‹ Causeries d'un ami des livresChapitre 2 sur 2 · LES POETES · texte numérisé non relu

LES POETES

<( Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là, » disait l'auteur des Châtiments parlant des ennemis de l'Empire. Il n'a pas été le dernier ennemi de l'Empire, mais il a été le dernier des écrivains romantiques. Ce n'est pas néanmoins à l'écrivain romantique qu'on vient de faire des funérailles de roi ; ce fut plutôt à celui qui avait fini par consentir à ce qu'on fît de Notre-Dame de Paris une échoppe de marchand de vins. Il en aurait eu quelque remords, mais il aurait applaudi. Il avait passé sa vie à écouter et à chanter les bruits de la rue :

Celui qui dit Satan ou qui dit Jéhova;

La clameur des passants bientôt diminuée;

La voix du cœur qui sent, le bruit du pied qui va.

C'est au crieur public qu'on a fait des funérailles. Le poète lyrique est inconnu à la plupart de ceux qui ont tant admiré le héraut des passions et des vices sociaux.

S'il n'y a plus d'écrivains romantiques, il y a encore

moins de sentiments romantiques en circulation. Le

Romantisme fut une explosion de jeunesse

Vieillard, va-t-en donner mesure au fossoyeur ! Vieillard stupide

disait-il aux représentants de l'École Classique. Or, on est redevenu vieux; le siècle penche vers sa tombe. L'âge des sentiments romantiques est passé; on l'aperçoit désormais comme un souvenir obscur dans un lointain dont on est séparé par le vaste désert du Naturalisme. C'est pourquoi on commence à en recueillir les reliques. Ces reliques sont des Livres. Il n'y a pas longtemps que les éditions originales des Romantiques sont cotées à la Bourse de la rue Drouot. On ne les trouvera que là dorénavant. Mais avant d'y être reçus, ils ont fait un stage sur les quais. Les quais, comme les Amateurs, ont perdu leur vieille physionomie. Jadis la plupart des Amateurs étaient des Lettrés qui avaient du temps à dépenser. Beaucoup d'entre eux n'ont plus de temps à dépenser. Ils vont à l'hôtel Drouot, où, moyennant finances , le Livre Rare et le Livre de Luxe vont audevant d'eux, sans qu'ils aient besoin d'avoir recours à des recherches pénibles.

Ce fut sur les quais que quelques Mélancoliques aux ressources modestes les ont découverts, il y a une trentaine d'années, en proie aux injures variées qui sont le lot de ceux que la faveur a quittés. L'Ecole Romantique était morte. A cette époque^ c'est-à-dire vers 1860, son décès n'était déjà plus un fait récent. Ses œuvres avaient disparu peu à peu de la vitrine des libraires.

Les bouquinistes, dont les étalages s'étendent depuis le pont Saint-Michel jusqu'au Pont-Royal, leur avaient accordé une hospitalité peu confortable. Les auteurs eux-mêmes n'étaient plus qu'un souvenir. Chateaubriand

était mort en 1848, Balzac en 1850, Lamennais en 1853, Musset, Déranger et Eugène Sue en 1857, Alfred de Vigny en 1863. Les survivants étaient fatigués, quelquesuns déchus. D'autres avaient déserté avec armes et bagages. Parmi ceux qui étaient fatigués ou déchus, Lamartine était le plus illustre ; George Sand et Théophile Gautier s'étaient adonnés à la littérature industrielle ; Sainte-Deuve avait passé à d'autres exercices. Les comparses s'étaient dispersés ; les sectes qui avaient pullulé à l'origine dans l'intérieur de l'Ecole Romantique s'étaient éteintes. La plus bruyante d'entre elles, celle que représentait Petrus Borel, n'avait eu qu'une lueur de vie. Son chef la définissait parfaitement, en voulant se définir lui-même : « Un homme aux mains crochues, portant pour sceptre une pince ; une écrevisse de mer gigantesque ; un homard n'ayant point de sang dans les veines, mais une carapace couleur de sang répandu ». On y était républicain, ce qui voulait dire lycanthrope. « Je suis républicain, disait Petrus Borel, parce que je ne puis pas être Caraïbe ». Dans l'impossibilité de manger le bourgeois, on le traitait de Philistin et deBousingot. On a prétendu que Petrus Borel était mort en 1859, en Afrique, d'une insolation. Non; il mourut de haine, sous un buisson, dans le voisinage de Constantine, où l'Empire l'avait pourvu d'une sinécure. Le Camp des Tartares, composé de Théophile Gautier, de Gérard de Nerval, d'Auguste Maquet, de Bouchardy, d'Alphonse Brot^ de Dondey, de Jules Vabres, et, par intervalles, de quelques autres, comme Arsène Houssaye, était levé depuis longtemps. Ce qu'on a depuis appelé la Bohême, n'était qu'une branche pourrie de l'Ecole Romantique. Vers 1860, celle-ci avait l'air d'être antérieure au déluge. Seul Victor Hugo était resté debout. Appartenait-il

encore à l'Ecole Romantique? Oui, par le tempérament et par la gloire. De fait, il n'était plus l'homme des Odes et Ballades, des Orientales, des Feuilles d'autojnne, des Chants du crépuscule, des Voix intérieures, des Rayons et les Ombres. Il n'était même plus l'homme de son théâtre. Les Bur graves de 1843 ont clôt pour lui une ère. L'Ecole Romantique finit là. L'écrivain chez Victor Hugo, le prosateur comme le poète, ont survécu. Ce n'est plus un Romantique.

Quant aux œuvres littéraires de l'Ecole, Charles Asselineau écrit d'elles en 1866 * : ^< Il n'était pas dès à présent inutile de cataloguer ces éditions princeps empreintes de la fraîcheur des premières inspirations. D'ailleurs, la plupart, tirées à petit nombre, sont devenues rares, quelques-unes introuvables, par la grâce du cabinet de lecture et du bouquiniste. Les exemplaires moisissaient sur les quais, il y a vingt ans, lorsque par pitié littéraire je commençai à les recueillir. Tel volume que j'ai ramassé dans la case à cinq sous — que n'ai-je pu les ramasser tous ! — se cote actuellement dix à quinze francs sur les bulletins de librairie. Et, en vérité, il n'était que temps de se mettre en quête. Le soleil, la pluie, la poussière, le pouce des portières et des femmes de chambre, ont bien vite raison d'un livre, voire d'une édition toute entière. Les estampes arrachées des volumes se sont fanées dans l'alcôve des grisettes et dans le pupitre des écoliers. Aussi je le déclare : trouver un exemplaire de ce temps-là en bon état, épargné par le ciseau

* Préface aux Mélanges tirés d'ime petite bibliothèque romantique, etc., illustrés d'un frontispice à l'eau-forte de Célestin Nanteuil et de vers de MM. Théodore de Banville et Baudelaire; i vol. in-8°, Paris, 1866, chez Pincebourde. L'auteur a augmenté cette Ebauche dans une réimpression qui n'est elle-même qu'un Essai.

des cartonniers et pourvu de ses vignettes , est un vrai quine à la loterie, surtout depuis que certains Amateurs, à qui j'ai montré l'exemple, je puis le dire sans me vanter, se sont jetés sur le gibier romantique. »

