TOME III
Acteur
et spectateur, observateur et sujet , il trouve en lui seul l’humanité tout entière.
ïl prend le bien et le beau partout ouille trouve, sans
s’inquiéter de la diversité des camps.
vrai et de l’honnête , du bien et du mal ; il a acquis cette science de la vie qui fait le moraliste pratique et inspire envers F homme en général une souveraine indulgence. Tel est le caractère de Montaigne; c’est son métier, son ouvrage, son mérite, c’est sa gloire d’avoir lu en lui seul l’humanité entière : semblable au poêle à qui une seule maison suffit pour connaître les mœurs du genre humain :
Humani generis mores tibi nosse volenti Sufficit una domus (1).
On peut lui appliquer ce qu’a dit Pascal à propos du style naturel :
« On est tout étonné et ravi; car on s’attendoit de voir un auteur, et on trouve un homme (2). »
Cela est vrai de tout point pour Montaigne ; cela est vrai jusque dans la douce et caressante humeur avec laquelle il se gourmande de ses défauts et s’accommode pour vivre en paix avec l’ennemi. Voilà pour lui-même ; mais cette indulgence il la porte en tout et partout , avec une modération constante.
D’une autre part, il prend son bien et le plaisir de son esprit et de son cœur partout où il les trouve, et son indépendante impartialité ne fait point acception de la diversité des camps. La Noue Bras de fer et Théodore de Besze sont des Huguenots : que lui importe? Il n’en célèbre pas moins l’inaltérable bonté du premier, sa douceur de mœurs, sa facilité
(1) Juven., XIII, 159.
(2) Pensées de Pascal , sur V éloquence et le style, t. I, p. 249 de l’édition Faugère. P. 113 de l’édition ITavet.
consciencieuse ; il ne proclame pas moins le second un des grands poètes de son siècle, en dépit des censeurs de Rome.
Il a jiq jé aussi bien que personne qu’il peut s’opérer dans la société un mouvement ascendant qui est la vie sociale elle-même ; mais il a senti qu’une certaine modestie dans les aspirations humaines constitue la sagesse pour les nations comme pour les individus ; et dans un temps de commotion politique, de guerre civile et étrangère, il a donné l’exemple de ia tolérance universelle. Enfin, après avoir servi l Etat aussi longtemps qu’il a cru pouvoir être utile, il a fait le plus vite qu’il a pu retraite dans ses méditations et dans sa librairie, attendant philosophiquement ce qui sortirait de F agitation et du choc des partis autour de sa personne.
Ce n’est pas qu il fût amoureux de la solitude absolue, et qu’il recherchât par nature « les sombres plaisirs d’un cœur mélancolique ». Non, l’esprit de sociabilité, le besoin d’ouverture et d’épanchement, la générosité cordiale, l’ardente sympathie qui lui avaient concilié le meilleur des amis et des frères dans la personne d’Etienne de La Boétie , et lui avaient fait en quelque sorte verser son âme dans son âme, le portaient aux commerces du monde (1). Il le disait lui-même :
Sa tolérance universelle.
Il n’est pas amoureux de la solitude absolue.
(1) Estiennè de La Boétie, si célèbre par l’amitié et parles larmes de Montaigne, et comme lui conseiller au Parlement de Bordeaux, était né à Sarlat, en Périgord, le 1er novembre 1530, et mourut à Germinac, près de Bordeaux, le 18 août 1563, âgé de près de trentetrois ans.
En quoi' consiste la solitude qu’il aime.
Douceur qu’il trouve dans la société des femmes et dans les joutes de l’esprit.
Sa
répugnance poulies affaires.
« Il y a des naturels particuliers, retirez et internes : ma forme essentielle est propre a la communication et a la production ; ie suis tout en dehors et en evidence, nay a la société et a F amitié. La solitude que i’ayme et que ie presehe, ce n’est principalement que ramener a moy mes affections et mes pensees ; restreindre et resserrer, non mes pas, ains mes désirs et mon souley, résignant la solitude estrangiere, et fuyant mortellement la servitude et l’obligation, et non tant la foule des hommes que la
foule des affaires . De ma complexion, ie ne suis
pas ennemy de F agitation des cours. l’y ai passé partie de la vie , et suis faict a me porter alaigrement aux grandes compagnies , pourveu que ce soit par intervalle et a mon poinct. »
Délicat de coeur autant que délié d’esprit, il trouvait une particulière « douceur dans la société des belles et honuestes femmes » ; et dans les assemblées et les cercles, il se plaisait, parce qu’il y était habile, aux joutes piquantes des propos aimables, et il mesurait la beauté et la force de l’esprit des gens aux conversations et « confabulations privées » , au silence même et au sourire, et, à l’aventure, découvrait mieux encore son monde à table qu’au conseil.
