CHAPITRE PREMIER
LE LIVRE DES ESSAIS (1)
k Nostre vie est partie en folie, partie en prudence : qui n’en escript que revereement et regulierement , il en laisse en arriéré plus de la moitié. »
{Essais , livre III, chap. 5.)
« La grande fadaise de Montaigne » , s’écriait un jour le fameux hypercritique Joseph Scaliger,
(1) Pour les renvois, qui seront en marge, au livre des Essais , on se servira des éditions modernes. Il est nécessaire de donner cet avis, car, dans les éditions princeps, la subdivision par chapitres ne tombe pas toujours de même. Le chiffre romain indiquera le Livre; le chiffre arabe, le Chapitre.
LE LIVRE DES ESSAIS
Les plus longs détails sur
Montaigne sont les meilleurs.
Son enfance.
Ibid.
Sa résignation philosophique.
pédant encore pins inflexible que son père Jules César, et littérateur de moins de génie, « la grande fadaise de Montaigne qui a écrit qu’il aimait mieux le vin blanc ! » — « Que diable a-t-on affaire de savoir ce qu’il aime? » disait aussi M. Dupuy.
Eh! pourquoi pas? On aime en Montaigne tous les détails. Les plus longs sont les meilleurs. On le connaît ainsi à plaisir. On vit avec lui. L’homme physique explique l’homme moral. Aux humeurs de sa complexion naturelle on reconnaîtra les humeurs de sa plume. Les chaleurs de son sang, les altérations de son système nerveux trahiront les inspirations de sa verve, les variations de sa pensée.
N’est-il pas instructif de voir le bon Montaigne aller diversifiant à l’aventure, contant que, « dès son enfance, il avoit de la folie aus pieds, ou de l’argent vif, tant il avoit de remuement et d’inconstance naturelle; qu’il mangeoit si vite qu’il s’en mordoit la langue et les doigts? » Et là-dessus, il gémit de ne trouver à peu près que du vent dans les voluptés humaines , et il s’explique comme « il y a de la ialousie et envie entre nos plaisirs , comme ils se choquent et empeschent F un l’aultre » ; comme « les Parques destordent artificiellement nostre vie » . Et voilà qu’une dent vient à lui choir sans douleur, sans effort : « C’estoit, se dit- il, le terme naturel de
sa durée . C’est ainsi que ie fonds et eschappe à
moy. » Mais il ordonne à son âme de regarder d’un même œil ferme et réglé la douleur et la volupté , le songe de la vie, les défaillances et la mort. En attendant cette dernière étape qu’il envisage en
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philosophe , sans la désirer ni la craindre , il rêve au bonheur de sa fille , et, par un retour sur lui-même, il rêve de trouver « un gendre qui sçache appaster commodément ses vieux ans et les endormir » .
Michel Eyquem, seigneur de Montaigne, était de ce siècle de pédantisme où le savant La Ramée, autrement dit Ramus, fut taxé d’hérésie pour avoir eu l’imprudence de rire du péripatétisme, et paya de sa vie l’audace d’avoir soutenu qu’il fallait prononcer quanquam (kouankouame) , et non point kankam. Il est vrai qu’il avait de plus le tort d’être Huguenot. Les pédants brouilleraient tout, jusque dans le paradis terrestre. On peut dire que les disputes acharnées de religion , voire même les tueries, n’ont été souvent que les fruits d’entêtements pédants. Ce serait un livre neuf et utile à faire, que F histoire des crimes du pédantisme. Mais Montaigne , dédaigneux de tout ce « tintamarre de cervelles philosophiques » ou plutôt pédantes , bien qu’il ait été élevé pour ainsi dire au sein d’Athènes et de l’ancienne Rome , a fondu dans sa philosophie son érudition, et il se soucie peu qu’un jour il vienne un Scaliger pour le traiter d 'ignorant hardi. Ne vous attendez donc pas à ce qu’à l’instar d’un affranchi du latin , il ait « l’ambition d’apprendre à la postérité la mesure des vers de Plaute ou la vraie orthographe d’un mot de cette langue » . Il ne sera jamais de ceux qui et font tousiours parade de leur magistère » et « allèguent Platon et sainct Thomas, aux choses ausquelles le premier rencontré serviroit aussi bien de tesmoing » . Sa
Il, 12.
Ennemi des pédants.
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Il fait
de lui-même son étude unique.
Comment il lit.