Asselineau exagère. Il note, en 1866, qu'il y a déjà vingt ans qu'il s'est mis à recueillir les éditions originales des Romantiques, qu'il en a donné le goût aux Amateurs, qu'il les a fait coter par les marchands de Livres Anciens, qu'il en a, en quelque sorte, opéré le sauvetage. Ces vingt ans, dont il parle, nous font remonter à 1846. Ainsi, dès 1846, les éditions originales des Romantiques étaient délaissées. Il y a lieu de se demander si elles avaient jamais, ne fût-ce qu'un instant, obtenu du crédit, non pas auprès des lecteurs, car on sait qu'un grand nombre de Livres Romantiques ont été un moment très lus puisqu'ils ont acquis de la gloire à leurs auteurs, mais auprès de ceux qui ont une bibliothèque et estiment qu'un livre durera et par suite mérite d'être conservé, relié, envoyé à la postérité sous un costume décent. Eh! bien non, à aucun moment delà renommée de l'École Romantique, les Lettrés, les Gens'de goût, les Amateurs, ceux qui ont une bibliothèque et brûlent de s'honorer par le choix des ouvrages qu'ils possèdent, n'ont cru à l'avenir de la Littérature Romantique. La preuve de cette assertion est aisée à faire. On rencontre peu fréquemment, pour ne pas dire pas du tout, une œuvre romantique de la Restauration ornée d'une reliure du temps, qui soit une reliure de luxe, qu'on ait demandée, par exemple, à Thouvenin, à Simier, à Purgold-Héring, à Bibolet. On leur donnait à relier les œuvres de l'Ecole Classique, les écrivains anciens, ceux du XVII' et du xviii* siècle. Ce bon Nodier lui-même, qui est un adepte et qui aime les poètes et la littérature

d'imagination, ne collectionne pas de Romantiques. On en fait le cas qu'on fait des journaux et des romans à la mode, qu'on lit et qu'on jette ensuite dans la corbeille au papier.

L'exemple d'Asselineau n'avait pas été si contagieux qu'il semble le croire. Les Amateurs émoustillés par lui sont venus, dit-il, les bulletins de librairie cotent douze et quinze francs les bons exemplaires des poésies de Victor Hugo et de ses disciples. Ce serait un petit résultat obtenu en vingt ans. Encore est-il contestable. A l'heure où écrit Asselineau, on cote dix ou quinze francs quelques raretés romantiques, les Odes et 'ballades de 1829, les Feuilles d'automne de 1831, Notre- Dame de Paris. Ce sont les dessins de Tony Johannot qu'on achète, ou, comme dans Champavert et Madame Putiphar, de Petrus Borel, ce sont avec les dessins, les gravelures, à moins que ce ne soient des pièces de théâtre de Hugo, le Chatterton d'Alfred de Vigny, pièces tirées à petit nombre, que la guerre soutenue dans la presse ou sur la scène, ont mises dans un relief momentané. Les Livres Romantiques, en édition originale et pris en eux-mêmes, n'ont pas beaucoup plus de valeur aux yeux des Amateurs en 1866 qu'ils n'en avaient en 1846. Il nous est arrivé à nous-mème, en 1868, de payer cinq francs, chez un marchand de Livres Anciens de la rue Bonaparte, un exemplaire, non rogné, des poésies de Victor Hugo réunies sous le nom d'œuvres. La collection se composait : i" de la 3' édition des Odes (1825, 2 vol. in-i6 avec les gravures de Devéria) ; 2° de l'édition originale des Odes et Ballades (i vol. in-iô, 1826, avec une gravure de Devéria) ; 3° des Orientales de 1829 (le volume qui est in-i6 porte le titre de sixième édition, quoique ce soit la même composition que celle

de l'édition originale in-8° de la même année et la même gravure de Cousin); 4° des Feuilles d'automne de 1832 (2 vol. in-i6 portant également le chiffre de sixième édition, quoique ce soit la première sans le frontispice gravé qui décore l'édition in-8°). Un exemplaire des poésies de Lamartine nous fut en même temps vendu dix francs, à cause d'une charmante reliure en veau noir à petits fers, du temps de la Restauration. La collection, en 4 volumes, comprenait . 1° la 13' édition, à^s Méditations (i vol. in-i6 1825), avec les gravures de Desenne ; 2° la 6' édition des Nouvelles Méditations (i vol. in-i6, 1826), avec les gravures de Devéria et plusieurs épitres inédites ; 3° sous le titre de tome III, l'édition originale de la Mort de Socrate, avec la vignette non signée qu'on a tant reproduite depuis, et le Chant du Sacre (i vol. in-i6, 1825); 4° sous le nom de tome IV, le Dernier chant du pèlerinage d'Harold de la 5' édition *, avec diverses épîtres parmi lesquelles UEpUre familière à Victor Hugo (i vol. in-i6, 1826). A quelques mois de là, un exemplaire non rogné de la première édition anonyme des Méditations qui est de 1820, nous coûtait deux francs.

On voit qu'Asselineau n'a pas eu autant d'influence qu'il imagine, à mettre au service de ses chers Romantiques. Il n'avait réussi ni à les expulser des quais ni à les introduire dans les bibliothèques dites d'élite et qui sont souvent des bibliothèques d'apparat, formées dans un seul but d'ameublement, plutôt que des bibliothèques sérieuses. Asselineau connaît quelques-unes des qualités qui doivent faire rechercher les éditions origi-

* La première édition du Dernier chant du pèlerinage d'Harold, est de 1825, Paris, Dondey-Pupré et Ponthieu, i vol. in-8 de 178 pages.

l6 CAUSERIES d'un AMI DES LIVRES.

nales des Romantiques; mais, à ses yeux, ces qualités sont tout à fait extérieures. Il estime qu'elles ont une odeur sid generis, que ce sont des souvenirs. « Ces éditions, dit-il, sont déjà recherchées et mériteraient de l'être, comme monument d'un temps qui, indépendamment du génie des maîtres qui l'ont illustré, eut un goût, des ambitions, une physionomie bien à lui. Quelques-uns des Livres publiés à cette époque ont été réédités depuis à plus grands frais et avec un plus grand luxe. Les dernières éditions, quelques soins et quelqu'argent qu'elles aient coûtés, auront-elles dans l'avenir plus de prix que les premières? Je ne le crois pas. Il y a vingt ou vingt-cinq ans, le libraire Perrotin a donné une splendide édition keepsake de Notre-Dame de Paris (1844), enrichie de gravures sur acier d'après les compositions des premiers artistes contemporains. Croit-on que cette édition magnifique ait jamais, pour un amateur intelligent et lettré, l'intérêt et la saveur des quatre volumes in-12, publiés en 1831 par Gosselin, imprimés par Cosson et dont les yeux, qui ont bonne mémoire, peuvent voir encore la couverture jaune de chrome, décorée en guise de fleuron de la tête de Quasimodo, encadrée dans la lucarne de la grand'salle du Palais? »

Non, sans doute. En ceci, les Amateurs ont fait droit à la requête d'Asselineau ; ils paient quatre à cinq cents francs les 4 volumes in-12 de 183 1, publiés par Gosselin, moins, il est vrai, parce qu'ils sont beaux que parce qu'ils sont rares. Cependant, ils paient déjà deux cents francs (catalogue Rouquette de juillet 1885), l'édition publiée par Perrotin en 1844, et si elle était aussi rare que la précédente, ils la paieraient quinze cents francs, parce qu'elle contient des illustrations merveilleuses et qu'en

définitive elle est une édition du temps mise au jour sous l'œil et avec l'assentiment de l'auteur.

