PREMIÈRE LETTRE DE MONTAIGNE
A messire Antoine Du Prat, prevost de Paris.
« Je vous entretins , monsieur , par ma derniere lettre des troubles qui ravagèrent l’Agenois et le Périgord, ou nostre ami commun Mesny, saisy prisonier, fut mené
Vengeances , en ses Tragiques, le maltraite avec verdeur, et Henry Estienne en fait aussi un bien vilain portrait au chapitre xxvi de son Apologie pour Hérodote, p. 618 et suivantes, seconde partie du t. Ier de l’édition de La Haye, Scheurler, 1735. Mais il ne faut pas trop prendre à la lettre les colères des Huguenots contre les Papistes, ni vice versa.
Singulari tés orthographiques des
deux lettres.
Letlx*e
de Montaigne à Antoine Du Prat.
24 août 15G2.
Le capitaine de Mesny décapité.
Massacres par Monluc.
Monluc viole et tue
La femme de Gaspard Du Prat et ses enfants massacrés.
244 MICHEL DE MONTAIGNE
a Bourdeaus et eust la teste tranchée. Je ueus nous dire anionrdhuy que cens de Nerac ayant, par l’indiscrétion dvn ieune capitaine de leur uille, perdu de cent à sis uingts homes dans une escarmouche contre quelque troupe de Monluc, se retirèrent en Bearn auec leurs ministres, non sans grand danger de leurs uies, enuiron le quinziesme jour de juillet, au quel temps cens de Castel Jalous se rendirent, duquel lieu le ministre fust exécuté à mort. Ceuls de Marmande, Sainct Macaire et Bazas senfuirent aussy , mais non sans une perte cruelle, car incontinent fut pillé le chasteau de Duras (1) et fut forcé celui de Monsegur Uillette, où il y auoit deux enseignes et grand nombre de gens de la religion. La, toute cruauté et uiolence furent exercees, le premier jour d’aoust, sans auoir esgard à qualité, sexe , ny aage. Moulue uiola la fille du ministre, lequel fust tué auec les autres (2) . Jay l’estresme douleur de uous dire que c’est dans ce massacre que se trouua enueloppee uostre parente, la femme de Gaspard Duprat, et deus de ses enfans : c’estoit une noble femme, que ]’ay esté a mesme de uoir souuent, lorsque j’allois dans ces contrées, et ches qui iestois toujours asseuré d’auoir hone hospitalité. Bref, ne uous en dis plus tant ceiourdhuy, car ce récit me cause peyne douloureuse, et sur ce prie Dieu uous auoir en sa saincte garde.
» Vostre seruiteur et bon amy,
» Môtaigne. »
Ce 24 aoust (1562) (3).
(1) Les château et ville de Duras.
(2) Monluc, né de 1560 à 1504 (on n’est pas certain sur l’année), avait alors cinquante -huit ou soixante-deux ans.
(3) Il résulte d’un document fourni par M. Dessalles à M. Payen que Montaigne était à Paris au mois de juin précédent. « Il vint faire
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Ainsi, (le ces misères et de ces hontes, — ce n’est pas dire assez, — de ces crimes abominables nous avons un témoin, et quel témoin! Mais il n’était pas besoin de ces paroles pour bien connaître Moulue. Habemus confitentem réuni , qui, loin de rougir, se vante. Cet homme n’avait pas deux manières de procéder au combat : il poussait droit , au galop , morion en tête , comme un croisé en une mêlée de Sarrasins; et s’il rencontrait quelque obstacle huguenot, il tuait ou pendait sommairement, « sans sentence ny escripture. »
« Car en ces choses, dit-il, j’ay ouy dire qu’il faut commencer par l’execution. »
Il n’y a que les morts qui ne reviennent pas.
Mais les Huguenots renaissaient comme les débris du dragon de Cadmus. « Nous les avons brûlés, s’écriait un catholique, ils ont multiplié. Nous les avons noyés dans leur sang, ils ont frayé. Nous les avons enivrés de vin aux noces et nous leur avons coupé les têtes dans leur sommeil, et à peu de jours de là les avons vus , de nos yeux , ressusciter avec têtes plus dures et plus fortes (1). »
« Bref, dit Moulue, racontant un de ses faits du matin, quand il eut été nommé lieutenant du Roi
Façon
dont Monluc fait la guerre.
Il commence par tuer et pend sans sentence.
la révérence à la Cour de Parlement de Paris, et fit profession de foi comme les autres, pour avoir voix délibérative à l’audience de la Cour, où il assista le 12 juin 1562. » Mais il est plus que probable qu’il était soit à Bordeaux, soit au château de Montaigne, à la date de cette lettre, puisqu’il donnait du pays des nouvelles qu’il n’eût pas écrites de Rouen, où l’on a supposé que l’auteur des Essais se serait trouvé auprès de Charles IX. Du mois de décembre 1562 au 2 février 1563, il était de nouveau absent de Bordeaux.
(1) Mémoires de la Ligue , p. 667.
