était parla bienveillance du seigneur ou par ses dons gracieux. Posséder un logis qui leur appartint, des champs, des esclaves, des femmes dont ils ne fussent redevables qu'à eux, c'était l'idéal entrevu ici-bas : le tombeau le leur procurait et les petits bonshommes peints leur faisaient un paradis de leurs rêves réalisés.

Il était à la portée des plus humbles. On n'exigeait pas que les objets y fussent l'œuvre d'un artiste : quatre planchettes assemblées et peintes simulaient une maison très suffisante, et les personnages ne rappellent le Cheikh el beled que de fort loin. Pendant les premiers âges de la civilisation égyptienne, il fallait être très riche pour avoir droit à l'existence future : on égorgeait des enfants, des femmes, des esclaves, des bestiaux qui accompagnaient le double dans l'autre monde, et la dépense était forte. Les héritiers, désolés mais parcimonieux, substituèrent à ces victimes onéreuses des statues qui représentaient chacune d'elles dans l'accomplissement de son métier, la femme à la meule, le boulanger au pétrin, le cellerier poissant l'amphore, le pleureur s'égratignant la face ou se battant le front. C'était déjà mieux, mais combien y en avait-il même parmi les nobles qui fussent en état de payer à des sculpteurs ce peuple de pierre ? On inventa donc de l'appliquer en bas-relief ou en peinture sur les parois de la chapelle et, par là, on rendit la survie accessible à plus de personnes. Pourtant l'exécution coûtait encore fort cher et elle empêchait que le privilège s'étendit bien loin : on lit alors descendre les scènes de la muraille et on les exécuta en bois commun, de petites dimensions, à très peu de frais comme je viens de le dire. Il va de soi que les plus à leur aise ou les plus prévoyants ne renoncèrent jamais à employer ensemble ces procédés

divers. Beaucoup dé mastabas ou d'hypogées ont leurs bas-reliefs dans la chapelle et leurs poupées dans le caveau ; les premiers gâtés, les secondes pouvaient échapper à la destruction, et elles continuaient à servir le maître. Toutefois le plus grand nombre s'en tint pendant des siècles à l'expédient des poupées et il lui dut la consolation et l'espoir de ses vieux jours. L'évolution économique détermina ici l'évolution religieuse : le désir d'échapper à l'anéantissement fit baisser le prix de la vie future et créa l'immortalité à bon marché.

10 juillet 1907.

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