Mais les raisons d'Asselineau expliquent très imparfaitement l'intérêt qui s'attache aux premières éditions des Romantiques et en particulier de Victor Hugo. « Les éditions des poésies de Victor Hugo, dit-il, publiées avant 1830 n'offrent rien de remarquable au point de vue du bibliophile ; c'est le format et la physionomie typographique de la collection des poètes français du xix" siècle de Gosselin. » Le bibliophile qui n'y verrait rien de remarquable, serait un sot. D'abord, il y a le souvenir des choses d'alors dont chaque volume est empreint. La qualité du papier, le format, le détail typographique, la couverture même en font partie. C'est un témoin, et ce témoignage est la source du prix qu'on met aux éditions originales. Une pièce de Molière, en édition originale, n'a rien de remarquable au point de vue du luxe, ni même à celui du texte. C'est du mauvais papier terni par le temps, sans aucun des avantages qui distinguent les bonnes impressions modernes. Le texte n'en est même pas authentique. Le plus souvent, ces éditions originales de Molière sont des impressions furtives et défectueuses, exécutées sans le concours de l'auteur. Néanmoins, chacune d'elles est considérée comme un trésor. Pour les Romantiques de la Restauration, il n'y a pas seulement la couleur du temps qui est conservée : il y a les gravures, les vignettes qui font de chaque ouvrage un objet d'art. 11 y a, en outre, et ceci est beaucoup plus important, qu'on a remanié le texte à plusieurs reprises.

Prenons, par exemple, les Odes de Victor Hugo de 1822. Il y avait vingt-quatre odes. Le tome II des Odes est de 1824, le tome III [Odes et Ballades) de 1826. Les

l8 CAUSERIES d'un AMI DES LIVRES.

vingt-quatre odes de 1822 ont été confondues avec celles des deux volumes suivants, dans l'édition définitive de 1829 (août 1828). De plus, elles ont été refaites plusieurs fois. Victor Hugo écrit dans la préface de 1829 : « Quelque puérile que paraisse à l'Auteur l'habitude de faire des corrections érigée en système, il est très loin d'avoir fui, ce qui serait aussi un système non moins fâcheux, les corrections qui lui ont paru importantes... ainsi bon nombre de vers se sont trouvés refaits, bon nombre de strophes remaniées, remplacées ou ajoutées ». En attendant qu'un éditeur instruit et laborieux se charge de faire une édition avec variantes des OEuvrcs de Victor Hugo, les vrais amateurs tiennent à honneur de posséder les éditions variées, données par Victor Hugo lui-même, non seulement afin de suivre sa pensée, mais surtout en vue d'éplucher son caractère qui laissait à désirer. Ce n'est pas lui, et pour cause, qui en aurait voulu prendre l'initiative. Pour ce qui regarde ses OEuvres d'avant 1830, xM. Edmond Biré* a pris à tâche de le suppléer. « Ces vers refaits, ces strophes remaniées, dit M. Edmond Biré, nous nous attendions à les retrouver à titre de variantes, dans l'édition nouvelle (édition Hetzel-Quantin) des Œuvres Complètes, faite d'après les manuscrits originaux. Il n'en est rien. Une note, placée à la fin du premier volume, nous apprend que les éditeurs de 1880 « n'ont pas jugé qu'il fut intéressant de reproduire ces variantes. » Il y aurait eu là cependant, pour tous ceux qui aiment les vers, un curieux sujet de comparaison et d'étude. « Il n'est rien de tel que ces retouches successives pour faire pénétrer le Lecteur dans les secrets même du travail du

* Victor Hugo avant i8yo, i vol. in-12, Paris, Gervais, 1883. L'ouvrage avait d'abord paru en articles dans le Correspondant.

Poète. » Oui, mais c'est tout particulièrement ce que Victor Hugo s'est efforcé d'éviter, ce qui imposera une terrible besogne à ses éditeurs de l'avenir, car on ne possédera pas d'ici à deux jours une véritable édition des OEuvres de Victor Hugo. L'édition dite Nationale, dont il y a en ce moment huit ou dix livraisons de publiées, pas plus que l'édition Quantin, ne réalisera à cet égard -le vœu des amis du Poète, de ceux qui le goûtent sans l'adorer et qui seront fidèles à sa mémoire, alors que ses flatteurs intéressés d'aujourd'hui auront disparu.

Le volume des Odes de 1822 est un modèle de ce qu'un Auteur peut se permettre dans la manière de défaire un Livre. M. Edmond Biré, qui a fait un examen spécial de ce Recueil, y a découvert par voie de confrontation des choses étonnantes. Ainsi l'ode sur le Génie, dédiée à M. le vicomte de Chateaubriand, déjà insérée dans le n° du Conservateur de juin 1820, avait comme deuxième strophe :

A l'ombre de la pyramide.

Tente immobile de la mort, Le camp voyageur du Numide, T'accueillit errant sur ce bord.

Tu vis encor le mont auguste.

Où, maudit par son peuple injuste, Mourut le sauveur des Humains; Sur le tombeau qui nous rachète, La Muse sainte du Prophète T'enseignera ses secrets divins.

Dans la réimpression de 1822, on trouve au lieu des quatre premiers vers :

Le camp voyageur du Numide T'accueillit errant sur ce bord, Où s'élève la pyramide.

Tente immobile de la mort.

Bref il n'y a dans la strophe qu'un seul vers resté intact. Dans l'ode intitulée UHomme heureux, l'édition de 1829 contient la strophe suivante qui est ajoutée :

Je m'ennuie au forum, je m'ennuie aux arènes.

Je demande à tous : « Que fait-on ? » Je fais jeter par jour un esclave aux murènes. Et je m'amuse à peine à ce jeu de Caton.

Les vers refaits sont innombrables. On lit dans le Cauchemar de 1822 :

Tantôt, dans une eau morte, il traîne son corps bleu.

Ce corps bleu avait provoqué chez les Classiques une hilarité bruyante. Victor Hugo corrige dans les éditions suivantes :

Tantôt, d'une eau dormante, il lève son front bleu.

Les Odes de 1822 avaient le sous-titre : et poésies diverses. Trois pièces terminant le volume, justifiaient le sous-titre. C'étaient JRaymojid d'Ascoli, élégie, Les deux âges, idylle et Les derniers Bardes, poème. Envoyées au concours des jeux floraux de Toulouse, en 18 19 et en 1820, elles n'avaient obtenu qu'une mention honorable. Elles ont été supprimées dans toutes les éditions des Odes postérieures à 1822. Raymond d' Ascoli n'était pas un chef-d'œuvre. C'était pourtant une pièce à conserver. C'était une peinture de l'amour de Victor Hugo pour Adèle Foucher, depuis sa femme. Raymond d' Ascoli est un incident de cette passion traversée. La Lettre en vers à Emma, était un message d'amour d'abord inséré dans le Conservateur littéraire de 1820. Elle reparut avec des modifications dans les Odes de 1822. La principale modification se compose de retranchements. C'est la scène de l'hôtel de Toulouse :

Hier... Te souvient-il, fille aimable et modeste.

De cet hier déjà si loin de moi?

Le soir, aidant ton père en sa marche pesante.

Auprès de toi je suis entré; Dessins, tissus, travaux de ta main diligente.

J'ai tout vu, j'ai tout admiré; J'ai cultivé les fleurs que mon Emma cultive; Ton frère, encore enfant, jouait sur mes genoux.

L'enfant était Paul Foucher. Quant aux Derniers Bardes donnés d'abord au Conservateur, reproduits dans le volume de 1822 et en dernier lieu dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, c'était une élucubration puisée dans la lecture d'Ossian encore à la mode en 1820. Ce poème n'a que cent quarantequatre vers dans les Odes et poésies diverses. Il n'en avait pas moins de deux cent quatre-vingt-dix-huit dans le Conservateur.