Sa franchise.
pensée unique est de s’étudier, et, quand il étudie les autres, de s’étudier encore. « Il replie sa vue au dedans de luy-mesme. Il la plante, il l’amuse là. Chacun regarde devant soy ; luy, regarde dedans soy. Il n’a affaire qu’à luy, il se considéré sans cesse, il se contreroole, il se gouste, il se roule en luy-mesme. » « Ce ne sont mes gestes que i’escris, ajoute-t-il, c’est moy, c’est mon essence. » Eut— il voulu sortir de lui-même et porter son étude sur les autres, certes il en eût eu belle occasion, à l’époque de trouble où il vivait et où toutes les passions humaines s’élancaient en quelque sorte au dehors.
Il ne se sent pas de joie dans sa librairie, c’està-dire sa bibliothèque , « qui est des belles entre les librairies de village » ; mais il n’aime point pour cela à pâlir sur les livres ; il glisse , il effleure , il butine , « il pince ou par la teste ou par les pieds tantost un auteur, tantost un aultre.... Il les laisse la apres leur avoir fait une charge ou deus » , et, d’instinct, revient toujours aux anciens, chez qui tout se trouve. Aussi, lui qui, en vingt ans, n’a pas donné à la lecture d’un livre une heure de suite, se mit-il à « courre d’un fil l’histoire de Tacitus » .
Léger de conscience, « il marche partout la teste haulte, le visage et le cœur ouverts ». Ne croyez donc pas que pour sa confession il demande grâce à personne ; il se confesse en public « religieusement et purement ». — « Sainct Augustin, Origène et Hippocrates ont publié les erreurs de leurs opinions; moy encores, de mes mœurs, le suis affamé de me faire cognoistre ; et ne me chault
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a combien, pourven que ce soit véritablement. » Qu’on l’attaque et le pousse, qu’on le « desplume » , il acceptera la critique , ou il donnera , de la même vigueur, la riposte à son adversaire, s’il le trouve en faute. Il lui dira tout net: « Faictes ordonner une purgation a vostre cervelle : elle y sera mieuls employée qu’a vostre estomac. » Il veut que les mots aillent à la pensée.
Tout lui est sujet à réflexion utile, à règle de conduite dans la vie publique et domestique. Ainsi, il avait une femme excellente , avec laquelle il vécut toujours « à la vieille françoise (1) » , une femme qu’il se permettait d’aimer ouvertement « à la simple façon du vieil aage » , à une époque où l’on commençait déjà à rougir d’aimer sa femme. Il eut, un jour, une querelle de ménage à propos de l’éducation de sa fille. La querelle se fût échauffée, s’il n’eût eu le bon esprit de laisser dire et de se retirer; et du même pas il alla écrire un chapitre sur l’entêtement et la criaillerie.
Pascal lui reproche « d’inspirer une nonchalance du salut » , parce que, dans son chapitre du Repentir , il dit qu’« il se repent rarement, et que, s’il avoit a revivre, il revivroit comme il a vescu » . Montaigne, qui se sent honnête et droit, ne parlait que pour luimême. Pourquoi n’y aurait-il pas, comme il dit, « ie ne sçay quelle congratulation de bien faire et une fierté genereuse qui accompaigne la bonne
(1) Voir une Lettre de Montaigne a mademoiselle de Montaigne sa femme y à la suite de ses OEuvres. Elle avait été d’abord publiée par Montaigne en tête d’une des traductions de La Boétie.
T out
lui est sujet à réflexion.
• Querelle de ménage, occasion d’un chapitre des Essais.
Il, 30.
Reproches que fait Pascla a Montaigne.
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conscience? » Chez ce grand homme, ni vice, ni malice. « La malice hume la pluspart de son propre venin, et s’en empoisonne (1). Le vice laisse comme un ulcéré en la chair, une repentance en l ame, qui tousiours s’esgratigne et s’ensanglante elle-mesme. » Montaigne n’avait point à se repentir. « Au dedans, ajoute-t-il, et en sa poitrine, où tout nous est loisible, où tout est caché, d’y estre réglé, c’est le poinct. » Pascal lui reproche aussi de faire trop d’histoires et de parler trop de soi, et il pense que si on l’eût averti , il se fût « corrigé en un moment 3) . Se fût-il , en effet, interdit les histoires? Non, c’était l’allure de son esprit et de son humeur ; et quant à se corriger de parler de soi, 011 ne se corrige pas si vite d’un penchant, d’une habitude, on ne refait pas en un tour de main tout un système littéraire et philosophique. Il est trop semblable au vieux Lucile, qui, « de même que l’on confie ses secrets à des compagnons fidèles, confiait les siens à ses carnets, et quelle que fût sa fortune, qu’il en arrivât bien ou mal, jamais ne recourut à d’autres confidents. Aussi retrouvait-on à nu dans les ouvrages de ce bon vieillard sa vie tout entière, comme on l’eût pu voir représentée en un tableau d'ex-voto.
