SECONDE LETTRE DE MONTAIGNE
A monseigneur de Nantouillet , conseiller du Roy.
« Monseigneur ,
« Vous desires scauoir de moy cornent le Roy doit entretenir les trois freins par les quelz la puissance absolue est reglee. Yoicy mon sentiment. Et premièrement touchant les trois freins dont je vous ay desja parlé en ma precedente misive par les quels la puis-
(1) Chef-lieu du canton du département de Lot-et-Garonne, à dixsept kilomètres de Villeneuve d’Agen, sur la Sède.
Lettre
de Montaigne à M. de Nantouillet.
22 novembre
MICHEL DE MONTAIGNE
Balance sance absolue du prince et monarque, la quelle est
des pouvoirs. ,
appellee tyrannique quand on en vse contre raison, est réfrenee et réduite à ciudité, et par ainsy est réputée juste, tolerable et aristocratique. Je dy de rechef que le Roy ne peult faire chose plus agréable, plus plaisante, et plus proffitable à ses sujets, ne plus honorable et louable à luy mesme que d’entretenir les dites trois choses par les quelles il acquiert le nom de bon Roy, de treschrestien , de pere du peuple et bien aymé, et tous autres titres que peult acquérir vn vaillant et glorieux prince. Tel est mon doloir (1) et aduis. Sur ce, prie Dieu, monseigneur, vous donner en santé bonne et longue vie.
» Vostre seruiteur,
» Môtaigne. »
» Le 22 de nouembre 1582. »
François Ier, qui aimait surtout que sa cour fût grosse, y avait attiré la noblesse de province, sans qu elle remplît aucune fonction auprès de sa personne. Depuis lors, ce lut un usage consacré qu elle allât d’elle -même saluer le souverain. Montaigne avait de fort bonne heure suivi cet exemple, et y avait gagné d’être nommé gentilhomme de la chambre du Roi et chevalier de Saint-Michel. Il y avait aussi
(1) Ce mot, qui est écrit avec netteté dans 1 efac simile , n’offre pas un sens clair, et l’on voit que Montaigne avait raison d’avouer qu’il écrivait ses lettres précipileusement. Borel, Lacombe, Roquefort , Duez ne mentionnent douloir que comme verbe, tandis qu’il est ici employé substantivement. Or, en donnant au mot la signification d 'inquiétude, sinon de douleur, quelle en serait ici l’application? Montaigne a-t-il voulu par ce mot exprimer seulement la pensée d’un sentiment, d’une impression, d’une manière d’être affecté? C’est peut-être un mot périgourdin ou gascon.
MICHEL DE MONTAIGNE
gagné clés éloges de la bouche de Henry III sur son livre des Essais. Alors, il n’appartenait plus à la magistrature : il portait l’épée du gentilhomme, au grand plaisir de messire de Bourdeille, abbé de Brantosme, qui le trouvait gauche sous son nouvel accoutrement guerrier. L’ordre de Saint-Michel avait un peu perdu de son importance à cette époque; Brantosme en raillait, à propos de Montaigne, et renvoyait l’homme d’armes à son livre. « Nous avons vu, disait-il , des conseillers sortis des cours de parlement, qui c ter la rohbe et le bonnet carré, et se mettre a traisner l’espee et les charger de ce collier aussitost, sans aultre forme d’avoir faict la guerre, comme fit le sieur de Montagne, duquel le mestier estoit meilleur de continuer sa plume a escrire ses Essais que la charger avecques une espee qui ne le suivoit sy bien (1). » Mais que prouve une raillerie de ce malin, accoutumé à se rire, comme tous les raffinés de cour, des façons de province? il n’en est pas moins vrai que Montaigne n’a pas déshonoré l’épée aux temps difficiles de sa mairie.
Il renouvela plusieurs fois son voyage à la cour, même pendant l’exercice de son gouvernement de Bordeaux; et il le faisait d’autant plus volontiers, que la cour se tenait d’ordinaire à Paris, la ville des lettres, des arts et de l’érudition, la ville de prédilection du philosophe périgourdin. C’est là qu’il avait connu M. de Nantouillet, et avait engagé avec lui des causeries.
(1) Discours sur les Capitaines illustres. Article de Tavannes, p. 435 du t. III des OEuvres.
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ix, 8. u l’ayme, disait-il, a contester et a discourir, mais avec peu d’hommes, et pour moy : car de servir de spectacle ans grands, et faire a l’envy parade de son esprit et de son caquet, ie trouve que c’est un mestier très messeant a un homme d’honneur. »
On voit par la lettre qui précède qu’il abordait à l’occasion les questions de droit public; mais il fallait qu’il y fût provoqué, et encore était- ce dans F intimité.