Voilà un genre d'intérêt propre aux éditions originales des Romantiques de la Restauration, qui échappe à Asselineau. Et puis on a cessé de rééditer les Romantiques qui ne sont que des Romantiques, parce que la fièvre dont ils sontl'écho est passée. A ce titre, ils méritent encore de fixer l'attention de l'histoire littéraire. Il est vrai qu'on réédite Lamartine et Victor Hugo ; c'est qu'à part leur mérite d'Ecole, ils ont une valeur personnelle qu'on distingue de l'enseigne qu'ils avaient d'abord mise à leur talent. .Mais il existe une autre raison de la recherche qu'on en fait maintenant et du discrédit, ou mieux de l'oubli où étaient tombées leurs éditions originales. Ils avaient eux-mêmes contribué à les faire tomber. Comment.^En en donnant des éditions meilleures ou différentes. On les annonçait corrigées, augmentées, refondues. Dans tous les cas, on prenait soin que la beauté du papier et le choix des ornements destinés à

attirer l'œil des acheteurs, les recommandassent : il faut bien que les auteurs et les éditeurs vivent. D'autre part, ils changeaient d'humeur, d'accointances, d'opinion. Ils ne tenaient pas à ce qu'on s'en aperçût trop.

Les exemplaires du Hugo de la Restauration sont rares pour d'autres causes. Victor Hugo avait peu de succès, on verra tout à l'heure pourquoi. Lamartine en eut davantage et du premier coup. Il écrivait à M. de Virieu, son ami, le 23 mars 1820 : « Je t'enverrais les Méditations, si je savais comment et où. Elles ont un succès inouï et universel pour des vers de ce temps-ci. Le roi en a fait des compliments superbes ; tous les plus antipoètes, MM. de Talleyrand, Mole, Mounier, Pasquier, les lisent, les récitent. Enfin on en parle au milieu de ce brouhaha révolutionnaire du moment. Je te dis tout cela pour te tranquilliser et te rendre la justice que tu as été bon prophète. »

Le fait est qu'en 1825, les premières Méditations en étaient à leur treizième édition et ces éditions paraissent avoir été des éditions réelles. Lamartine, comme Chateaubriand lors de l'apparition du Génie du Christianisme, touchait à une corde vibrante; il était un écho puissant de la Renaissance Chrétienne. « Le succès soudain qu'obtinrent les Méditations, dit Sainte-Beuve, fut le plus éclatant du siècle depuis le Génie du Christianisme ; il n'y eut qu'une voix pour s'écrier et applaudir. »

L'astre de Victor Hugo fut plus lent à se lever audessus de l'horizon. Les Odes n'avaient pas l'éclat des Méditations. Il y en eut une seconde édition en 1823, une troisième en 1825 ; la quatrième ne vint qu'à la fin de 1828 et la puissance laborieuse du maître triompha difficilement de l'indifférence publique. Il

fallut qu'il s'y reprît à dix fois avant de forcer l'attention. Avant Emile de Girardin et Polydore Millaud, Victor Hugo dut inventer l'art de la réclame, dans lequel il a fait de si rapides progrès. 11 désespéra au début de cette carrière. Il écrit à Jules de Rességuier le 20 juillet 1822 : « Les Journalistes n'ont point encore honoré d'un article mon pauvre Recueil. Ils attendent, m'a-t-on dit, des visites, des sollicitations, des louanges.' Je ne puis croire qu'ils fassent cet affront à moi et à eux-mêmes. » En attendant, le volume tiré à quinze cents exemplaires se vendait. Vers la fin de juillet, l'auteur songea à un deuxième tirage. Le succès aurait été une affaire de parti à en croire la Correspondance de Stendhal. Les ultras, selon Stendhal, ont procuré à Lamartine, neuf éditions des Méditations à cette date de 1822, mais Victor Hugo est leur homme. « Ce M. Hugo, ajoute Stendhal, a un talent dans le genre de celui de Young, l'auteur des Night Thoughts. Il est toujours exagéré à froid. Son parti lui procure un fort grand succès. ))

Le roi lui accorda une pension de mille francs, ce qui lui donna du courage au travail. Il composa tout de suite deux odes nouvelles, Jéhovah et Louis XVII. Louis XVII fut accueilli par le Moniteur dans son n° du 13 décembre 1822. Quelques jours après la 2" édition des Odes parut chez Persan, avec les odes récentes du poète et une nouvelle théorie de l'Ode en guise de préface. Le roi souscrit vingt -cinq exemplaires. Parallèlement aux Odes, V. Hugo écrivait un roman, Han d'Islande, commencé en mai 182 1, achevé à la fin de 1822 (4 vol. in-i8, chez Persan, anonyme et avec la date de 1823). C'est assez peu original comparativement aux suivants, et une imitation de Walter Scott. « ."Mon roman, écrit-il, était un drame dont les scènes étaient

des tableaux, dans lesquels la description suppléait aux décorations et aux costumes. Du reste, tous les personnages se peignaient par eux-mêmes ; c'était une idée que les compositions de Walter Scott m'avaient inspirée. » Charles Nodier, dans la Quotidienne du 23 mars 1823, annonce qu'on a vendu douze mille exemplaires de Han d'Islande. Or on l'avait tiré à douze cents. Lors d'une seconde édition, au mois de mai 1823, on apprit que la première n'était pas épuisée. Ce sont les éditeurs de la première édition qui réclament dans une Lettre au Miroir du 17 mai 1823. « Nous venons de lire avec étonnement, dans un journal du dimanche II de ce mois, que le public attendait avec impatience, depuis plus d'un mois, la publication d'une seconde édition du roman intitulé : Han d'Islande. Sans nous permettre la moindre réflexion sur la mise en vente d'une seconde édition, lorsque la première est loin d'être écoulée, nous nous bornons ici à prévenir les lecteurs impatients de lire cet ouvrage justement recherché qu'il en reste encore plus de cinq cents exemplaires dans notre magasin. » Le fait est que Persan et Heurtaux, éditeurs de Hati d* Islande^ avaient fait banqueroute deux mois auparavant et que l'Auteur s'était pourvu d'autres éditeurs. Il s'autorise d'ailleurs de la circonstance que les exemplaires de la i'^ édition sont pleins de fautes. A cela les premiers éditeurs répondent dans une Seconde Lettre au Miroir du 24 mai, citée tout entière par M. Edmond Biré dans Victor Hugo avant 1830 : « M. Victor Hugo se plaint des fautes qui défigurent la première édition de son ouvrage ; nous répondrons que c'est sous ses 5'eux que cette édition a été faite, qu'il a lui-même corrigé les épreuves, et que lui seul enfin donnait les bons à tirer. Le métier d'un libraire est de vendre les

livres et non de les corriger. M. Victor Hugo veut faire parler de lui ; ce désir est tout naturel chez un jeune auteur ; mais nous ne voyons pas que sa gloire littéraire gagnera par les calomnies qu'il a répandues, sur des gens que leur position fâcheuse, — celle de faillis, — devait lui faire ménager. Si M. V. Hugo, qui dès le mois de mars dernier voulait avoir une seconde édition de son Han, désirait tant obtenir les honneurs d'une édition nouvelle, il n'avait qu'à faire pour son roman ce qu'il a fait pour son recueil à^Odes ».