Ille velut fidis arcana sodalibus olim Credebat libris, neque, si male cesserat, usquam Decurrens alio, neque si bene. Quo fit ut omnis Votiva pateat veluti descripta tabella Vita senis (2). »
(1) Maîitia ipsa maximam partem veneni sui bibit. Senec., ep. 81.
(2) Horat., Sut., II, i , 30-3^.
PORT-ROYAL CONTRE MONTAIGNE
Est-ce que Montaigne eût été lui-même, s’il se fût retranché cle son livre? si au lieu d’aller, comme il dit, « a sauts et a gambades,» il eût procédé d’un pas méthodique et didactique, bonnet en tête? Non. Ennemi de toute contrainte, « extrêmement oisif, extrêmement libre par nature et par art, » il voulait « vivre non selon les temps , selon les hommes , selon les affaires , mais selon luy » .
Port-Royal, qui le cite toujours pour le blâmer et qui oublie de le citer quand il l’approuve et lui emprunte des pensées, Port-Royal, dans sa Logique , l’a appelé un malhonnête homme , un homme odieux : ce sont de bien gros mots pour un écrivain aussi inoffensif et qui ne s’écarte jamais de ce qui peut intéresser la dignité, l’indépendance, l’honneur de l’âme humaine. « Le sot projet qu’il a eu de se peindre! » disait Pascal de l’auteur du livre charmant des Essais (1), comme si c’eût été œuvre de moliniste ou de Satan. Voilà bien cette absinthe que distillait l’âme maladive du vertueux et immortel Pascal! Tout Port- Royal, avec son esprit inexorable de secte, sentait d’instinct, à la fermeté sceptique de Montaigne, qu’il eût été de ceux qui n’auraient pas cru au miracle janséniste de la Sainte Épine guérissant tous les maux. A plus forte raison les convulsionnaires de Saint- Médard eussent-ils jeté les hauts cris, alors que le Jansénisme, si sublime en naissant à Port-Royal, se fut si fortement altéré. Que les opinions de Mon-
(1) Préface cle la première partie des Pensées , page 27 de l’édition de M. Prosper Faugère. Page 86 de l’édition de M. Havet.
Port-Royal le calomnie.
Tout
Port -Royal lui est contraire d’instinct.
PORT-ROYAL CONTRE MONTAIGNE
Liberté d’opinion et de parole de
Montaigne.
taigne aient été a moins réglées que ses mœurs 35 , il Fa reconnu lui-même. Son Dieu n’est pas assez présent, je le veux bien; il est trop derrière le tabernacle, pas assez sur F autel. Que le vif Périgourdin ait le propos leste et parfois même quelque ordure au bout de la plume, il faut le reconnaître encore. Que voulez-vous? ce qu’il dit, il le dit rondement et priveement , suivant le mot de Henry Estienne; il pense tout haut, il fait sa toilette en public; il va au fait : c’est sa devise, qu’a prise et pervertie plus tard Voltaire. Mais, en revanche, U n’oublie jamais les droits souverains de la raison, de la morale et de la vraie religion. On comprend que Pascal, dont le sévère génie a rendu de si grands services à la prose française, mais ne sentait qu’imparfaitement la poésie, n’eût pas un goût bien décidé pour le style à libre allure, poétique et imagé de Montaigne, que la poésie « transperce et transporte » . O11 conçoit également qu’il condamnât une philosophie sceptique, qui n’était point la sienne. Mais ce n’était pas une raison pour lui prêter des sentiments horribles et païens, et le traiter plus sévèrement et plus injustement encore qu’il 11’avait traité les Jésuites. Franc, droit, ouvert, élevé d ame et de cœur, doux et tolérant, de premier mouvement, « primesautier, » comme il dit, tout chez lui tend vers la pratique de cet adage, qu’il n’est point de vrai bonheur séparable du bien et de la vérité. C’est un homme de bon sens, vif, naturel et sans gêne, qui, d’une âme compatissante et ferme à la fois, analyse tous les détails de la vie, toutes les misères de l’homme, qui
PORT-ROYAL CONTRE MONTAIGNE
le juge, et qui sans cesse applique le mot de l’antiquité, consacré par Térence : Homo sum , etc. « Socrates estoit homme et ne vouloit ny estre ny sembler aultre chose. » C’est [ antipode de ce que lurent plus tard les Jansénistes, qui le maltraitent si indignement : ascètes outrés et contre nature, qui, au lieu de se servir des passions humaines pour enfler la voile de la vie , sont en révolte contre l’humanité, contre la société même, et qui vont jusqu’à proclamer le mariage un ministère de mort et de condamnation , qui doit céder ci la gloire et à la splendeur de la chasteté (1); qui ajoutent que c’est la plus périlleuse et la plus basse des conditions clu Christianisme , et que les maris, (juoique sages suivant le monde , sont de francs païens devant Dieu (2).