MICHEL DE MONTAIGNE
en Gascogne, un jour, il en fut pendu ou mis sur la roue trente ou quarante (1). »
L’iionneur Quant à l’honneur des filles, si elles étaient Hu-
d une fille
n’SrXs6 &uenotes ’ Pour lui ce n’était point de l’honneur;
de l’honneur, seulement il ne renvoyait pas, comme M. de Montpensier, à son guidon.
Arrivé à Bordeaux , il reçoit un député des Religionnaires, qui vient demander à prescher ouverte-
n malmène nient dans la ville , — les articles du colloque de
un député A
.des Poissy, disait-il , leur en donnant le droit. Après les
Religionnaires J 1
et menace premiers mots, le doux Moulue commence à jurer
de l’étrangler. A J
et à l’empoigner au collet (il le raconte lui-même) :
» O meschans î s’écrie-t-il en le secouant, je vois bien là où vous voulés venir, c’est de mettre le royaume en division... Je ne scay qui me tient que je ne te pende moy-mesme à ceste fenestre , paillard, car j’en ai estranglé de mes mains une vingtaine de plus gens de bien que toy (2). »
C’était un de ses mots favoris. Et tout cela, notre homme le raconte front levé, en ses Commentaires, avec son éloquence de coupe -jarret, son style de fer et de sang, bouillonnant d’imagination et de sève gasconne. Ce Moulue, à n’envisager, dans le seizième siècle, que les commotions publiques, est avec La Noue, d’Aubigné, Guillaume de Saulx-Tavannes, Jean d’Estrées, la vraie image de ces temps funestes. Mais les mémoires et discours de tels hommes d’action, qui ont posé la dague et l’épée et pris la plume,
(1) Commentaires , année 1562, p. 217 et 219 de l’édition Mi chaud et Poujoulat.
(2) Page 213 des Commentaires, édit, citée.
MICHEL DE MONTAIGNE. 247
non par ambition littéraire, mais la plupart pour donner un corps à leurs passions et perpétuer leurs haines contre leurs ennemis, ont encore un autre prix : ils comptent pour une grande part dans T histoire de la littérature. Et de fait, celui-là n’aurait qu’une incomplète idée de la marche intellectuelle en France qui ne l’étudierait que dans l’élégance du seigneur de Herberay, dans la verve plantureuse et les railleries de haute graisse de Rabelais remuant son tonneau, comme Diogène à Corinthe ; dans la douceur naïve d’Amyot et l’impérieuse royauté de Ronsard, drapée de son manteau grec; dans la voluptueuse mollesse de Desportes et l’esprit, la malice gauloise, la liberté de penser de Henry Estienne; la noblesse toujours judicieuse de De Thon; la supériorité du souple génie de Montaigne , le fondateur de la philosophie moderne, et dont le dialecte pittoresque et le tour d’imagination sont tout à lui. Les récits, comme enivrés de guerre civile , des vieux guerriers , palpitent de la vie des camps, trempent la langue, « appesantissent, suivant Montaigne , et enfoncent la signification des termes. » On s’émeut malgré soi aux verves énergiques et enragées d’enthousiasme d’ Agrippa d’Auhigné contre les Catholiques et les Valois. On est pris d’estime et de respect pour le brave De La Noue Ri ’as-de-fer, si éloquent, si simple et si tolérant, tout plein d’imagination, d’élan de cœur, d’audace vertueuse : « une âme frappée à la vieille marque , » ainsi que le dit Montaigne de La Roëtie. Le cœur bat au souvenir de ces lions ou tigres bardés d’acier,
Que
les écrits de Moulue et autres hommes d’action comptent lans l’histoire littéraire.
Agrippa
d’ Aid) igné et La Noue liras -de -fer.
MICHEL DE MONTAIGNE
Tavannes.
Mémoires
de
Vieilleville.
D’Estrées.
qui il apprennent la politique que sur les champs de bataille , se rongent le foie dans la retraite , où la plupart font apprentissage de résignation devant l’ingratitude des cours.
« Peu sert en France, disait Tavannes, de sçavoir les batailles et assaults , qui ne seait la cour et les dames. »
« Il vaut mieulx, disait-il encore , estre en la cour de chez soy, qu’en celle où l’on prostitue son âme aux mauvais desseins des princes. »
Qui pourrait lire sans intérêt les quelques pages si vives du Discours des villes et chasteaux, forteresses battues , assaillies , prises sous Jean d’Estrées, le grand maître de l’artillerie de France? Qui ne goûterait les Mémoires si élégants, si jeunes d’allure, si rapides, si pleins de moelle, de Carloix sur son maître François de Scépeaux, maréchal de Vieilleville, un modèle de sagesse et de modération au milieu des faucheurs d’hommes de son temps? Pour d’Estrées, le grand vieillard à grande barbe, il le faisait beau voir « dans ses tranchées et batteries, qu’il dépassoit de toute la moitié du corps, se tenant teste levée comme si ce fust esté dans les champs, à la chasse. Et la pluspart du temps y alloit monté sur une grande hacquenée alezanne, aussi asseurée que le maistre,nv l’un ny l’aultre ne baissant la teste à travers les canonnades ny arquebuzades. » En revanche, il « sentoit bien son vieux aventurier du temps passé , dont il a voit fait profession, et il avoit appris d’ estre un peu cruel (1). » Mais, comme nous l’avons dit plus haut, le prix
(1) Biuntosme, p. 171-173 du t. II des OEuvres.