« le me iecte , disait-il, aus affaires d’Estat et à l’univers plus volontiers quand ie suis seul : au Louvre et en la presse , ie me resserre et contrains en ma peau . la foule me repousse a moy. »
En somme, les sujets politiques n’étaient point ses sujets de prédilection. Aussi ne trouve-t-on en ses Essais aucune « verve » un peu étendue et suivie sur pareilles thèses.
Il avait été battu à trop de tempêtes civiles; il i , 22. avait vu un trop grand nombre de novateurs « usurper l’auctorité de changer», et mettre l’État en péril, pour ne pas être « desgousté de la nouvelleté, quelque visage qu elle portast. »
n,i7. «Selon mon humeur en affaires publicques, disait-il, il n’est aulcun si mauvais train, pourveu qu’il aye de l’aage et de la constance, qui ne valle mieuls que le changement et le remuement. Nos mœurs sont estresmement corrompues, et penchent d’une merveilleuse inclination vers l’empirement De nos loys et usaiges , il y a plusieurs barbares et monstrueuses : toutesfois pour la difficulté de nous mettre en meilleur estât , et le dangier de ce croul-
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iement, si.ie pouvois planter une cheville a nostre roue et l’arrester en ce poinct, ie le ferois de bon
cœur . Le pis que ie treuve en nostre estât, c’est
l’instabilité ; et que nos ioys , non plus que nos vestements, ne peuvent prendre aulcune forme arreslee. »
« Rien, dit-il encore ailleurs, ne presse un Estât que l’innovation. Le changement donne seul forme a l’iniustice et a la tyrannie. Quand quelque piece se desmanche, on peult Festayer; on peut s’opposer a ce que F alteration et corruption naturelle a toutes choses ne nous eslongne trop de nos commencements et principes. Mais d’entreprendre a m refondre une si grande masse, et a changer les fondements d’un si grand bastiment, c’est a faire a ceuls qui, pour descrasser, effacent; qui veulent amender les defaults particuliers par une confusion
universelle et guarir les maladies par la mort .
Les François, mes contemporains, sçauent bien qu’en dire. Toutes grandes mutations esbranlent FEstat, et le desordonnent. »
Son dégoût pour les remuements politiques était donc invincible, et il avait cette conviction profonde que de toutes les révolutions la meilleure ne vaut rien. Jamais il ne fut homme de parti; mais, s’il en eût embrassé un, c’eût été, comme L’Hospital, le parti politique. Il se laissait « volontiers mener a n, l’ordre publicque du monde ». Mais, s’il se sentait « une haine irréconciliable contre toute domination i, populaire » ; s’il proclamait que « nous devons la subiection et obéissance esgalement a touts roys, car
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elle re garde leur office » , il déclarait aussi que « l’estimation, non plus que F affection, nous ne la debvons qu’a leur vertu. »
« Donnons, ajoutait-il, a l’ordre politique de les souffrir patiemment, indignes; de celer leurs vices; d’aider de nostre recommandation leurs actions indifférentes, pendant que leur auctorité a besoing de nostre appuy; mais nostre commerce finy, ce n’est pas raison de refuser a la iustice et a nostre liberté l’expression de nos vrays ressentiments; et nomme ement de refuser aux bons subiets la gloire d’avoir revereement et fidellement servy un maistre, les imperfections duquel leur estoient si bien cogneues . »
Certes, il avait eu l’occasion d’exercer cette vertu durant les règnes qu’il avait vus peser sur la France, et sa conduite à la cour avait toujours été conséquente à ses principes. Plusieurs passages de ses Essais, de quelque voile qu’il ait couvert ses paroles, révèlent le fond de sa pensée touchant les écarts de Henry lïï , et il lui échappe quelque part ces curieuses paroles qui répondent parfaitement à sa libre humeur et franchise :
« l’eusse dict ses veritez a mon maistre, et eusse contreroollé ses mœurs s’il eust voulu : non en gros, par leçons scholastiques que ie ne sçais point, et n’en veois naistre aulcune vraye reformation en ceuls qui les sçavent; mais les observant pas a pas, en toute opportunité, et en iugeant a l’œil, piece a piece, simplement et naturellement; îuy faisant veoir quel il est en l’opinion commune; m’opposant
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à ses flatteurs. Il n’y a nul de nous qui ne valust moins que les roys, s’il estoit ainsi continuellement corrompu, comme ils sont, de cette canaille de gents. » Il est fort regrettable qu on n’ait pas retrouvé toutes les lettres où Montaigne examinait, d’une manière spéciale, la balance des pouvoirs, les trois freins salutaires « par lesquclz la puissance absolue est reglee » , et dont ni Catherine de Médicis, ni son fils fanatisé Charles IX, ni l’inexplicable Henry III, si pitoyable Roi après avoir été prince si brillant , n’avaient assez tenu compte.
« Toute cette fricassée que ie barbouille icy, disait Montaigne, n’est qu’un registre des essais de ma vie. » Ce n’a été nulle part un traité de politique, étudiant l’équilibre des libertés civiles.