Voilà des sentiments crûment antisociaux qui, pour être partagés par je ne sais plus quels gros docteurs, n’en sont pas moins absurdes. Que l’application de la morale aux grands intérêts de la société soit en général fort susceptible de controverse, c’est ce qu’on ne peut méconnaître ; mais la controverse ne saurait être acceptée sur une pareille thèse, dont le fanatisme n’est qu’une pitoyable exagération de la pensée monastique.
(1) Voir dans les Lettres de la mère Agnès Arnauld, de Port-Royal, publiées par M. Prosper Faugère, trois lettres à Le Maistre pour le détourner du mariage. (T. I, p. 38, 45 et 53.)
(2) Voir, dans l’édition de Pascal publiée par M. Faugère (t. I, p. 55), un fragment de lettre de Pascal à madame Perrier, sa sœur, au sujet d’un mariage proposé pour la jeune Jacqueline Perrier. Jl y parle au nom de MM. Singlin, de Sacy et de Rebours, par lui consultés.
Exagérations
antisociales
des
Jansénistes.
PORT-ROYAL CONTRE MONTAIGNE
Le Jansénisme, de si grande vertu cependant, mais de vertu sauvage, allait droit à l’extrême, et sa sombre théologie, qui semblait tenir encore du moyen âge, était le défaut de grandes qualités: c’était le défaut de ses religieuses aspirations vers la stricte austérité , vers la spiritualité la plus haute
Réflexions et la plus sainte. Qu’on lise les réflexions de Monde Montaigne
sur taigne sur le mariage : comme elles sont autrement
le mariage, ° °
opposées sages, mesurées, pratiques, empreintes d’une saine
aux excès 1 1
ascétiques du et pure philosophie ! Mais faire une condition de i 09-n i5- 111 ort et de condamnation de ce lien, qui, apres 111 tout, est un sacrement, quelle doctrine insensée! Chaque condition sur cette terre de passage n’a-t-elle pas ses vertus, si elle a ses périls? L’instinct de pureté et de bonté céleste , le lait sacré de la douceur humaine, « the milk of human kindness, » comme disait Shakspeare, ne se trouve-t-il pas dans la société séculière aussi bien que dans le cloître? Tous tant que nous sommes, ne commencerions-nous pas par demander grâce pour nos mères, pour nos femmes, pour nos sœurs, pour nos filles? Le mariage, principal but des œuvres de la Providence, et qui constitue la famille, base des sociétés; le mariage, considéré en toute pureté dans la pensée chrétienne : communauté sainte où le bonheur de la femme est la gloire et l’honneur du mari; le repos du mari, l’honneur et la gloire de la femme ; où des êtres forts et raisonnables sont appelés à protéger et à aimer des êtres faibles , encore impuissants à rendre les sentiments dont ils sont l’objet, le mariage est une condition tout aussi chaste qu’aucune con-
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dition quelle qu elle soit, et je ne sache rien, sous le ciel chrétien, de plus touchant, de plus sacré que la femme faisant fonction de mère de famille , au milieu des luttes de la vie. Tout cela est lieu commun. Que l’esprit de doute, que l’incrédulité, que les vices élégants se donnent la main dans cette ronde infernale et joyeuse qu’on affecte d’appeler le monde, et qui n’est qu’un coin du monde, l’honnêteté, moins rare qu’on ne le suppose, sait se maintenir dans la société, et n’en est que plus méritoire. Laissez, de leur côté, les cloîtres s’ouvrir. Ils sont un abri à l’éternel soupir des cœurs brisés, un asile naturel pour de grandes vocations à la vie contemplative. Certaines natures fortes ont soif et faim de la vie de sacrifice; d’autres, trop sensibles , trop faibles , trop délicates , ont besoin d’embrasser à toute heure la Croix, et il est des cœurs à qui Dieu demande pour lui seul le fruit de la divine semence qu’il y a jetée. Il en était, aux temps de foi, qui avaient besoin de s’abriter sous un toit de paix après les orages de la jeunesse et les matinées d’un soleil trop ardent. Ames désabusées, tenant jadis à la terre par tous les liens qui la font chérir, elles voulaient en quelque sorte expier la vie par des effusions de repentir, en s’abîmant dans F éternité. A chacun sa tâche et sa façon de payer sa dette. Laissons aux saintes filles la liberté d’expier leurs fautes, de se préserver des nôtres, et d’échapper à un siècle de venimeuse envie et d’imprudentes utopies. Gardons pour nous la vie militante.