Qu'a-t-il donc fait pour son recueil à^Odes ? On touche ici à un point essentiel dans l'histoire des éditions originales des Romantiques, à un de ces points qui déroutent les Bibliophiles et a déjà coûté fort cher aux Amateurs. Ecoutez : ce sont les éditeurs des premières Odes^ non ce bon Pélicier, qui ne les avait plus et que, dans les Misérables, Victor Hugo traite d'éditeur naïf, mais les éditeurs de la seconde édition. Persan — un marquis ruiné qui vient en outre de faire banqueroute — et C'^ qui parlent : « Par un marché passé entre ledit sieur et nous, le 13 décembre 1822, M. Hugo nous autorise à faire, de compte à demi avec lui, la réimpression de son Recueil à^Odes — réimpression dont nous n'avons encore vendu que deux cents exemplaires et dont les frais sont, par conséquent, loin d'être couverts. — Nous allons citer la clause la plus remarquable de ce marché : Les sieurs Persan et C" auront le droit de faire, aux titres de la réimpression, tous les changements qu'ils jugeront favorables aux intérêts communs, c'est-à-dire qu'ils pourront annoncer, au moyen d'un changement convenable dans les titres, une seconde, troisième, quatrième édition, etc. Les frais de remaniement (terme d'imprimerie) auxquels ces change-

ments donneront lieu, seront aux frais communs des parties contractantes. On voit par cette clause que nous avons la faculté, M. Victor Hugo et nous, de gratifier le public chaque mois, môme chaque semaine, d'une édition nouvelle qui n'aurait de neuf que les titres des Odes de M. Victor Hugo. Une transaction semblable pour Han d'Islande aurait satisfait M. V. Hugo, car, avec les cinq cents exemplaires qui restent, on aurait pris facilement l'engagement de faire arriver ce célèbre ouvrage à sa sixième ou douzième édition. »

Ce procédé a fait fortune en librairie, et si l'on doit s'en rapporter à la parole de Victor Hugo qui s'y connaissait, n'était pas de l'invention de Persan. Il répond en effet à l'Épître tant soit peu scandaleuse de Persan, dans une Lettre datée du 24 mai 1823, et signée, l'Auteur de Han d'Islande : « Puisque les sieurs Persan et C' ont mêlé à cette misérable querelle les Odes d'un certain Victor Hugo, qu'en effet je connais assez, je dois leur rappeler, au nom de Victor Hugo, que la clause sotte et ridicule qu'ils rapportent n'aétéinséréequ'à leur demande très expresse; qu'il a fallu à Victor Hugo un certain don d'humilité pour l'admettre ; qu'ils ont invoqué pour l'y décider un usage universel en librairie, et, qu'enfin, c'est en effet comme un droit que cette faculté mortifiante leur a été accordée par Victor Hugo *. »

Etait-ce un usage universel en librairie ? non ; ce sont les libraires de Hollande qui ont inauguré cette coutume au XVIII® siècle. Cette manière de multiplier les éditions d'un Livre n'était pas générale. Le procédé n'était employé que pour les pièces de théâtre et les romans à la mode dont on aspirait à surfaire le succès éphémère. Les grandes maisons de librairie se refu- * Miroir du 26 mai 1823.

saient, comme elles font encore, à ce genre de charlatanisme. Provisoirement, la leçon profita à Victor Hugo et aux Romantiques. En réalité, les éditions des Odes jusqu'à la quatrième inclusivement, n'ont pas été des éditions fictives. La i" est de 1822 ; la seconde, de 1823, contient des pièces nouvelles et des corrections. Il en fut de même de la troisième, qui est de 1825. Les Odes et Ballades de 1826 n'ont pas été réimprimées avant la grande édition refondu^ de 1828, publiée sous la date de 1829. C'est en cette année, 1829, que Victor Hugo s'est décidé à user de ce moyen de tromper le public sur le débit de ses œuvres. Il a commencé par les Orientales. Il l'a fait pour l'édition in-8'' dont il y eut plusieurs tirages avec le titre de seconde, troisième édition. La première est du mois de janvier. Au verso du faux-titre é^Hernani, représenté le 25 février 1830, on lit sous le nom d'œuvres du même auteur : « Poésies, 5' édition,

3 vol. in-8° ornés de gravures et vignettes comprenant les Odes et Ballades et les Orientales; les Orientales, 6' édition, i vol. in-i8 orné d'une gravure : — c'est la i" in-8° tirée de format in-i8; — Han d'Islande, 3^ édition,

4 vol. in-12; Biig Jargal, 4^ édition, 3 vol. in-12; le Dernier jour d'un co7idamné, 4* édition, i vol. in-12 ; Cromwell, drame, i vol. in-8° » sans indication de T' ou 2' édition. Au verso du faux-titre dos Feuilles d'automne 6" édition (la i" in-i8), Paris, Renduel 1832, on lit encore ; « Odes et Ballades, 5"" édition, 2 vol. in-8° ornés de gravures et vignettes ; les Orientales, 5' édition, i vol. in-8'' orné de gravures et vignettes; les Orientales, 7' édition, I vol. in-i8 orné de gravures; les Feuilles d'automne, I vol. in-S" orné d'une vignette. » Et sous le nom collectif de /^owan ; « Han d'Islande, 3^ édition, — épuisée — 4 vol. in-12 ; Bug Jargal, 4^ édition, 3 vol. in-12; le

Dernier jour d'un condamné, ^ édition (épuisée), i vol. in-12; Notre-Dame de Paris, 4' édition, 4 vol. in-12 ornés de vignettes ». Cette même année, ^1832, la 8" édition d& Notre-Dame-de-'Paris, in-8'' (3 vol.), qui est de fait la seconde et la première complète, paraissait chez Renduel, et les sept éditions précédentes, l'une in-S", 2 vol. et les autres in-12, 4 vol., n'en faisaient qu'une dont on avait changé les titres. Au même verso du faux-titre de la même édition des Feuilles d'automne, on trouve sous le nom de Drame : Cromwell, i vol. in-S", 2" édition épuisée ; Hernani, ■f édition, i vol. in-S" orné d'une gravure — il n'y a pas de gravure à la 1" édition ; — Marion de Lorme, 3' édition, i vol. in-S".

On continua pour les pièces de théâtre, entre autres. Il y a une Marie Tudor do. 1833 qualifiée de deuxième édition et qui ne diffère de la première que par le titre. Nous avons sous les yeux un exemplaire des Burgraves (1843, in-8''), qualifié également de deuxième édition et ne différant de la première que par le titre. Au verso du faux-titre, il n'y a plus d'indication du chiffre de l'édition, mais le curieux classement des Œuvres que voici : — XIII® siècle, Allemagne : les Burgraves ; — xv® siècle, France : Notre-Datne-de-Paris ; — xvi® siècle, France : le Roi s'amuse; — Espagne : Hernani; — Italie : Lucrèce Borgia,Angelo, Tyran de 'Padoue; — Angleterre: Marie Tudor ; — xvii*" siècle, France : Marion de Lorme ; — Espagne : Ruy-Blas ; — Angleterre : Cromwell ; — Norvège : Han d'Islande ; — xviii® siècle, France : Bug Jargal ; — xix® siècle : Odes et Ballades, les Orientales, les Feuilles d'automne, les Chants du crépuscule, les Voix intérieures, les Rayons et les Ombres, le Dernier Jour d'un condamné, Claude Gueux, Littérature et Philosophie mêlées, le Retour de l'Empereur, le Rhin.