MICHEL DE MONTAIGNE
du sang versé est à Des Adrets et à Monluc. Le prix du style et de la grandeur d’âme est à La Noue, que sa plume a placé près de Henry IV, non loin de Montaigne lui-même.
Après les paroles, revenons aux actions.
Toujours courant à des aventures nouvelles, Monluc vint se poster devant Nérac, et, suivant De Thon, il ne se serait pas contenté de le menacer, il l’ aurait pris; et Dieu sait quelle destinée attendait une ville prise par un tel homme. Averti qu’à Gironde il y a soixante à quatre-vingts Huguenots retirés hors de la route , il les fait attraper et en fait pendre soixante aux piliers de la halle, sans autre cérémonie, attendu, disait-il, « qu’un pendu estonnoit plus que cent tuez » .
Enfin , étant arrivé à la lié oie , il se résolut à assiéger Monségur, ville petite , mais de bonne assiette, forte de solides murailles, et pourvue de sept à huit cents hommes de garnison. La place, vigoureusement défendue, fut vigoureusement enlevée.
« Je prins, dit Monluc, quatre-vingts ou cent soldats et m’en allay autour des murailles, et tant qu’il en santoit par dessus, cela estoit mort. La tuerie dura jusqu’à dix heures ou plus, pour ce qu’on les cherchoit dans les maisons, et en fut prins quinze ou vingt seulement , lesquels nous fismes pendre, et entre autres tous les officiers du Roy et les consuls avec leurs chapperons sur le col. fi ne se parloit point de rançon, sinon pour les bourreaux (1). »
(1) Comme nlaires , p. 238 de l’édition citée.
Le
prix du style est
à La Noue.
T ueri es de Monluc.
Il pend soixante Huguenots.
Bon effet d’un pendu.
Il assiège Monségur.
La tuerie des
Huguenots
dure
dix heures.
La femme de Gaspard Du Prat est -victime de
ces cruautés.
Le seigneur de Mesny.
Lettre du Roi de Navarre à Turenne.
250 MICHEL DE MONTAIGNE
On alla ensuite assiéger la ville et le château de Duras , et la garnison capitula « à fiance » . Monluc n’entre pas sur cette petite place dans des détails aussi amoureusement circonstanciés que pour Monségur, où ce fut une implacable boucherie. La femme de Gaspard Du Prat, laquelle fut victime de cette échauffourée de bêtes féroces, soit à Monségur, soit à Bazas, était Marguerite de Lupé, appelée souvent Marguerite de Torrebreu, du nom d’un fief de la maison de Lupé. Le mari, arrière-petit-neveu du cardinal légat, appartenait à la branche d’Hauterive et avait eu le grand Coligny pour parrain. Il porta la peine de cet honneur, car, dix ans après, il fut victime de la Saint-Barthélemy.
Quant à ce seigneur de Mesny, en Périgord, il avait enlevé, de compagnie avec le seigneur de Castel-S egrat , la ville d’Agen , et y avait été enlevé à son tour pour être décapité à Bordeaux. *C’est de son fils qu’il est question dans la lettre suivante, du Roi de Navarre, écrite vingt à vingtcinq ans après celle de Montaigne :
A mon cousyn Monsr. le vy conte de Turenne.
« Ayant sceu la mort du capyteyne Mesny, Sarniat mest uenu demander le gouuernemant de Castyllon (1) et sa compagnye, dysant que pansant quelle seroyt ataquee la premyere, il me uoulloyt fayre paroytre son courage et sa dylygence; ce je ne luy ay uouîîu refuser
(1) Castillon-sur-Dordogne, en Périgord, aujourd’hui du départementale la Gironde. C’est le même lieu que Chastillon, sous la plume du Roi.
MICHEL DE MONTAIGNE. 251
a plat. Aussy de uray me surpryntyl; mes ie luy clys que ie le luy acordoys sy uous ny auyés poynt pourueu, et que ie uous an escryroys par luy. Jy ay myeus pançay depuys : il est papyste, assés uolage, peu preuoyant; debraue, il le lest tout outre; il nest nullement propre pour ceste charge, pouruoyés y donc; et lorsqu’il uous portera ma lettre, dytesluy que, suyuant le pouuoyr que aués de moy, uous y auyés pourueu ; que sy il eut esté sur les lyeus, uous ussyés esté très ayse de luy mettre, uoyant sa bonne uolonté. Je uous anuoye mon aduys sur ce que aués à fayre. Il ce presante quelque chose de beau, sy uous uous aduancés. Fautryere est fort partyculyerement ystruyt de tout, quy me fera fynyr a uous jurant que uous estes Ibomme du monde que jayme autant. le porte 8 cens pyques, mays ils nont poynt de fers, fetes an fayre aus uyiles. An prenant le chemyn que ie uous mande , uous pouruoyrrés a Monflanquyn (1). A Dieu, je suys uostre plus afectioné cousyn et parfayt amy.
» IIenry. »