Rien de plus chrétien que la mère de famille entourée de ses enfants.
Il y a place pour la vertu dans le cloître comme dans le monde.
PORT-ROYAL CONTRE MONTAIGNE
Aussi bien dans le monde que dans le cloître.
« Il y a dans toute société le bien et le mal, » disait le père Lacordaire, qui avait vécu dans le monde et en avait observé les vices et les vertus avec un œil de charité. « Celui qui ne voit que le mal et qui méprise le genre humain de son temps , ajoutait-il, celui-là ne fera jamais rien : le mépris est essentiellement stérile. »
La charité est le plus sur boulevard et la plus puissante garantie de l’ordre social. Elle est grande encore dans la société , et il est de belles âmes qui , sans appartenir au sacerdoce ni au cloître , pratiquaient jadis et continuent de nos jours les généreuses et chrétiennes traditions. Heureusement que , depuis deux siècles environ , il souffle sur les sociétés modernes un esprit laïque qui féconde la science sociale, et qui, tout en rendant à Dieu ce qui est dû à Dieu, laisse aux générations nouvelles , dans les choses du monde , la part qui revient aux besoins comme aux droits et aux devoirs de l’activité humaine. La suprême sagesse consisterait à maintenir un parfait équilibre entre la contemplation et Faction, à les régler l une par l’autre ; à modérer, à contenir, à refréner les excès, même dans la vertu. Ce n’est pas, il est vrai, que ce dernier genre d’abus soit jamais de nature à beaucoup menacer la société : les esprits n’ont que trop peu de tendance vers les choses d’en haut, et le plain-pied terrestre est trop de mode chez l’humanité pour qu’il y ait danger à voir prendre au mot les cruelles délices du cénobitisme. Mais qu’en son temps la tribu chrétienne de Port-Royal,
PORT-ROYAL CONTRE MONTAIGNE
de l’exemplaire Port-Royal, ait poussé jusqu’à la dernière exaltation le sentiment purement ascétique ; qu elle se soit allumée d’une rage monastique à outrance ; que sa théologie arriérée , effrayée du libre arbitre , ait trop tendu à écraser la nature , en dépit du bon sens, — ce n’est point une raison pour manquer d’égards envers le souvenir de cette grande communauté si fort persécutée. Ses erreurs ont un côté respectable, en ce quelles étaient, comme nous le disions, l’excès d’un principe subtil de piété, d’une passion d’austérité, d’une sainte fureur d’abnégation chrétienne et d’idéal absolu. Port-Royal, un des rameaux les plus vigoureux de l’arbre du Christianisme, et qui a nourri de si grands esprits, a été une école de morale, de doctrine et de science, en même temps qu’un foyer de cabale et de rébellion. Il semble, par un certain côté, avoir touché aux audaces de la Réforme; mais ce n’est qu’une apparence, et si, comme on l’a dit, les Jansénistes et les Huguenots sont frères, ce n’est pas du même lit (1).
Que
les erreurs de Port-Royal ont un côté excusable.
(1) Voir Bons mots de feu M*** (Miton), t. III, p. 485 du Recueil de pièces curieuses et nouvelles tant en prose qu’en vers. La Haye, Adrien Moetjens, petit in-12, 1695.