Sans nul penchant pour le maniement des affaires, sans nul goût pour les fonctions de son parlement, où la justice n’était pas toujours juste ; naturellement disposé à fuir le commandement aussi bien que la contrainte, il refusa tout d’abord la mairie et gouvernement de Bordeaux, quand l’avis de sa nomination lui parvint aux bains délia Villa près de
Lucques, en Italie, et il n’accepta que sur F ordre de Henry IÏE (1). Une fois maire, il fît à merveille; il fit même si bien, qu’ après ses deux ans légaux d’exercice il lut réélu, ce qui était de rare exemple. Mais en cette rencontre, le goût naturel ni l’ambition n’avaient été pour rien. « le sens, disait-il, que si i’avois a me dresser tout a fait a telles occupations, il m’y fauldroit beaucoup de changement et de rabillage. Quand ie ponrrois cela sur moy (et pourquoy ne le pourrois-ie avecqnes le temps et le soing?), ie ne le vouldrois pas. De ce peu que ie me suis essayé en cette vocation, ie m’en suis d’aultant desgousté : ie me sens fumer en l ame, parfois, aulcunes tentations vers l’ambition; mais ie me bande et obstine au contraire :
At tu, Catulled, obstinatus obdura (2).
On ne m’y appelle gueres , et ie m’y convie aussi peu : la liberté et l’oysifveté, qui sont mes maistresses qualitez, sont qualitez diamétralement contraires a ce mestier-la. »
« l’en suis la, dit-il encore ailleurs, que, sauf la santé et la vie, il n’est chose pour quoy ie vueille ronger mes ongles, et que ie vueille acheter aupris du torment d’esprit et de la contrainte. »
« Si ne m’est-il iamais advenu de souhaiter ny
(1) Il était arrivé aux bains délia Villa le 14 août, lorsque le 7 septembre il reçut d’un M. de Tausin, son ami, et correspondant de mademoiselle de Gournay, avis de la nomination. Il partit le 12, se rendit à Lucques, où il passa huit jours, et rentra en France.
(2) Allons, ferme, Catulle, tiens bon jusqu’à la fin. Catul. Carm VIII, 19.
Une fois maire , il montre une grande activité dans les affaires publiques.
Il n’a point de rêves d’ambition.
Il ne veut pas s’élever au-dessus de
la condition où Dieu l’a fait naître.
Vide
de l’ambition et mauvais moyens qu’elle emploie.
empire, ny royaulté, ny F éminence de ces haultes fortunes et commanderesses : ie ne vise pas de ce costé-la ; ie m’aime trop. Quand ie pense a croistre ,
c’est . proprement pour moy, en resolution, en
prudence, en santé, en beauté . Ce crédit, cette
autorité si puissante, foule mon imagination, et, tout a F opposite de l’aultre, m’aimerois a l’adventure mieuls deusiesme ou troisiesme a Périgueux que premier a Paris ; au moins , sans mentir, mieuls
troisiesme a Paris que premier en charge . le suis
duict a un estage moyen, comme par mon sort, aussi par mon goust; et ay monstré, en la conduitte de ma vie et de mes entreprinses , que i’ay plus tost fuy qu’aultrement, eniamber par dessus le degré de fortune auquel Dieu logea ma naissance. » 11 revient souvent sur cette idée et affirme qu’il eût fallu, pour le remuer à bon escient à cette pratique, que « la fortune le fust venu quérir par le poing » . « Quant a ce beau mot, ajoute-t-il, de quoy se couvre l’ambition et l’avarice, que nous ne sommes pas nayz pour nostre particulier, ains pour le public, rapportons-nous-en hardiment a ceuls qui sont en la danse; et qu’ils se battent la conscience si, au contraire, les estats, les charges, et cette tracasserie du monde ne se recherche plus tost pour tirer du public son proufit particulier. Les mauvais moyens par ou on s’ypoulse, en nostre siecle, monstrent bien que la fin n’en vault gueres. »
Sa vie publique n’est donc qu’un incident dans son histoire, si habile qu’il ait su se montrer dans les affaires, alors qu’il les a touchées.