La disparition du chifFre des éditions remonte au moins à 1836, où Renduel publie en un seul volume in-8° : Marie Tiidor et Angelo, avec des gravures. En 1840, Furne publie aussi, avec gravures et vignettes, une édition collective in-8" et à pagination continue, ce qui n'avait pas eu lieu pour le volume cité précédemment, des Voix intérieures et des Rayons et les Ombres. Les Rayons et les Ombres avaient été publiés cette annéelà , mais l'édition originale avait été donnée par Delloye.

On s'est moqué de la seconde édition des Orientales, datée de février 1829, un mois après la première, avec l'indication de quatorzième, ce qui faisait une édition tous les deux jours.

Il y a un motif de cette conduite des Romantiques, et surtout de Victor Hugo à ses débuts, tiré d'ailleurs que du désir de tromper l'acheteur sur le succès réel d'un ouvrage. Ce motif est un motif de propagande. On n'était pas lu. Pourquoi n'était-on pas lu? Parce qu'on était une poignée d'intrus, que les Classiques tenaient le haut du pavé, dominaient dans les Académies, le Monde littéraire, la Presse. Aux abords de 1830, on voulut sortir de la pénombre où l'on avait en quelque sorte vécu jusque-là. On inventa la réclame, les éditions multipliées, l'invasion des théâtres fréquentés par la foule. On s'était tenu coi auparavant. De 1820 à 1825, on n'avait disposé, dans la Presse, que de quelques petites feuilles, le Conservateur, la Muse française, V Oriflamme, le Nain jaune. On se cachait dans quelques salons obscurs. Sainte-Beuve, qui était du Cénacle, sinon du premier, au moins du second, et vers la fin, a tracé une esquisse un peu ironique de cette espèce de société secrète formée par les Romantiques de l'Ecole de Victor Hugo, car celle

de Lamartine, à peu près réduite à sa personnalité, avait pris son vol par-dessus les nuages. « Si l'on consent, dit Sainte-Beuve, à voir dans cette année 1823, qu'on pourrait à meilleur droit appeler néfaste , le moment éblouissant, pindarique de la Restauration, comme les dix-huit mois de M. de Martignac en furent le moment tolérable et sensé, on comprendra alors que des jeunes hommes, la plupart d'éducation distinguée ou d'habitudes choisies, aimant l'art, la poésie, les tableaux flatteurs, la grâce ingénieuse des loisirs, nés royalistes, chrétiens par convenance et vague sentiment, aient eu le temps propice pour se créer un petit monde heureux, abrité et recueilli. Le public, la foule n'y avaient que faire, comme bien on pense; en proie aux irritations de parti, aux engouements grossiers, aux fureurs stupides, on laissait cet éléphant blessé bondir dans l'arène, et l'on était là tout entre soi, dans la loge grillée. Il s'agissait seulement de rallier quelques âmes perdues qui ignoraient cette Chartreuse, de nourrir quelques absents qui la regrettaient, et la Muse française servit en partie à cela. »

On avait peu de lecteurs; on ne les recherchait pas; on ne se souciait ni de la popularité ni du bruit du dehors. On eût considéré le succès comme une profanation du talent intime, des sentiments domestiques et raffinés qu'on tenait dans une ombre discrète. Les dires de Persan, cités tout à l'heure', ne concordent guère avec cet idéal. Il y a à prendre et à laisser. Une ambition secrète commençait à poindre dans l'âme de Victor Hugo. Il s'en défendait de son mieux. Il était tiraillé en sens contraire, attiré vers la rue par un génie sournois qui le tourmentait à l'intérieur , retenu par ses relations , ses amis du Cénacle, des convictions impérieuses auxquelles

il ne savait pas encore se dérober. Il put résister, comme on a vu, jusque vers 1829. Jusque-là, ses livres sont tirés à petit nombre et réservés aux Initiés. C'est le cas du Chant du Sacre, imprimé en 1825 (16 pages de texte et 4 pages de notes) à quelques exemplaires in-4°, et à quelques centaines d'exemplaires in-8° (16 pages, notes comprises et titre encadré de bleu), qu'on abandonna aux crieurs publics.

Mais involontairement Victor Hugo tournait le regard vers Lamartine, qui avait fait explosion du premier coup avec ses Méditations (i vol. in-S" anonyme de 118 pages, imprimé par P. Didot l'aîné ; le titre porte : A Paris, au dépôt de la librairie grecque, latine, allemande, rue de Seine, n° 12). hes Nouvelles Méditations {Nouvelles Méditations poétiques, par Alphonse de Lamartine, Paris, Urbain Canel, 1823, in-8° de 179 pages) avaient ajouté à la réputation bruyante du fastueux poète. Les libraires se disputaient ses vers. Il écrit, le 15 février 1823, à son ami, M. de Virieu : « Je viens de vendre 14,000 francs comptant mon deuxième volume des Méditations, livrable et payable cet été. Cela me mettra au niveau et au delà de mes besoins présents. Enfin, le roi m'a donné une pension de 2,000 francs, ceci entre nous ; plus mes appointements (de secrétaire d'ambassade) courront encore, je crois, cette année. Ainsi, si tout cela aborde nous serons de force à finir Saint-Point. » Victor Hugo, qui devait laisser en mourant une fortune liquide de cinq millions six cent mille francs, n'avait pas alors les hautes visées de Lamartine. On avait doublé sa pension; il avait désormais (1823) trois mille francs de rente qui lui paraissaient être les mines du Pérou, Quoique Victor Hugo travaille, il est loin d'atteindre à la fécondité de Lamartine qui, aiguillonné par ses be-

soins, produit, comme un romancier, des ÈpUres, le Chant du Sacre, la Mort de Socrate, le Dernier chant du Pèlerinage d'Harold, et, en 1829, l'énorme recueil des Harmonies {Harmonies poétiques et religieuses, par Alphonse de Lamartine, Paris, Charles Gosselin, MDcccxxx, 2 vol, in-8°, avec deux vignettes-frontispices d'Alfred Johannot, gravées par Porret).

Lamartine ne refaisait point ses vers avec l'opiniâtreté laborieuse de Victor Hugo. Il improvisait "plutôt. Une anecdote, que nous croyons inédite, permettra d'en juger. Elle est relative à Jocelyn (la première édition est de 1836, 2 vol. in-8°, sans gravures ni vignettes). Quelques années avant sa mort, il lui avait plu de songer à une édition qu'il rêvait définitive de Jocelyn. M. Louis Hachette en devait être l'éditeur, et l'auteur lui demandait des droits élevés, selon son habitude de tirer de ses œuvres le plus possible. Hachette consentit, mais à une condition : ce fut que Lamartine, s'il ne refaisait pas Jocelyn, achevât les vers laissés inachevés. Il y en avait bien deux cents, dont un grand nombre n'ont qu'un hémistiche. Il y avait alors, à la maison Hachette, un écrivain à tout faire, allemand d'origine, et dont beaucoup d'anciens écoliers se souviennent, nommé Sommer. Il annotait les Classiques, corrigeait les épreuves des impressions latines de la maison. Ce fut lui qu'on chargea de revoir les épreuves de Jocelyn et de communiquer avec Lamartine, qui devait corriger les vers défectueux. Sommer se rendit à diverses reprises chez le poète, qui promettait toujours et ne faisait rien. L'éditeur, impatienté, finit par se plaindre. Lamartine vint lui-même afin d'arranger l'affaire. « Tenez, dit- il à M. Hachette, je n'aime pas à m'y prendre à deux fois; est-ce que cet excellent M. Sommer ne pourrait pas faire

cette besogne? » Hachette sourit et n'insista pas ; mais Jocelyn resta ce qu'il était à l'origine.