Ce Miton est le même qui avait été mis en rapport avec Pascal par le chevalier de Méré, et à qui Pascal, dans ses Pense'es , adresse cette apostrophe : « Le moi est haïssable : vous, Miton, le couvrez, vous ne l’ôtez pas pour cela; vous êtes donc toujours haïssable ». (Tome Ier, page 197 de l’édition Faugère; page 80 de l’édition Havet.) Il serait possible que ce fût le même personnage qui eût inspiré à Pascal cette pensée : « Diseur de bons mots , mauvais caractère » , pensée reproduite par La Bruyère dans son livre De la Cour. (Voir Pascal, t. Ier, p. 206 de l’édition Faugère; page 80 de l’édition Havet.) On trouve dans la Correspondance du chevalier de Méré une lettre que lui adresse Miton (Lettre 175), et qui ne manque pas de bon sens.
Pensées de grand sens chez
les recluses de Port-Royal qui devinent quelques côtés de la vie pratique.
Port- Royal protégé par le souvenir de ses grands hommes et
de ses grandes œuvres.
16 PORT-ROYAL CONTRE MONTAIGNE
A côté de Fespèce d’enivrement de pensées qu’enfante une constante solitude, souvent les recluses elles-mêmes ont trouvé dans l’étude de leur propre cœur, comme plus tard Massillon à l’Oratoire, une connaissance surprenante du cœur humain ; des vues morales, profondes, délicates, d’un bon sens direct et saisissant; et les lettres des mères Angélique et
Agnès Arnauld , de même
que
la vie
de la
mere
Marie des Anges (1), fournissent tels enseignements où les gens même du siècle pourraient trouver des règles pratiques et sûres de conduite. N’oublions jamais que Port-Royal a été le berceau des Lettres provinciales , du livre des Pensées, des traités de morale de Nicole, paraphrases exquises du grand Pascal et délices de madame de Sévigné. Pascal, avec toutes ses exagérations maladives; avec ses rudes attaques contre Michel de Montaigne, dont cependant il était le disciple, et auquel, sur d’autres points, il rend justice; avec ses attaques contre Descartes, qu’il accuse si injustement « d’avoir voulu se passer de Dieu en philosophie (2) », Pascal, tout peu sympathique qu’il puisse être , n’en est pas
(1) Relations sur la vie de la révérende mère Marie des Anges, morte, en 1658, abbesse de Port-Royal, et sur la conduite quelle a gardée dans la réforme de Maubuisson , étant abbesse de ce monastère. Un volume petit in-8°, 1737.
(2) « Je ne puis pardonner à Descartes; il auroit bien voulu dans toute sa philosophie pouvoir se passer de Dieu, mais il n’a pu s’empêcher de lui faire donner une chiquenaude pour mettre le monde en mouvement : après cela, il n’a plus que faire de Dieu. » ( Pensées de Pascal, édition Faugère, t. I, p. 369, aux Conversations de Pascal. Page 355 de l’édition Havet.)
moins cet « effrayant génie » dont Chateaubriand a si bien compris la grandeur. En le séparant de sa thèse outrée, on reconnaît en lui un beau et grand zèle, un profond sentiment d’unité, une puissance d’imagination, une vigueur de critique, une expression à la fois naturelle , naïve et forte , qui étonnent et forcent au respect et à l’admiration.
Toutes ces réserves faites , on sent que Montaigne était trop ennemi de ces vertus féroces pour ne pas être maltraité par elles. Lui, il a dégagé de la métaphysique nébuleuse toutes les grandes questions psychologiques; il a secoué la scolastique; i! a cherché la morale universelle sous la théologie; il n’a voulu que de la conformité des faits avec la raison; il n’a voulu que de cette vérité d’or natif qui a reçu la sanction de l’expérience, cette vérité simple qui traverse pure tons les siècles, et par laquelle, depuis la création, les hommes, suivant la belle image de Lucrèce, s’entendent et s’éclairent d’un bout du monde à l’autre et à travers les âges. Il a pris son âme à part, et il est entré avec elle en méditation et en causerie. Il a pris son cœur à pleines mains, et il en a fait jaillir une source généreuse de moralités et d’idées générales. Il a compris les choses comme elles sont dans la réalité de ce monde , sans idéal ni exagération , sans optimisme aveugle ni dénigrement, en un mot l’humanité au vrai : or pur ou alliage, diamant ou vil caillou. A force de se regarder lui-même en toute candeur, avec sa justesse de cœur et d’esprit, avec sa fermeté sagace, il a acquis un tact suprême du
Montaigne ne pouvait être goûté de la vertu farouche de
Port-Royal.
Il rattache toutes ses idées à l’unique étude
de l’homme.