NEUVIÈME LETTRE
Au maréchal de Matignon (1).
« Monseignur, ie uiens tout presantemant , ce dimanche matin, de receuoir uos deus lettres, suiuant les quelles ie monterois, a mesrne heure, a cheual, sans ce que le présidant Einiar (2) , qui partit hier de céans, a les miens (3), les quels iatansace soir, aveq espérance de partir demein pour uous aler trouuer, et ne
Le président d’Eymar.
Villeneuve. Il était parent du Roi de Navarre. La guerre lui avait enlevé ses trois fils à l’affaire de Montraveau, et c’est dans son château de Fleix que s’étaient tenues, en 1580, les conférences pour la paix.
(1) Cartulaire de Monaco.
(2) D'Eymar, président du Parlement de Bordeaux. Tl avait été maire de la ville en 1575, quoiqu’il fût purement de robe longue; mais c’était par exception, et sans tirer à conséquence pour l’avenir, attendu que cette charge, suivant la Continuation de la Chronique bourdelaise , par Darxal, devait être remplie par un noble d’épée.
(3) Incorrection qui donne une preuve nouvelle de la hâte avec laquelle Montaigne écrivait ses lettres.
Comme on le voit, il avait souvent « les bottes aux jambes ». Il aimait le cheval. « le ne desmonte pas volontiers, dit-il, quand ie suis a cheval ; car c’est l’assiette en laquelle ie me trouve le mieulx, et sain et malade. » ( Essais , I, 48.) « le me tiens a cheval sans desmonter, tout choliqueus que ie suis, sans m’y ennuyer, huict et dis heures. » (III, 9.)
MICHEL DE MONTAIGNE
Itinéraire du Roi de Navarre.
Grave maladie de madame de Gramont.
Origine de la lettre de Montaigne qui va suivre.
pouuant faire a cet’ heure, a cause des eaus desbordees partout, ce chemin d’ici a Bourdeaus en une iournee, ie m’en irai coucher a Faubrenet près du port du Tourne pour nous trancher chemin, si uous (1) partes cepandant, et me pourrai randre, mardi matin, a Podensac , pour y entandre ce qu’il uous plairra me comander. Si par ce porteur uous ne me changés d’assignation , ie uous irai trouuer mardi à Bourdeaus, sans passer l’eau qu’a la Bastide. Les nouuelles que iai receu de Pau de lunsiesme, c’est que le Rôy de Nauarre s’en aloit quelques iours apres au Boucau de j Baione, de la a Nerac, de Nerac a Bragerac, et puis en Seintôge. Madame de Gramont estoit encore bien mal (2). Sur quoi ie uous baise très humblemant les | meins, et supplie dieu vous douer,
» Monseignur, très hureuse et longue uie.
» Yostre très hüble seruitur,
» Môtaigne. »
(Dernière quinzaine de février 1585.)
Au dos, de main de secrétaire :
A Monseigneur Monseigneur de Matignon ,
Mareschal de France.
La lettre qui suit, copiée au Britis/i Muséum par M. le comte Horace de Viel- Castel, a été publiée et reproduite en fac-similé par M. le docteur Payen dans ses Nouveaux documents inédits ou peu connus sur Michel de Montaigne , 1850.
(1) Ici est le mot estes effacé.
(2) La belle Corisande.
MICHEL DE MONTAIGNE
Voir au Musée Britannique, Miscellaneous Letters and Papers : Plu tare h. BibL Egerton , Mss., vol. 23, f. 167, pièce 240.
On sait qu’au Musée Britannique, les fonds de manuscrits sont distingués sous les noms de personnages de l’antiquité, tandis que les fonds de notre Bibliothèque impériale sont désignés par lettres alphabétiques.
Il est de toute évidence qu’au seizième ou au dixhuitième siècle, la pièce avait été classée parmi les correspondances de Matignon, pour être reliée avec le reste, car elle porte une double cote de deux mains différentes qui ont inventorié toutes ces correspondances, déposées aujourd’hui au cartulaire de Monaco. En haut du premier recto, lune a inscrit la date inexacte du 27 may 1585, et l’autre, rectifiant, a mis au bas 22 may 1585.
Une autre inscription en tête de la lettre, portant ces mots : « Le célèbre Montaigne , auteur des Essais , » est de la main du secrétaire chargé de la classification des collections de lord Egerton (voir t. Il des Causeries d'un Curieux, p. 480).
Dans une brochure publiée à Londres sur le procès du ministère de l’Instruction publique contre M. Libri, M. Lepelle de Bois-Galiais s’est trompé sur le véritable auteur des cotes de cette même lettre. 11 dit : « Cette note se reconnaît au premier coup d'œil pour être de la main d'un des anciens conservateurs de la Bibliothèque nationale ; cette écriture [qu’on retrouve dans beaucoup d'autres pièces de la même collection ) m'est très-connue , etc. » Gela est
MICHEL DE MONTAIGNE
vrai quant aux nombreuses annotations de la même main sur des pièces du cabinet du comte de Bridgewater. Mais, encore une fois, cette main n’est point celle d’un des anciens conservateurs de la Bibliothèque de la rue de Richelieu, c’est la main d’un secrétaire de la maison de Monaco. Et certes, il ne saurait y avoir la moindre équivoque sur ce point : j’ai là sous les yeux deux volumes du Cartulaire de Matignon, dont toutes les pièces fournissent par centaines des preuves sans réplique. Ainsi tombe de soi-même cette allégation émise lors du procès de M. Libri, que la lettre en question ait été dérobée à notre Bibliothèque nationale. Le fameux mot de Bilboquet : « Elle doit être à nous, » était alors un mot à la mode et à l’ordre du jour, à la Bibliothèque.