L'esprit romantique en littérature date de Chateaubriand. Atala, René et le Génie du Christianisme sont ses premières œuvres. La poésie romantique est plus jeune de vingt ans. Elle commence en 1820. Les Méditations de Lamartine marquent son avènement. Elle a deux âges. Le premier, où Lamartine règne, va des Méditations (1820) aux Harmonies (182g) ; le second est inauguré pour la préface de Cromvjell (1828), les Odes et Ballades et les Orientales de 1829, et finit avec les Biir graves (1843). Le règne de Victor Hugo succède à celui de Lamartine. L'inspiration du premier de ces deux âges est presqu'entièrement religieuse. On renvoie Vénus et Apollon ; la mythologie est proscrite avec son esprit et les règles du genre classique. La liberté biblique et chrétienne de l'âme est au fond de chaque œuvre littéraire. Victor Hugo obéit au mouvement, mais il le fait dévier aussitôt qu'il a acquis son influence : du terrain religieux et traditionnel, il parvient à jeter l'idée romantique dans le pur domaine de l'art. C'était l'avortement à courte échéance, car dès lors le Romantisme n'est plus un écho de la pensée sociale : il devient le privilège d'une Secte de Lettrés, une Ecole fermée.

Or, ce sont les OEuvres de cette Ecole, de cette Secte, qu'on appelle de préférence aujourd'hui les Romantiques, et les éditions originales des Romantiques doivent, en grande partie, leur faveur actuelle à ce qu'elles sont les fruits d'une littérature éteinte. L'art de la gravure est pour beaucoup dans la considération dont elles jouissent. La décoration des Romantiques n'est pas celle des livres du xviii^ siècle. Au xviii^ siècle, on est optimiste. La gravure ne songe qu'à flatter l'œil et les sens, et

elle y réussit pleinement ; elle travaille au surplus avec une perfection qu'elle n'avait pas encore eue. Dans les Romantiques de la Restauration, la gravure continue d'avoir quelque chose de l'art du xv!!!*" siècle : elle est encore jolie et maniérée. A partir de Cromwell, c'est-à-dire de 1828, elle change d'attitude. Elle vise à peindre les passions ; tout ce qui peut servir à les faire connaître par le burin, lui est en aide. Elle affecte de même de croire, comme les écrivains à qui elle vient au secours, que la laideur est une vertu. Si ce n'est pas toujours la laideur, c'est au moins la fantaisie et le mépris du convenu qu'elle affecte. Elle confond volontiers la règle avec le trivial. Au fond, c'est à la laideur qu'elle vise, au grotesque, au terrible, et, par une tendance que l'on comprend, à l'exagération et au panache. Les études espagnoles, shakespeariennes des chefs de l'Ecole Romantique ont contribué à ce résultat.

C'est ce court moment du goût qu'on recherche dans la décoration des Livres Romantiques, voire dans leur couverture, dont la revue Le Lm-e a fourni un assez beau spécimen dans son numéro du mois de juillet dernier (1885).

De sorte que le particulier du sentiment et de la pensée, aussi bien que le particulier de l'art, se sont réunis pour donner aux éditions originales des Romantiques un prix extraordinaire, nouveau, qui tend chaque jour à s'accroître, mais qui, quoiqu'en ait dit Asselineau, qui n'a fait qu'assister aux débuts de cette fièvre à la fois littéraire et artistique, ne remonte pas bien haut. C'est, en effet, depuis une dizaine d'années seulement que les éditions originales des Romantiques ont vraiment pris une place éminente dans le cabinet des Artistes et dans la bibliothèque des Amateurs et des Lettrés, que les gen§

du monde ont tout de suite imités. Elles n'y entraient naguère encore qu'à titre exceptionnel, à cause de la provenance, de la reliure, d'un envoi autographe, de telle autre circonstance fortuite. Le fond, dans quelques-unes, attirait des personnes étrangères aux arts ou à l'Amour des Livres. Elles ont maintenant cause gagnée, se sont introduites partout. Elles ont dû souvent forcer la porte ; on ne s'est rendu qu'à très grand'peine; mais la chose est faite.

Si Asselineau avait pu assister, le 12 mars de cette année, à la vente faite à l'hôtel Drouot, d'une collection de Romantiques appartenant à M. Le Barbier de Tinan, il aurait été pris d'un étonnement que l'on conçoit : un exemplaire des Odes et poésies diverses de 1822 a atteint le prix exorbitant de 323 francs; il n'était pas non rogné, mais il était relié en maroquin rouge par Cuzin et enrichi d'un envoi autographe à Henry de Latouche. Un exemplaire non rogné aurait néanmoins eu plus de valeur, quoiqu'aucun ornement artistique ne décore cette édition. Un exemplaire des Odes et Ballades de 1826 — un volume in-12 avec la gravure de Devéria intitulée : les Deux îles — a été vendu 230 francs ; il était rogné, mais il avait une reliure de Cuzin ; les Orientales de 1829 — un volume in-8°, gravure de Cousin (le Clair de Lune), se sont vendues 355 francs sans reliure, mais non rognées. Les Feuilles d'automne (novembre 1831), I vol. in-8° avec une figure frontispice de Tony Johannot, ont monté à 200 francs. A partir de là, l'auteur, croyant sans doute n'avoir plus besoin du secours de la gravure, n'en orne plus ses éditions originales. Et puis les exemplaires de celles-ci sont moins rares que celles de la Restauration, tirées à plus petit nombre, et à une heure où le poète était encore dans la lutte. Aussi

à la vente précitée de M. Le Barbier de Tinan, les Chants du crépuscule (i vol. in-8°, 1835, Renduel) n'ont pas dépassé le prix de 168 francs reliés en maroquin rouge par Cuzin ; les Voix intérieures {i vol. in-8°, 1837, Renduel), reliées par Cuzin, n'ont pas dépassé 81 francs, ni les Rayons et les Ombres (i vol. in-8°, Delloye, 1840), 51 francs, sans reliure, il est vrai, bien que non rognés.

La préoccupation des gravures chez les Amateurs ne se vérifie pas toujours. La collection Le Barbier de Tinan contenait de beaux exemplaires des premiers romans de Hugo en édition originale. Hajî d'Islande (1823 sans gravures, 4 vol. in- 12) s'est vendu 200 francs ; Bug Jargal (1826), 120 francs ; le Dernier jour d'un condamné (1829, Charles Gosselin, in-12, reliure de Cuzin) 205 francs; la première édition (2 vol. in-8° sans gravures, 1831, Charles Gosselin) de Notre-Dame de Paris, 278 francs. L'exemplaire avait un envoi autographe et une reliure en maroquin brun assez mal réussie de Thibaron-Joly, qui est pourtant un des relieurs d'art les plus estimés, sinon le plus estimé d'aujourd'hui, avant Lortic, qui joue les grands seigneurs et y a perdu quelque chose de son crédit auprès des Amateurs.

La grande bataille, à propos de la collection Le Barbier de Tinan, s'est livrée sur les éditions originales du théâtre de Victor Hugo. Cromîvell (1828) s'est vendu 79 francs sans reliure; Hernani (1830), 121 francs relié par Cuzin ; mais Marion de Lorme s'est vendu 430 francs, rogné, avec une reliure de Cuzin et sans envoi {in-8°, Renduel, 1831, sans gravure) ; le Roi s'amuse (1832, in-8°, Renduel, gravure de Tony-Johannot et reliure de Cuzin), 300 francs; Lucrèce Borgia (in-8°, 1833, Renduel, vignette de Célestin Nanteuil, reliure de Cuzin), 320 francs ; Marie Tudor{in-8'', Renduel, 1833, eau-forte

de Célestin Nanteuil ajoutée, reliure de Cuzin), 430 fr. ; Angelo (in-8°, Renduel, 1835, reliure de Cuzin, sans gravure), 305 francs ; Ruy-Blas (1838) et les Biir graves (1843), chacun 92 francs, rognés et reliés par Cuzin.

Il n'y avait pas de Lamartines, peu de Mussets, peu de Vignys, moins de petits Romantiques, quelques prosateurs Romantiques comme George Sand, dont les premiers romans se sont vendus, sans reliure, de 60 à 80 francs en moyenne, ou, comme Mérimée, dont les œuvres d'imagination sont fort prisées. Ce n'est pas que les poètes Romantiques, même les moindres, ne se vendent très cher. Ils sont tous primés par leur maître, même Lamartine, dont le crédit reviendra, dont les (Méditations, les Harmonies et le Jocelyn resteront des monuments de la langue.

Les prix actuels se maintiendront-ils ? Certainement; on peut même prévoir qu'ils augmenteront rapidement. Dans un avenir qui n'est pas éloigné, plusieurs poètes de l'Ecole Romantique seront mis au rang des grands écrivains français. Dans les écoles du XX* siècle, les jeunes gens étudieront Lamartine, Victor Hugo, quelques morceaux d'Alfred de xMusset et de Béranger, voire des morceaux d'Alfred de Vigny et de Casimir Delavigne, comme les jeunes gens d'aujourd'hui étudient Corneille, Molière, Racine, La Fontaine, Boileau. Victor Hugo et Lamartine seront à la tête des nouveaux classiques, non en leur qualité de Romantiques mais en leur qualité de poètes lyriques, d'écrivains nationaux par excellence. On fera de leurs éditions originales, le cas qu'on fait de celles des grands écrivains du xvii^ siècle, auxquels ils succèdent, par opposition aux écrivains du xviii' siècle qui sont des scories. On les collectionnera comme on collectionne les

éditions originales de Bossuet, de Fénelon, de La Bruyère, de La Rochefoucauld, de Pascal. Il en sera notoirement ainsi du théâtre de Victor Hugo. Certes, il ne vaut pas celui de Molière. L'écrivain des Odes et Ballades, des Orientales, des Feuilles d'automne, des Chants du crépiiscide, des TJoix intérieures, des Rayons et les Ombres, qui resteront les six grands recueils de son œuvre, avec quelques fragments des Châtiments, des Contemplations, et de la Légende des Siècles, est à coup sûr supérieur à l'écrivain dramatique chez Victor Hugo. Mais son théâtre existe. Une édition originale d'une pièce de Molière valait deux mille francs il y a quelques années et reprendra peut-être ce prix. En Angleterre, les éditions originales des pièces de Shakespeare valent quarante à cinquante livres sterling chacune. Les pièces de Victor Hugo ne vaudront pas cela de sitôt. Elles constitueront néanmoins, avec quelques pièces d'Alexandre Dumas, mettons des deux Dumas, de Casimir Delavigne et quelques autres, le théâtre français du xix*" siècle. Les nations aiment à s'honorer pour l'estime matérielle qu'elles accordent aux œuvres de leurs grands écrivains. La Littérature Romantique est et restera celle du xix' siècle qui est à son déclin et n'en a pas vu d'autre poindre à l'horizon.

Là contre, il subsiste un restant de préjugé. Dans la préface de son supplément au Manuel du libraire de Brunet, M. P. Deschamps s'exprime en ces termes sur le compte des éditions originales des Romantiques : (( Nous avons eu pendant quelque temps la pensée de faire figurer dans notre cadre les Romantiques, dont fut brillamment constellé le ciel de la seconde Renaissance française qui suivit le mouvement de 1830; les premières éditions de nos poètes et romanciers, Hugo, le chef de

l'école, Musset, Théophile Gautier, Sainte-Beuve, etc., atteignent depuis quelques années dans nos ventes, des prix fort élevés, mais après de longues hésitations nous avons renoncé à nous faire l'historiographe des Rhapsodies et de la [Madame Putiphar de Petrus Borel, du Sylphe de Dovalle ou des Heures perdues de Félix Arvers. Ces curiosités se paient au poids de l'or, mais M. Charles Asselineau, dont nous avons à déplorer la perte récente, s'étant fait l'Homère et le Plutarque de ces fières élucubrations, nous n'avons pas voulu rééditer son livre, channant du reste, et lui en avons laissé tout l'honneur. » 11 est commode de citer les Heures perdues de Félix Arvers et le Sylphe de Dovalle. Petrus Borel n'est d'ailleurs pas un si petit écrivain que l'imagine M. P. Deschamps. Il a en tète de [Madame Putiphar une pièce de 176 vers qui vaut à elle seule un long poème. Du reste, il n'y a pas à confondre Petrus Borel, avec Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset, Alfred de Vigny, George Sand, Balzac, de Maistre et cinquante autres sans compter Lamennais, qui rempliront les [Mamiels du libraire de l'avenir.

Le refus de M. P. Deschamps, dont le Supplément à Brunet est, d'ailleurs , assez fantaisiste et léger d'allure, ne serait-il pas dû à l'initiative de M. Ambroise Didot? M. Ambroise Didot, qui n'a jamais estimé d'un livre que le gain à en tirer, n'aimait pas les Romantiques avant ; il ne les a pas aimés après. Quand Lamartine qui, dans Raphaël, l'a envoyé à la postérité sous une figure peu attrayante, alla lui porter ses premiers vers, M. Didot lui répondit après les avoir examinés à loisir : « J'ai lu vos vers, monsieur*;

"Raphaël, page 287 de l'édition originale, 1 vol. in-8°, Paris, Perrotin et Furne, 1849.

ils ne sont pas sans talent, mais ils sont sans étude. Ils ne ressemblent à rien de ce qui est reçu et recherché dans nos poètes. On ne sait où vous avez pris la langue, les idées, les images de cette poésie. Elle ne se classe dans aucun genre défini. C'est dommage, il y a de Vharinonie. Renoncez à ces nouveautés qui dépayseraient le génie français. Lisez nos maîtres, Delille, Parny, Michaud, Raynouard, Luce de Lancival, Fontanes, voilà

des poètes chéris du public Je vous donnerais un

mauvais conseil en vous engageant à publier ce volume, et je vous rendrais mauvais service en le publiant à mes frais. » Cette façon épaisse de juger de ses vers déconcerta un moment Lamartine qui, rentré chez lui, jeta le volume au feu, feuille à feuille : « Puisque tu n'es pas bon, s'écria-t-il, à m'acheter un jour de vie... que m'importe que l'immortalité de mon nom se consume avec toi ! »

Ce ne fut pas, heureusement, la résolution définitive du poète. Le lendemain, il se remit au travail, et cette fois écrivit les Méditations. Le mauvais quart d'heure que le succès des Méditations fit passer à M. Didot ne fut peut-être pas étranger à l'aversion qui lui resta des Romantiques. La maison Didot ne les édita point. Ils furent exclus du Manuel de Brunet; ils ne figurent pas dans \q Supplément au ^lanuel ; mais ils figurent avec honneur dans les bibliothèques choisies, et ils figureront dans l'histoire littéraire.

La Bibliothèque Univeraité d'Ottav;; Echéance

The Library Jniversity of Ottav/a Date due

.F5D4 1686 VOOl COO DERCME, LEQP ACC# 1305259

Page 1